CHAPITRE III
LES TRADUCTIONS ET LES IMITATIONS ÉTRANGÈRES. — LES VER- SIONS EN PROSE FRANÇAISE DU XV® SIÈCLE. — LA LÉGENDE INTERPRÉTÉ^ PAR LA RENAISSANCE.
La civilisation du moyen âgé, plus encore que la civilisation moderne, est fille de la France. C'est la France qui a vu la première se constituer la société féodale ; c'est elle qui a donné le signal des croisades ; c'est le génie de notre race qui a enfanté l'épopée guerrière du xi® siècle, et l'idéal chevaleresque du xm*; c'est sur les bords de la Seine et de la
Somme que se sont élevées les premières cathédrales gothiques. Du XI" au XIV* siècle, la France a dominé par la pensée, comme elle dominait par Tépée. Les Orientaux ne s'y sont pas trompés : pour eux l'occident tout entier était la terre des Francs.
La civilisation féodale et chrétienne du moyen âge qui s'était développée chez nous spontanément et comme un fruit du sol, était déjà dans toute la splendeur de sa maturité, tandis que dans le reste de l'Europe ses premières fleurs commençaient à peine à s'épanouir. Aussi notre épopée de la fin du XI® et du commencement du xn® siècle, n'est-elle ni romaine, ni celtique, ni germanique; elle est française, comme la féodalité, comme la chevalerie, comme l'architecture religieuse; et c'est en traduisant nos Chansons de Gestes et nos Romans que toutes les littératures occidentales se sont essayées à parler leurs langues nationales. Les minnesinger allemands, les jongleurs espagnols, les héritiers des scaldes Scandinaves ont redit, après nos trouvères, les Gestes de Charlemagne et de ses pairs, les romans à! Alexandre et du roi Arthur. Comme ses sœurs aînées et comme ses sœurs cadettes, la légende de la croisade et de la famille de Bouillon a fait le tour de l'Europe.
Mais à l'époque où l'imitation étrangère commence à s'em parer de notre poésie, les branches historiques du cycle de la croisade ont déjà perdu une partie de leur popularité. C'était le temps où les romans de la Table-Ronde et ceux du Saint'Graal gardaient encore tout l'éclat de la nouve.auté, où V Histoire de Guillaume de Tyr commençait à faire autorité en occident. La Chanson d'Antioche et celle de Jérusalem paraissaient trop romanesques pour une histoire et trop historiques pour un roman. Aussi les traducteurs et les imitateurs étrangers s'attachèrent-ils de préférence à reproduire les merveilleuses aventures du Chevalier au Cygne ^ qui pou-
valent lutter sans trop de désavantage contre les fictions des trouvères bretons.
Originaire de la France wallonne, la légende de la famille de Bouillon dut se répandre d'abord dans les pays de langue teutonique. C'est là en effet qu'elle a laissé les traces les plus profondes et qu'elle a retrouvé sous une forme nouvelle l'éclat de ses plus beaux jours.
Dans les premières années du xm® siècle, les minnesinger étaient divisés en deux camps que la tradition poétique d'outre-Rhin a mis aux prises dans le fameux combat de la Wartbourg.
Les uns s'inspiraient des légendes nationales, barbares et païennes, et tout en subissant involontairement les influences contemporaines, essayaient de faire revivre les sombres souvenirs des origines germaniques. Les autres, disciples de la poésie française et chrétienne, imitaient ou traduisaient la Chanson de Roland, les gestes de Guillaume-au- Court'Nez, les romans à' Alexandre et de la Table-Bonde. De toutes les importations françaises, la mieux accueillie de l'autre côté du Rhin, ce fut le cycle du Saint-Graal, qui répondait aux tendances mystiques de Fesprit allemand, comme celui des Niebelungen à ses instincts de barbarie native.
