L. mile furent qui Damledeu haïrent
Sonent tabors et timbres, cil cor d'arain tentîrent,
Ches valées resonent et cil tertre bondirent.
1. Gigle ou gigae (gige), instrument à cordes. Cf. gigua. Diez, dictionnaire ilymologique des Langues Romanes.
Por rescorre lor proie en no gent se férirent Et DOS Franc crestien moult bien les recoillirent.
(Conquête de Jérusalem, publiée par M. Hippeau,
p. 5 et 6, vers 64-70.)
Ces deux passages, en même temps qu'ils nous donnent la mesure delà fidélité des traducteurs, nous permettent de fixer d'une manière approximative la date de la composition du poëme. Il remonte à cette période de transition où Tassonance tendait peu à peu à se transformer en rimes régulières, c'est-à-dire à une époque voisine de celle qui vit naître la première branche du cycle de la croisade.
L'auteur est inconnu, il a gardé l'anonyme et les rénovateurs ne nous apprennent rien sur son compte : il devait ôlre, comme Richard, originaire de la France septentrionale, peutêtre de la Picardie ou du Vermandois. Ses préférences pour les hommes du Nord et surtout pour Thomas de Marie, son héros de prédilection,' ne laissent pas de doute à cet égard.
Cependant les deux poëmes présentent de telles dififérences qu'il est impossible de les attribuer au même auteur. La Chanson (TAntioche est, comme nous avons essayé de le prouver, extraite en grande partie des deux chroniques de Pierre Tuebœuf et d'Albert d'Aix; lors même qu'elle s'écarte de ses guides et qu'elle nous révèle des faits inconnus aux écrivains latins, elle conserve un caractère tout historique. L'auteur de la Conquête de Jérusalem connaît peu les chroniques latines, il ne les a pas sous les yeux, il ne les a même pas lues, comme suffit à le démontrer l'examen le plus rapide de son poëme. Son œuvre semble marquer cet instant fugitif où la tradition populaire n'est déjà plus la vérité'et n'est pas encore la fable. La Chanson cfAntioche était une véritable histoire de la première croisade, celle de Jérusalem n'en est plus que la légende.
^ C'est cette ignorance ou ce mépris manifeste du texte des
historiens qui nous a permis d'affirmer que, si les treize couplets non remaniés placés à la fin de la Chanson, d'Antioche n'appartiennent pas à Richard le Pèlerin, ils appartiennent moins encore à son continuateur. H est probable que négligeant le récit de sièges, de négociations ou autres événements secondaires, peu faits pour frapper Timagination, le poëte de Jérusalem avait cru rattacher son œuvre à celle de son prédécesseur par un lien assez étroit, en retraçant dans un couplet de quelques vers l'itinéraire des croisés depuis Antioche jusqu'à la ville sainte.
Car cil de là cité ont la novele oïe
Que Buiemons cevalce, Robers de Normaûdie
Et dans Hues li Maines et sa grans conpaignie.
Guerpie ont Anthioce, la vile ont bien garnie :
Pris ont Gibel (Djebel, Byblos) le grant, Margat (Markhab)
[et Valénie * Et Barut [Beyrouth) et Saiete (Saïda), qui siet en le Surie Et Carcloie • et le marce desci qu'en Saforie, [Safouri,
[Sephoris).
. Et a taot esploitié la Jhesu conpaignie, Qu'il sont venu errant à le Mahomerie, Près de Jérusalem II liues et demie.
(12,558, fM36 recto.)
Le début du poëme a du reste subi, comme celui de la Chanson d'Antioche, des remaniements qui en ont profondément altéré la physionomie primitive. Nous avons déjà dit qu'entre le poëme historique à'Antioche et le poëme lé-
1. VaUniewsi Valbérie, variante du manascrit 1621 , f» 152, ne peatètre que Belinas ou Bmias, l'ancienne Cxsarea Philippi (Paneas), au pied du mont Panéus.
