ESPAGNE
Telle qu'elle nous est parvenue, la Gran-Conquista d'Ultramar est une vaste compilation où s'entremêlent de la façon la plus étrange, le roman, l'épopée et l'histoire, la traduction française de Guillaume de Tyr, les Chansons d'Antioche et de Jérusalem, la légende du Chevalier au Cygne, le poëme des Chétifs, les romans de Berthe.de Mainet, de Flore et Blanchefleur, et peut-être le poëme provençal de Grégoire Béchada.
Les premiers chapitres reproduisent la version française de Guillaume de Tyr, mais à partir du pèlerinage de Pierre l'ermite, le compilateur puise d'une main dans l'histoire officielle, de l'autre dans l'histoire poétique représentée surtout par la Chanson d'Anttoche qu'il traduit souvent textuellement.
Après avoir conduit les premières bandes de croisés jusqu'à Constantinople, il s'interrompt tout à coup * pour raconter l'histoire des ancêtres de Godefroi, qu'il développe avec une inépuisable complaisance. En admettant que le traducteur espagnol n'ait rien tiré de son propre fonds, la version qu'il avait sous les yeux diffère sensiblement de toutes celles que nous avons fait connaître jusqu'ici. Etait-ce une traduction méridionale de la légende du nord qui aurait remanié à sa guise les fictions des trouvères wallons, et fondu la Chanson d'Anttoche renouvelée par Graindor, avec celle de Grégoire Béchada? Cette supposition n'a rien d'invraisemblable si on considère le rôle important que l'ouvrage espagnol attribue dans l'histoire de la croisade, aux chevaliers du Midi et surtout à Geofifroi de Las Tours.
La Gran Conqmsta nous a conservé plusieurs épisodes d'un caractère tout historique, et qui ne sont empruntés cependant ni aux chroniques latines, ni à la Chanson d'An-
1. L'histoire du Chevalier avf Cygne commence au chapitre xi.yii, page 26.
tioche OU de Jérusalem. Ne faut-il pas y voir des fragments de ce poëme sur la croisade, composé au commencement du xn® siècle par le chevalier de Las Tours et dont le texte n*a pas été retrouvé?
VElioxe ou la Béatrix des romans français est ici une infante Isomberte, fille d'un roi Popléo qui règne quelque part, en Asie. Elle quitte la cour de son père pour échapper aux poursuites d'un prétendant à qui ses parents ont promis sa main. Elle erre quelque temps dans un pays désert, traverse un bras de mer, et rencontre dans une forêt le comte Eustache de Portemise qui s'est égaré à la chasse et qui, frappé de sa beauté, la ramène dans son château et l'épouse. La mère du comte joue dans cette version le rôle de la vieille Matabrune. Quand la comtesse accouche de sept jumeaux, elle charge son écuyer Bando val d'annoncer à son fils absent pour le service de son suzerain, le roi Licombert le Brave, que sa femme a mis au monde sept petits chiens.
La suite du récit est à peu près conforme à la seconde version française. Nous y voyons reparaître la duchesse de Bouillon, qui porte le nom de Catherine (Gatalina), le duc Renier de Saxe, l'empereur Othon et son neveu Gallien.
Les circonstances du départ du Chevalier au Cygne, celles de la jeunesse de Godefroi et du voyage de Cornumarant en Europe sont puisées à la môme source.
Après cette énorme digression, l'auteur castillan nous ramène à Nicée et pom^suit l'histoire de la croisade, en imitant tour à tour les chansons de gestes et Guillaume de Tyr. Dans le récit du siège d'Antioche, nous retrouvons presque tous les épisodes de la chanson de Richard le Pèlerin * : l'auteur môme est nommée mais le texte espagnol
%. Nous citerons entre autres la prise du cheval de Fabur i»ar Goiilier
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qui traduit presque littéralement celui de Graindor, ne dit nulle part, comme le croit M. Paulin Paris % que Richard ait été attaché au service de Boémond '.
Au milieu du siège d'Antioche, le narrateur s'interrompt encore une fois pour glisser dans son récit une traduction abrégée du roman de Berthe et de celui de Charles Mainet (Carlos Mayneta).
Le prétexte de cette nouvelle digression est tout simplement un exploit de Folguer (Foulques ou Foucher) Ubert de Chartres descendant de Mayugot de Paris un des principaux personnages du roman et le fidèle serviteur de Charlemagne. Le procédé était naïf et aurait pu grossir indéfiniment Thistoire de la croisade.
Depuis la prise d'Antioche dont les principales circonstances sont empruntées à Guillaume de Tyr, jusqu'à la bataille d'Ascalon, la Gran Conquùta recommence à suivre avec plus de fidélité que jamais le texte de la Chanson d^Antioche et celui de la Chanson de Jérusalem, et n'oublie pas l'épisode des Chétifs intercalé entre les deux poèmes.
Après la bataille d'Ascalon le romancier redevient historien, et poursuit le récit des guerres d'outre-mer jusqu'à la
d'Aire, l'es exploits de Raimbaud Creton, la mort de Renaud Porquet (Rinaldo Porcellet), l'ambassade de Sansadoine (Zeifadola, l'épée de l'Etat), les prophéties de Calabre, etc. "
\,Euioire Littéraire, i. XXV, p. 520.
