‹ Le cycle épique de Marko KralievitchChapitre 7 sur 11 · MARKO ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

MARKO ET LES FEMMES

En ce qui concerne la femme de Marko, ou plutôt les amours de Marko, les chantres serbes ont livré pleine carrière à leur imagination. Le héros refuse d'abord de se marier, en dépit des instances de sa mère ; il lui serait trop difficile de trouver une épouse digne de lui. Il finit par se décider, mais il a grand peine à réussir ; il est vrai qu'il a vis-à-vis des femmes des façons barbares peu propres à lui concilier leurs sympathies. Voyez, par exemple dans la traduction de M. Dozon (p. 73-86), la façon dont il traite la belle Rosanda, la sœur du capitaine Leka.

Il s'en va en grande pompe la demander

en mariage, non sans s'être largement abreuvé de vin noir. Mais Rosanda lui refuse sa main : « Plutôt vieillir et tresser mes cheveux blanchis à Prizren que de partir pour le château de Prilcp et d'être appelée l'épouse de Marko, car Marko est le courtisan des Turcs ; avec les Turcs il tue et massacre ; il n'aura ni funérailles ni tombeau, on ne dira pas de prières sur sa fosse. De quoi me servira ma beauté si je suis l'épouse d'un courtisan de Turcs ? »

Ici encore la poésie populaire se fait l'interprète de la conscience nationale pour flétrir Marko, serviteur et courtisan des Osmanlis.

Voici comment Marko se venge. Il s'élance sur la jeune fille, tire son poignard, lui tranche le bras droit, au ras de l'épaule, lui met ce bras droit dans la main gauche, puis de son poignard, il lui arrache les yeux, les enveloppe dans un mouchoir de soie et les jette dans le sein de la jeune fille. Marko est un enfant

de la nature, un barbare dont les accès de mauvaise humeur sont généralement terribles. Ainsi il tue dans un accès de rage un barbier qui en lui faisant la barbe a eu le malheur d'y découvrir un poil blanc et de le lui montrer. Dans un autre récit il recherche en mariage Roujitsa (Rose), fille du prince Miloutin dePrizren; il se voit préférer un rival, mais cette fois il n'a pas de rancune et il assiste tranquillement à la noce. Il n'est pas plus heureux — ni plus violent — vis-à-vis d'une orpheline, à laquelle il entreprend de faire la cour et qui se trouve déjà fiancée à un autre.

La cruauté de son caractère reparaît dans la façon dont il traite une princesse arabe, c'est-à-dire une négresse. Il est tombé en captivité aux mains d'un roi maure et il languit pendant sept ans dans un cachot. A travers un soupirail de sa prison la fille du roi nègre lui promet de le délivrer s'il s'engage à la prendre pour femme. Marko a recours à un artifice peu

digne d'un chevalier chrétien, mais dont l'antiquité classique nous a laissé plus d'un exemple l. Il ôte son bonnet, le place sur ses genoux et jure, en s'adressant à son bonnet : « Sur ma foi je ne t'abandonnerai pas, sur ma foi je ne te tromperai pas. » Et la pauvre Mauresque croit que c'est à elle qu'il fait ce serment. Elle le délivre, mais quand il voit ses bras noirs et son visage noir avee ses dents blanches, il éprouve un sentiment d'horreur. Il tire son sabre et blesse à mort la pauvre négresse qui lui crie en vain : « Marko Kralievitch, ne m'abandonne pas.» Il est vrai que rentré chez lui il a des remords et qu'il élève des fondations pieuses pour expier son crime. Il n'en avait

i. Le procédé de Marko (jurer à son bonnet) se trouve dans L'Avare, de Molière (acte I, se. III) : « La Flèche. La peste soit de l'avarice et des avaricieux... — Harpagon. Je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela. — La Flèche, je parle... je parle à mon bonnet. »

pas autant fait pour la malheureuse Rosanda.

Il finit cependant par se marier. Les pesme, qui ne sont pas d'accord avec l'histoire, lui donnent tour à tour pour femme Hélène, fille du roi des Bulgares Sisman, la fille du doge de Venise, celle du ban de Zara ou celle de l'empereur Kostadin de Constantinople.