2. Les manuscrits donnent ici de nombreuses variantes : Et Carcloie la bêle desd qu'en Saforie (165 Belles-Lettres. Arsenal). Habaint (Hasbeya) un castel qui siet enLuiserie, et Carloie la marce desci qu*en Saphorie (795, f^ 188) et Carel et le marche deci c'a Saphorie (1621, f» 152) etc.... Nous ignorons quelle localité peut désigner le mot de Carel ou de Carcloie.
gendaire de Jérusalem était venue se glisser plus tard une œuvre toute fabuleuse, la Chanson des Chétifs; nous avons vu que l'auteur de cette branche, ou du moins son introducteur dans le cycle de la croisade, avait arrangé à sa guise le récit de l'expédition de Pierre l'Ermite pour y donner place à ses héros et préparer leurs merveilleuses aventures. Un travail analogue a été accompli sur le début de la Chanson de Jérusalem. Le, récit des premiers combats livrés autour de la ville sainte a servi de trait d'union entre ce poëme et la Chanson des Chétifs, comme la croisade de Pierre l'Ermite avait servi d'introduction à cette branche romanesque. Richard de Caumont^ Harpin de Bourges et leurs compagnons jouent, en effet, dans la première partie de la Conquête de Jérusalem, un rôle égal à celui de Boémond, de Godefroi ou de Robert de Normandie ; mais sa tâche une fois accomplie et dès que la transition lui paraît suffisamment ménagée, l'arrangeur les abandonne ; leurs noms s'effacent pour ne plus reparaître que dans deux ou trois vers insignifiants, omis par la moitié des manuscrits. Ce silence qui serait inexplicable, après le rôle brillant qu'ils jouent au début du poème, si la Chanson des Chétifs avait été connue de l'auteur primitif, suffirait à trahir une interpolation.
Mais en écartant même ces héros fabuleux, nous nous trouvons encore en face d'une légende et non d'une histoire. Boémon4, qui était resté à Antioche, Baudouin , qui n'avait pas quitté Edesse, Hugues de Yermandois, qui était revenu en Europe, le grec Estatin, Hungier l'allemand, tué sur les bords de l'Oronte, figurent parmi les chefs de l'armée à côté de Godefroi, de Raimond de Saint-Gilles, de Tancrède et de Baudouin du Bourg. Les moindres escarmouches deviennent des batailles où paraissent tous les chefs de la guerre sainte et où les musulmans tombent par milliers. A ces récits légendaires, se mêlent toutefois des détails d'une remarquable
54 CHANSONS D'ANTIOGHE ET DK JÉRUSALEM.
exactitude sur la topographie des environs de Jérusalem. Si le poëte a ignoré ou dédaigné les chroniques latines, et s'il prouve par de grossières erreurs sur la géographie de la Palestine qu'il n'a pas dû la visiter en personne, il a du moins recueilli avec la plus grande attention les récits des pèlerins ou consulté quelqu'un de ces itinéraires des lieux saints si répandus au xn*' et au xm° siècle.
Le poème se termine après la batailla d'Ascalon et les funérailles du héros musulman Cornumarant (Kernaom-ibn" Merouân?).
La bataille fu faite et li cans affinés,
dit le manuscrit 1621 .
De ceste canchon-cy plus à présent n'orrés, L'ystoire en fine ci : de ce soit Dieux loés ^ t
ajoute le manuscrit 12,558 (f^ 192), plus explicite encore»
n nous reste, en terminant cet examen critique des deux premières branches du cycle de la croisade, à résumer les conclusions que nous nous croyons autorisé à en tirer.
1" La Chanson (TAntioche, le plus ancien poëme du cycle de la croisade, est une imitation et souvent une traduction des histoires latines de l'anonyme de Bongars (Pierre Tuebœuf?) et d'Albert d'Aix.
2® Elle a été composée originairement en vers de dix ou plus probablement de douze syllabes, rimant par simple assonance.
1. Les quatre derniers feuillets du manuscrit 12,558 sont d'une autre écriture et d'une autre orthographe. Le copiste était probablement de la Champagne septentrionale ou du nord de TIle-de-France.
3** Elle est Tœuvre d'un trouvère du comté de Flandre, que les rénovateurs nomment Richard le Pèlerin.
4® Elle est postérieure au premier quart et antérieure à la seconde moitié du xn* siècle.
5** La Chanson de Jérusalem n'a pu être composée par le même auteur que la Chanson d'Antioche; l'une est une liis«toire de la croisade tirée en grande partie des chroniqueurs latins, l'autre est une légende qui ne doit rien ou presque rien aux écrivains de l'histoire savante.
6® L'auteur anonyme de ce poëme devait être comme Richard le Pèlerin, originaire des provinces du nord, probablement du Yermandois.
7** Le rhythme primitif est le vers de douze syllabes rimant par assonance.
8** La composition de la Chanson de Jérmakniy bien que postérieure à celle de la Chanson d'Antioche, doit remonter à une époque où la rime régulière n'était pas obligatoire, et où la mémoire de Thomas de Marie, les souvenirs du siège de Jérusalem, étaient encore vivants, c'est-à-dire à une date voisine de la seconde croisade, et sans doute antérieure à cette expédition .