C'est chez un imitateur de nos trouvères, chez un des chefs de l'école mystique, Wolfram d'Eschenbach que nous saisissons les premières allusions à la légende du Chevalier au Cygne. Mais, au lieu de se rattacher, comme chez les trouvères wallons, au cycle de la croisade, elle rentre chez le poëte allemand, dans celui du Saint-Graal et sert de con-
clusion au roman de ParcivaL Le chevalier inconnu qui aborde à Anvers, dans une barque traînée par un cygne, et qui épouse la princesse de Brabant, n'est plus le fils d'Elioxe et de Lothaire, c'est l'envoyé du Sâint-Graal, l'héritier du mystérieux royaume de Montsalvage, le fils de Parcival, Lohangrin*. « Bien des gens, ajoute le poëte, se trouveraient encore en Brabant, qui pourraient dire comment il y est venu, comment il y a vécu, et comment il en est parti, chassé par la question fatale... Il ne laissa que son épée, son cor et son anneau. »
Wolfram d'Eschenbach, en admettant que ces derniers couplets du Parcival lui appartiennent, avait-il l'intention de développer les aventures de.Lohangrin, et de poursuivre ainsi l'histoire de la dynastie mystique de Montsalvage? Voulait-il seulement rattacher à la tradition du Saint-Graal une légende déjà populaire sur les deux rives du Rhin ? Nous l'ignorons. En tout cas, il est impossible de méconnaître, sous cette forme légèrement modifiée, la légende qui, plus de vingt ans avant l'apparition du Parcival, avait déjà inspiré les trouvères de la France wallonne.
Le Chevalier au Cygne transformé en Lohangrin devient désormais un des personnages favoris des continuateurs de Wolfram d'Eschenbach. Vers 1270, nous le retrouvons dans la seconde version du Titurel qui lui attribue l'honneur d'avoir donné son nom à la Lorraine (Loherangrin, Lothringen). Dans les dernières années du xm® siècle, entre 1280 et 1290, un poëte bavarois s'empare de nouveau de la légende si rapidement esquissée dans le Parcival, la rattache à la tradition du tournoi poétique de la Wartbourg, la développe en faisant de larges emprunts à notre roman français, y mêle les lointains souvenirs de la lutte des empereurs
i. Parcival de Wolfram d'Eschenbach, traduit en allemand moderne par San-Marle (Albert Schnltz).Leip?ick, 2 vol. in-12,1858 (t. II, p. 479 et sqq).
saxons contre les Hongrois ou les païens d'origine slave. De la combinaison de ces éléments divers il tire ce fameux Lohengrin, qui a fait plus de bruit peut*ètre de notre temps qu'au xm* siècle*.
Les Welches peuvent du moins en réclamer leur part, et si le Lohengrin est né sur les bords du Main ou du Danube, il a eu des aïeux sur ceux de la Meuse ou de TËscaut.
Dans la seconde moitié du xiu'' siècle, avant l'apparition du Lohengrin, et peut-être du Titurel, un des plus illustres minnesinger, Conrad de Wurtzbourg avait composé sous le titre de Schwanritter (le Chevalier au Cygne), un poème qui n'était que la reproduction incomplète de la seconde partie du roman français. Cette version publiée par W. Grimm dans le tome lU des Altdeutsche W aider (Francfort, 1816, in-S"")' commence par le récit de la querelle entre le duc Renier de Saxe et la duchesse de Bouillon et se termine après la disparition du merveilleux chevalier.
M. Gervinus, dans son Histoire de la poésie allemande *, analyse assez longuement le poème de Conrad de Wurtzbourg. Il réfute avec raison l'opinion de J. Grimm et de l'école mythique, qui croit retrouver dans le Chevalier au Cygne une incarnation du héros Scandinave Skeaf ^. Il n'y a rien de commun entre les deux légendes, si ce n'est la barque qui amène et qui remporte les deux héros. Mais M. Gervinus se trompe quand il regarde k version française publiée par M. de Reiffenberg comme la source où Conrad a puisé ses inspirations, et quand il considère l'his-