Le mariage de Marko avec la fille du roi des Bulgares ne s'accomplit pas sans incident. Le koum* ouparanymphe qui accompagne la fiancée, — et qui n'est autre que le doge de Venise — en devient amoureux pendant le voyage et tente de la violenter. Elle résiste et raconte le danger couru à Marko qui, pour se venger, tue le doge et le garçon d'honneur qui l'accompagnait. Nous avons vu un peu plus haut qu'en réalité Marko avait épousé Hélène, fille du voïévode Chlapen. Les

i. Ce mot slave vient du latin cummater l'en tchèque hnotr). Voir Archivfûr Slavische Philologie, XV, 142.

noms que les pesme donnent à la femme du héros ne correspondent pas toujours à la réalité. Quelques-unes l'appellent Jelica, ce qui est une forme d'Hélène, d'autres Angjela, Angjelina. Elle ne joue d'ailleurs qu'un rôle effacé dans nos poèmes. Marko n'a qu'une médiocre idée de la femme. Il la considère comme un être uniquement fait pour obéir.

S'il ignore les raffinements de la galanterie chevaleresque, en revanche il observe vis-à-vis de sa femme légitime une fidélité à toute épreuve. Il lutte contre le Turc Alil-aga, qui finit par lui demander grâce en lui offrant sa maison et sa femme. Marko refuse avec indignation :

« Que le Dieu vivant t'anéantisse ! Comment m'appeles-tu frère, toi qui me donnes ta femme ? Ce n'est point chez nous comme chez les Tures : pour nous la femme d'autrui est comme une sœur ; j'ai dans ma maison une épouse fidèle, une noble dame.. »

Son Hélène lui a été enlevée par Mina

de Kostour, tandis qu'il combattait au service du sultan contre les Arabes. Le sultan lui offre une femme turque pour la remplacer. Il refuse et son service fini il va à Kostour, délivre Hélène et la ramène à la maison. Si l'on en croit un chant bulgare l, Marko, ne fut pas payé de retour.

Un trait caractéristique de Marko, c'est sa fidélité au sultan ; il se montre parfois un terrible serviteur et fait trembler son maître jusque dans son palais, mais au fond il reste toujours un vassal obéissant et dévoué. J'ai cité plus haut deux textes (voir pp. 19, 22) où le poète s'exprime assez durement sur cette vassalité. Nous avons vu comment la belle Rosanda la lui reproche et de quelle façon Marko se venge de ses propros injurieux. Sa mère, pour laquelle il a un si profond respect, n'ose lui faire de remontrances à ce sujet.

1. Cite par K. Jireczek, Histoire des Bulgares (édition russe, p. 4321.

Un jour que le sultan a invité Marko à partir avec lui en expédition, elle se contente de lui dire : « Va, mon fils, au service du Sultan; Dieu nous pardonnera, a Étant donné que Marko ne représente ni l'idée de la lutte contre le Turc, ni l'idée de la revanche, pour quelles raisons est-il devenu si populaire ? Cette question M. Jagic se Test déjà posée il y a tantôt un quart de siècle dans le travail que j'ai cité plus haut. Et il y répond ainsi : Si Marko est resté si populaire, c'est çans doute à cause de sa force physique. C'est probablement aussi, je suppose, parce qu'elle lui a permis d'être insolent vis-àvis des conquérants. Le peuple serbe lui est resté reconnaissant de son impudence et de ses saillies brutales. Cette force a fait de lui un héros de légende. C'est peutêtre encore parce que le rôle de vassal franchement accepté et loyalement rempli lui a permis de rendre de sérieux services à ses compagnons à une époque où ils ne pouvaient plus espérer de recon-

quérir leur indépendance. Cette force physique, Marko en est très fier et il se donne par moment des allures de matamore.

Koliko je u godini dana.

Toliko sam dobio megdana.

« Autant il y a de jours dans l'année, autant j'ai remporté de victoires », dit-il à son compagnon Redia qui a peur de je ne sais quelle Vila dans la montagne. Sa force, toutefois, n'est pas toujours égale à elle-même ; il lui arrive de succomber ou d'avoir besoin du secours d'autrui.

Il est surtout terrible quand il manie son bou^dovan, sa masse d'armes à six ailettes. Nul ne résiste aux coups qu'il porte ; il sème les cadavres autour de lui. Un jour il lutte contre douze Arabes et il les coupe en deux, si bien, dit plaisamment le chanteur, que de douze ennemis il s'en fait vingt-quatre. Autant il est terrible à l'ennemi, autant il reste insensible aux coups qu'on lui porte. A

un adversaire qui lui décharge un coup dans le dos il se contente de dire : o Ne réveille pas mes puces ». Après la mort, il inspire encore une telle terreur que les ennemis restent huit jours entiers sans oser approcher de son corps.