2. Pero contarvos hemos lo que dijo Ricarte el Pelegrino, que se acerlo en aquella batalla, e despues fue amigo de San Pedro de Antioca : ca, segun cuenta la historia que el Conde hizo, fueron ayuntados en aquella batalla, novenla e dos reyes, sin los otros ricos hombres. {Bibliothèque des auteurs espagnols, t. XLIV, p. 269). Si le texte imprimé reproduit exactement le manuscrit, le traducteur espagnol a confondu Richard le Pèlerin, avec le prétendu auteur du poëme des Chétifs qui fut, suivant Graindor, chanoine de saint Pierre. Encore faudrait-lire canonigo, au lieu de amigo qui ne présente aucun sens.
Quant au mot conde il désigne toujours dans la Gran Conquista, le comte Raimond de Toulouse. C'est la suite de l'erreur précédente : Raimond de Toulouse a été confondu avec Raimond d'Antioche, qui suivant Graindor, aurait fait faire le poërae des Chétifs,
mort de saint Louis, d'après la traduction française de Guillaume de Tyr et ses continuateurs. La popularité des romans traduits par ordre de don Sanche était encore assez grande en Espagne, à la fin du xiV* siècle, pour que les auteurs de VAmadis y fissent de fréquentes allusions.
Pendant que la légende de la croisade et surtout celle du Chevalier au Cygne passait ainsi tour à tour dans toutes les langues européennes, avait-elle subi dans sa langue maternelle de nouveaux remaniements? Nous ne le pensons pas." Le dédain que le xiv** siècle témoignait déjà pour les romans en vers n'était pas fait pour encourager de nouvelles tentatives poétiques, et le sujet était épuisé. Nous ignorons même si les dernières branches du cycle de la croisade et le Baudouin de Sebourg furent traduits en prose, et nous n'avons trouvé aucune trace, ni aucun souvenir d'une traduction de ce genre postérieure au xiii® siècle et antérieure à la fin du XV®.
Cependant les pays wallons n'avaient pas oublié leur légende nationale. La peinture et la sculpture s'en emparaient ; le théâtre naissant y découpait des mystères * ; l'histoire même l'acceptait et le fabuleux Hélias prenait place parmi les héros authentiques. La maison de Boulogne et celle de Brabant auxquelles la tradition wallonne avait toujours appliqué la légende du Chevalier au Cygne étaient éteintes : leurs domaines avaient été se confondre dans les vastes possessions de la maison de Bourgogne.
La disparition de ces deux familles souveraines avait
1. Voirie mystère du roi Thierry et de la reiae Osanne, cité par M. de Reiffenberg et publié par MM. de Monmerqué et Francisque Michel {Tkéàirt français au moyen âge, grand in-S^^ Paris 1839, p. 551-609).
laissé le champ libre aux préteations de la maison de Clèves qui nous ont déjà été révélées par le poëme de Conrad de Wurtzbourg.
Cette maison avait grandi rapidement depuis le xin° siècle : en 1368 le comté de Clèves avait été réuni à celui de la Marck : en 1417 il avait été érigé en duché : d'illustres alliances avaient placé les ducs de Clèves au premier rang parmi les princes souverains de Tempire germanique : aussi Tauthenticité de leur généalogie n'était-elle plus douteuse.
Dès la seconde moitié du xv® siècle de graves annalistes, Jean Gerbrand de Leyde, prieur des Carmes, mort à Harlem en 1504% Guillaume van der Schueren, secrétaire des commandements des ducs de Clèves', WernerRolewinck, auteur du Fasciculus temporum (Utrecht, 1480)*, Olivier de la Marche mort en 1502*, établissent que les ducs de Clèves 3escendent en droite ligne d'Hélias et font remonter leur origine jusqu'aux temps mérovingiens. Werner Rolewinck raconte sérieusement, qu'au temps où Justinien II était empereur d'Orient, Childebert roi de France, et Pépin de Héristal duc de Brabant, en l'année 711 de Jésus-Christ, Dirick ou Théodoric, premier comte de Clèves, avait marié sa fille unique, Béatrix, à un chevalier inconnu nommé Hélias. Ce mvstérieux personnage était arrivé à Clèves sur une barque traînée par un cygne et disparut de la môme manière. H laissa à son fils Dirick son épée et le comté de Clèves, à Godefroi son cor et le comté de Looz, à Conrad son 9,nneau et le landgraviat de Hesse. Cette généalogie que nous retrouvons avec quel-
1. Chronique belge de Jean Gerbrand dans les Rerum Belgicarum annales, de Fr. Sweert. Francfort, 1620 (in-f*>), liv. IV, ch. xii, p. 62,
2. Van der Schueren. Chronik von Cleve und Mark zum ersten Mahle herausgegeben von L. Tross. Hamm,,1824, in-8o.
3. Fasciculus temporwm^ imprimé par Jean Veldener. Utrecht, 4480, in-fo, p. 322 et 323.