1. Le Lohjtngnn, Ed. de Rûckert. Quedlinbourg et Leipsick. 1 vol. in-80, 1858.
2. M. F. Roth a publié à Francfort, en 1861, une seconde édition du Schwantitter,
3. Gervinus, EUtoire de la poésie allemandet t. U, p. 57 et sqq. Ed. 1871, Leipsick.
4. Cf. J. Grimm, Deutsche Mythologie, t. !«', p. 43. Goettingue, 1854, in-8».
toire du Chevalier au Cygne comme une légende héraldique forgée en l'honneur des maisons de Clèves, de Gueidre et de Rieneck. Conrad de Wurtzbourg n'a pu consulter la version flamande composée plus d'un demi-siècle après sa mort. Le poëte allemand et le trouvère wallon ont copié tous deux le même original en le modifiant, suivant le génie de leur temps et de leur patrie : l'un y a introduit des détails de procédure et de droit coutumier, l'autre des scènes . d*amour; mais le fond même de la légende n'appartient ni à l'un ni à l'autre.
Quant aux prétentions généalogiques de la maison de Clèves, nous n'en trouvons aucune trace avant le poëme de Conrad *, et s'il faut voir dans le roman du Chevalier au Cygne une légende héraldique, ce ne fut pas à la maison de Qèves, mais à celles de Boulogne et de Brabant que l'appliquèrent les trouvères flamands et wallons depuis le xn® jusqu'au xrv® siècle.
Outre les versions poétiques, nous connaissons une rédaction en prose publiée par MM. Hoffmann et Maurice Haupt dans le tome I" des Altdeutscke Blàtter (p. 128-1 36) et citée par M. de Reifienberg. Elle est extraite d'un manuscrit du XV® siècle de la bibliothèque de l'université de Leipsick. C'est la traduction presque littérale d'un fragment du Dolopathos, qui reproduit la première version du Chevalier au Cygne, en l'abrégeant et en y mêlant des traditions d'origine bretonne. L'original et la traduction s'arrêtent à la fin de la première branche, avant le départ du Chevalier au Cygne pour Nimègue.
M. Brunet [Manuel du Libraire, article Godefroi de
i. Suivant Conrad de Wurtzboarg, le Chevalier an Cygne laissa trois fils qui devaient être la tige des maisons de Gueidre, de Clëves et de Rieneck. Voilà pourquoi, ajoute le poëte» le cygne figure encore dans les armes de ces trois maisons.
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Bouillon) et après lui M. de Reiffenberg (Introduction du roman du Chevalier au Cygne) ont mentionné plusieurs traductions allemandes et flamandes du roman de Godefroi de Bouillon j antérieures au xvi® siècle. La plus ancienne aurait été imprimée à Augsbourg, en 1482, par Aug. Baem- 1er*, et rééditée à Augsbourg, en 1502 (petit in-4° gothique), par Lucas Zeissenmair sous le titre suivant : « Hertzog Gotfried wie er wider die Tûrgen und Hayden gestritten. » Nous n'avons pu nous procurer ni Tune ni l'autre de ces deux éditions. Mais la Bibliothèque nationale possède une version flamande imprimée à Harlem, vers 1486 suivant M. Brunet, vers 1480 suivant le catalogue de la Bibliothèque nationale, et réimprimée à Anvers en 1510 et en 1544.
L'exemplaire de la Bibliothèque nationale- est un volume petit in-4', sans titre, sans date et sans nom d'éditeur, imprimé en caractères gothiques sur deux colonnes, et orné comme l'édition allemande de 1482, de 47 gravures sur bois', n commence par ces mots : « Hier beghient prologhe van der scœnre historien JEïertoghe Godewaert van Boloen. » Les gravures sont évidemment une reproduction de celles que renfermait l'édition d'Aug. Baemler, et le texte est probablement la traduction ou l'original du livre allemand. Or, il n'est question dans cette chronique ni du Chevalier au Cygne, ni du roman de Godefroi de Bouillon. C'est une histoire de la croisade puisée dans Guillaume de Tyr et dans les chroniques latines et complètement, étrangère au cycle poétique dont nous nous occupons.
L'Allemagne du xm" siècle avait transformé le Chevalier
1. Le livre commence par ces motsrHienach folgt ein warhaft iind bewerte Historié, wie die TiJrcken iind andre Geschlecht, etc (In-f» gothique.)