‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 64 sur 76 · I. Baudoin engenra ung fil en yoelle viesprée · texte numérisé non relu

I. Baudoin engenra ung fil en yoelle viesprée

Oarris fa appiellés : sen arme soit dampnée I... Ly bastars de Buillon l'ocitt une journée ponr la desloy&titÀ qu) en lai fa t^oaTée.

(T. III, p. 511-513.)

DBRNIEH REMANIEMENT POÉTIQUE. 233

quitter leur armée pour courir les aventures, risquant leur vie, leur liberté et celle de leurs compagnons, pour un sourire de leur maîtresse, ne sont-ils pas les dignes contemporains de Philippe de Valois et de Jean le Bon? Ces prétendus récits de la guerre sainte où la galanterie, les joutes, et les fêtes tiennent tant de place et où la croisade en tient si peu, ne rappellent-ils pas ces croiseries du xiv* siècle, vains projets conçus dans la chaleur d'un festin, ou dans la poussière d'un tournoi, et qui s'évanouissaient en fumée, quand ils n'aboutissaient pas à des désastres inutiles^ comme l'expédition de Jean sans Peur !

L'auteur du roman de Gode froide Bouillon est en quelque sorte le poëte officiel de cette chevalerie de convention qui devait inscrire dans notre histoire les noms de Grécy, de Poitiers et d'Àzincourt : celui de Baudouin de Sebourg est un enfant perdu de la poésie chevaleresque qui secoue d'une main impudente tous ces brillants oripeaux et qui nous dévoilé naïvement chez la féodalité décrépite, l'égoïsme, la corruption et l'impuissance.

Cependant s'ils ne sont pas de la même école, tous deux appartiennent presque à la même génération et peut-être trouverait-on chez le poète sérieux plus d'une page dont la hardiesse aurait épouvanté le joyeux jongleur. L'auteur du Bavdotdn de Sebourg respecte peu les moines et les prêtres ; mais il ne s'attaque pas aux dogmes : c'est peut-être un assez mauvais chrétien, mais c'est un catholique orthodoxe. Aurait-il osé écrire ces vers que son successeur place dans la bouche d'un de ses personnages?

. Clià, dit Cornumarans, bien me sui avisés Des poins de vostre loy qu'à sy bone tenés.

II y a des biaus poins que g'y ay bien trouvés

Mais il en y a III que g'y ay condampnés.

C'est li uns de vos priestres, tous hommes natures,

Qui sont fricque et joli, genl, adroit et barbés ;

Voz femmes envoyés, c'est fine vérités

Conficsser de leur fais et dire leur secrés.

Or regardés comment et où vous les metés ?

N'est pas priestres un homs grans et fors et quarés?

Quant il ot qu'une femme n'est mie juste assés

Ne H péut-il pas dire ses volentés,

VA promettre joïaus, avoir et richetés?

Et li cuers de la femme est povrement fondés ;

Enssy par un priestre est ses iors encantés.

(T. II, p. 61.)

Il est vrai que la responsabilité de cette attaque contre la confession appartient à un musulman, à un de ceux qui ne doivent pas se convertir ; mais au temps où la foi n'était pas discutée, musulmans et chrétiens s'injuriaient ; ils n'entamaient pas de controverses théologiques. Du reste, à en juger par la faiblesse des arguments que l'abbé de Saint-Trond oppose à son adversaire, il fallait que le poëte fût un bien mauvais avocat ou un défenseur bien peu convaincu des dogmes catholiques.

Un autre signe du temps qu'il est plus difficile encore de méconnaître, c'est le rôle que jouent dans le roman de Godefroi de Bouillon les Tafurs et leur roi oubliés depuis plus d'un siècle. Les enfants de la Flandre, duHainaut et du Vermandois (l'auteur les revendique avec orgueil comme ses compatriotes) , ne se contentent plus, comme dans la Chanson d'Antioche^ d'assommer les Sarrasins à coups de massues, de les hacher à coups de faux, ou de les faire rôtir quand les vivres manquent.

La Chanson de Jérmalem elle-même est dépassée : les Tafurs figurent au premier rang dans tous les combats, ils décident toutes les victoires; dans le conseil des barons, c'est le roi des ribauds qui dicte les plans de campagne, et qui se passe au besoin du concours des chevaliers pour les-exécu-

ter ; ses compagnons suffisent à la conquête de la Palestine ; ils font tour à tour rire et trembler : ce sont à la fois les . bouffons et les héros de la croisade.

Les Sarrasins ne sont pas les seules victimes de leurs mauvais tours ; ils n'hésitent pas à se jouer des barons qui courbent la tête et qui subissent patiemment leurs insolences. Pendant la famine d'Antioche, le roi des Tafurs a réussi à pénétrer dans le camp de Corbaran et à enlever les mets cuits à point pour le dîner des Musulmans. Les ribauds reviennent en triomphe, pliant sous le poids des chapons, des oies grasses et des épaules de mouton. Mais quand ils sont arrivés sous les murs d'Antioche, couverts de spectateurs affamés qui attendent leur part du festin, ils s'arrêtent, et, sur un signe de leur roi, s'installent dans le fossé et se mettent à dévorer leur butin à la barbe des chevaliers et de leurs hommes d'armes.

Voilà les récits qu'applaudissaient les petits-flls des vaincus de Courtrai, les contemporains d'Etienne Marcel et de la Jacquerie ! La poésie chevaleresque se faisait, innocemment peut-être, la complice des mépris et des rancunes populaires : elle humiliait les barons devant les ribauds, le seigneur devant le serf émancipé, la féodalité devant le peuple.

Avec le remaniement du trouvère flamand, se terminent en France, du moins, les vicissitudes poétiques du cycle de la croisade. Inauguré par une histoire épique de la guerre sainte, il finissait par un roman, qui n'est plus lii l'épopée, ni l'histoire. La chevalerie héroïque et guerrière était morte sous les coups de la royauté et des légistes, la chevalerie de l'amour et des aventures achevait d'expirer sous les railleries des fabliaux et sous les boulets des Anglais. La société féodale et chrétienne du moyen âge se décomposait pour faire place à un monde nouveau : la poésie qui en avait ex-

primé tous les sentiments, toutes les croyances et tons les rêves, s'éteignait avec elle : les derniers tronvères disparaissaient avec les derniers barons.

Cependant, si la source de l'inspiration est tarie, la poésie chevaleresque a poussé dans le sol français de trop profondes racines pour s'écrouler en un jour. Pendant près de deux siècles encore, elle restera la littérature nationale et populaire, et bien des générations passeront avant que le souffle de la Renaissance achève de balayer ses rameaux desséchés. Stérile désormais sur la terre qui l'a vue naître, elle refleurira sous d'autres climats et l'Europe entière lui empruntera les légendes qui berceront l'enfance de ses littératures. Notre étude serait incomplète si nous ne jetions un coup d'œil sur cette dernière partie de l'histoire du cycle de la croisade et si nous ne le suivions dans ses migrations a|)rès l'avoir vu s'épanouir et se flétrir sur le sol natal.

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