Comme un grand nombre de héros légendaires, Marko possède un cheval merveilleux dont le nom est inséparable du sien. Ce coursier s'appelle Sarac (Scharats), le cheval pie, et sert tour à tour de monture à son maître pour chevaucher, de coussin pour sommeiller.

Les récits diffèrent sur ses origines. Suivant certains textes, Scharats fut donné à son maître par une Vila et, comme lui il a sucé le lait d'une Vila. Suivant d'autres, Marko l'avait tout simplement acheté à un maquignon. Il avait essayé beaucoup de chevaux et pas un ne pouvait pas le porter. Un jour il aperçut un cheval lépreux qui le tenta. Il le prit par la queue pour le faire tourner autour de lui. C'était sa façon d'essayer les chevaux;

mais le cheval ne se laissa pas faire et resta immobile. Marko, ravi de trouver une monture si vigoureuse, en fit l'acquisition, guérit la lèpre de son coursier et lui apprit à boire du vin. Quand il lampe quelque mesure de vin noir, Marko en donne généralement la moitié à Scharats. Ce cheval, buveur de vin se distingue de ses congénères par une foule de traits épiques. De ses dents jaillissent des flammes vertes; de ses narines souffle un vent froid ; de ses yeux sortent la grêle et la pluie ; sous ses sabots étincellent les éclairs; de ses oreilles éclate le tonnerre. Comme son maître, Scharats a sucé le lait d'une Vila ; il peut sauter en hauteur trois longueurs de lance et quatre en avant, Il attrape une Vila à la course; il sait distinguer les armes et les ennemis. Il est tout ensemble pour son maître un auxiliaire et un défenseur. Si Marko abat une partie de la troupe ennemie, Scharats se charge de l'autre. Il prend sa part des combats singuliers en mordant à l'oreille

le cheval de l'adversaire. Si dans son sommeil Marko manque d'être surpris, c'est Scharats qui le réveille. Marko professe pour ce coursier une affection fraternelle, et quand il sent venir la mort il veut que Scharats meure avec lui.

En dehors de Scharats. Marko a souvent à son service un faucon qui est aussi supérieur aux autres faucons que Scharats l'est aux autres coursiers. Ce faucon ne sert pas seulement son maître à la chasse. Il lui porte ses lettres dans son bec. Ln autre faucon lui apporte de l'eau à boire et le couvre de ses ailes étendues pour l'abriter du soleil. C'est parfois un aigle qui rend à Marko ce double service.

Marko lutte même contre les Yilas et les meta mal. Mais en général il est au mieux avec elles. L'une d'elles est sa posestrima, sa sœur d'adoption. Elle veille sur lui dans les dangers qui le menacent. Les récits ne sont pas d'accord sur les circonstances où a eu lieu l'adoption.

Marko est un terrible buveur de vin ;

le plus souvent il promène à l'arçon de sa selle une outre pleine de vin noir; il avale d'un seul coup des rasades de douze okas (quinze litres environ). Le plus souvent il les partage avec son fidèle Sarac. Il fréquente assidûment les cabarets qu'il rencontre sur son chemin et où il lui arrive plus d'une mésaventure. Le vin est pour lui le cordial, le médicament par excellence. C'est avec lui qu'il soigne ses blessures. Il n'a d'ailleurs aucune prétention à l'ivrognerie et n'a rien de commun avec les héros bachiques.

Marko est généralement invincible, sauf dans les circonstances où il succombe à la ruse. Nous avons vu comment il tue des ennemis par douzaines; quand Use décide à faire un prisonnier, il l'attache à la selle de son cheval ; il lui arrive aussi d'emmener parfois deux prisonniers ainsi attachés. Quand l'ennemi a succombé, il lui coupe la tête et la jette dans le sac où il porte le fourrage de Scharats, ou encore il l'attache au pommeau de sa sellette. Il ne

ménage même pas les femmes; — nous avons cité plus haut quelques exemples de sa cruauté envers elles; — mais jamais il ne se permet vis-à-vis des femmes le moindre acte d'immoralité.

Marko est avant tout un guerrier. Il ne connaît d'autre métier que le métier des armes. Un jour, tout en buvant du vin avec lui, sa vieille mère Euphrosyne lui fait remarquer qu'elle est lasse de laver les vêtements ensanglantés qu'il lui rapporte et elle l'engage à labourer la terre et à semer du blanc froment pour les nourrir tous les deux. Marko obéit à sa mère ; mais il pratique l'agriculture d'une façon peu commune. Il laboure la grand*route. Viennent à passer des janissaires, conduisant trois charges d'or, qui lui disent : « Xe laboure pas les chemins. » Une querelle s'engage; Marko laisse les boeufs et la charrue et tue les janissaires; puis il rapporte les trois charges d'or à sa mère : « Voilà ce que mon labourage m'a fait gagner aujourd'hui. »

Ce n'est généralement pas lui qui commence les querelles, il attend qu'on le provoque ou qu'un plus faible, parfois un pobratim, un frère d'adoption, l'appelle à son secours. Ce secours, il ne le refuse ni à ses compatriotes, ni à ses maîtres les Turcs. Le bandit Mousa Kesedjia, autrement dit Mousa le coupe-jarrets, ne peut être vaincu par aucun musulman. Le sultan, dans un accès de mauvaise humeur, a jeté Marko en prison et ne sait à qui demander aide. On lui apprend que Marko est encore en vie dans la prison. Il donne l'ordre de le mettre en liberté. On va le chercher dans sa geôle et on le conduit devant le sultan; sa chevelure tombe jusqu'à terre; ses ongles sont devenus tellement longs qu'il pourrait s'en servir pour labourer; l'humidité du cachot l'a émacié et il est devenu noir comme une pierre brune. « Se peut-il bien que tu sois en vie ? lui demande le sultan. — Je suis vivant, Seigneur, mais cela va mal », et pour se refaire, il demande

à passer trois mois au cabaret. Quand il s'est bien abreuve de vin noir, il est de nouveau en état de courir les avantures. Il provoque Mousa et le fend du bas de la poitrine jusqu'à son blanc gosier.

Mousa n'était pas facile à réduire; il n'avait pas moins de trois cœurs héroïques; après le coup terrible porté par Marko, l'un de ces cœurs s'agitait encore; dans le troisième un serpent était endormi.

Quand le serpent se réveilla, le corps de Mousa se mit à sauter sur le gazon. Et le serpent dit à Marko : « Remercie Dieu que je ne me sois pas réveillé alors que Mousa était encore en vie; c'en était lait de toi.»

Marko coupe la tète de la victime, la fourre dans sa musette et va la porter au sultan. En la voyant, le sultan tressaute de frayeur. « Sois sans crainte, Sire Empereur, dit Marko; si tu tressautes ainsi devant une tète morte, comment auraistu résisté à Mousa vivant ? » Et pour le remercier, le sultan lui donne trois sacs

d'or ; c'est le tarif normal auquel se payent les exploits héroïques dans l'épopée serbe.

Dans la plupart des poésies, Marko apparaît en somme bon fils et bon époux, dans d'autres, — qui constituent à vrai dire la minorité, — il nous est présenté sous les aspects les plus farouches ; il est maudit par son père, il tue sa femme, sa mère, sa sœur, il dévore son fils changé en agneau. Quelques-uns des récits où il figure avec ces traits féroces paraissent avoir frappé particulièrement Timaginades Petits-Russiens et se retrouvent chez eux dans les légendes dont Marko le Maudit est le héros peu sympathique *.

Nous avons noté plus haut que Marko joue un rôle particulièrement abominable dans une chanson roumaine.

Ce héros qui massacre si vaillamment amis et ennemis, qui égorge de pauvres femmes de façon si cruelle, est d'ailleurs un excellent chrétien. Il va à l'église les

(i) Voir plus haut, p. 10.

dimanches et jours de fète, se confesse et communie. L'histoire et l'archéologie

nous attestent ses fondations pieuses.

Bien entendu, ce dévot chrétien est accessible à toutes les superstitions de son temps. Il croit aux songes et aux mauvais présages.

Il est toujours par monts et par chemins, occupé à pourfendre ses ennemis personnels ou ceux de ses amis, à batailler pour le compte des Turcs, à protéger les faibles et les opprimés.

En général, il n'attaque point, il ne manie sa terrible massue que lorsqu'il se croit provoqué. Dès que la passion l'aveugle il est capable de tout.

On a quelquefois comparé Marko Kralievitch au Ciel. Mais il y a entre le héros espagnol et le héros balkanique une différence fondamentale. Le Cid est le champion des Espagnols contre les Maures. Marko est le champion des Turcs contre tout venant. Les deux héros se ressemblent surtout par leurs misères morales.

Nous avons signalé celles de Marko. Le Cid n'est pas uniquement ce type de valeur et d'honneur castillan que la tragédie de Corneille présente à notre imagination; il est tout aussi rusé que brave. Il donne aux Juifs ses créanciers des gages imaginaires; il appelle souvent la fourberie à l'aide de sa force. Il se moque parfois de son roi, voire même de son père. Nous avons vu avec quel manque d'égards Marko traite à l'occasion le sultan.

Il est un autre héros espagnol avec lequel Marko Kralievitch a certains traits de ressemblance, c'est Don Quichotte.

Comme lui, il remplit bien souvent le rôle d'un chevalier errant, vengeur d'injure qui ne sont pas les siennes. On l'invite volontiers aux noces, où il figure tantôt comme conducteur de la fiancée (djever)1, tantôt comme témoin, parce qu'il es bon compagnon et aussi parce que l'on compte

i. Ce mot veut dire proprement le frère du mari. Cf. le grec o%r\o, le latin levir.

sur la vigueur de son bras pour mettre à la raison les ivrognes et les malandrins. Il oblige sans distinction les Serbes et les Turcs. Au service de ces derniers, il n'oublie pas qu'il est chrétien ; mais il invoque et accepte au besoin le secours des Vilas. Il est vrai que les Vilas sont essentiellement serbes et qu'elles n'ont rien à voir avec les superstitions des musulmans. Sa déférence pour les Turcs est parfois vraiment scandaleuse. Un jour il reçoit trois invitations : celle du roi de Hongrie pour une noce, celle de Janko de Sibin pour un baptême ; la troisième vient du sultan Bajazet, qui l'invite à venir combattre contre les Arabes. C'est à cette dernière qu'il se rend. Il tient a remplir son devoir de vassal ; d'ailleurs, lorsqu'il s'agit de batailler, Marko est toujours prêt à partir. Il accepte du sultan le titre de posinak (iils d'adoption), du Turc Ali Aga celui de probatim (frère d'adoption). Mais quand il est en colère, il ne connaît ni amis, ni ennemis. Parfois

les Turcs ont fort à se plaindre de lui et viennent se plaindre au sultan. « C'est dur, disent-ils, d'avoir affaire à Marko. »

Le vizir Mourat a invité Marko à la chasse au faucon et casse l'aile de son faucon favori. Marko entre en fureur :

« C'est grand dommage, pour moi et pour toi, mon faucon, d'aller à la chasse avec les Turcs sans les Serbes. »

Et après avoir raccommodé l'aile de son faucon, il ramasse une bande de compatriotes et massacre les Turcs. Une autre fois, il délivre trente jeunes filles captives chez les Turcs. L'Arabe d'outre-mer qui a affermé le pays de Kosovo exploite le peuple, exige un tribut des nouveaux mariés des deux sexes. Marko le tue. Le sultan Souleïman a fait défense aux chrétiens de boire du vin pendant le Ramazan, de porter des dolmans verts, de ceindre des sabres forgés et de danser avec des dames turques. (Ici la fantaisie du chanteur en prend vraiment bien à son aise : on ne voit pas très bien des dames

turques dansant avec des chrétiens, surtout pendant le Ramazan.) Marko ne tient nul compte de l'ordre impérial, et le sultan, informé de sa désobéissance, le mande à son conseil; les envoyés du sultan arrivent auprès de Marko au moment où il est en train de vider une coupe de douze ocques (quinze litres).

Il pousse même l'impudence jusqu'à forcer les hodjas ' et les pèlerins à boire du vin avec lui. Marko reçoit fort mal les messagers, brandit sa coupe et casse la tète des musulmans. Puis il se rend au divan, s'assied à la droite du sultan, rabat son bonnet sur la tète, serre sur la poitrine sa masse d'armes et son sabre. Il se justifie de façon fort insolente : « Si je bois du vin, c'est que ma religion le permet; si je force les pèlerins et les hodjas à boire, c'est que je m'ennuie de boire seul et qu'ils seraient peut-être tentés d'aller au cabaret. » Et il s'échauffe si

i. Hodja, prêtre musulman.

bien dans ses explications que le sultan prend peur et regarde s'il n'a personne auprès de lui pour le défendre. Marko l'accule à la muraille, et le sultan, pour lui échapper, tire cent ducats de sa poche : « Tiens Marko, va boire. »

Marko fera toute espèce de concessions au sultan, mais sur le chapitre du vin il est inébranlable.

Il donne au besoin des leçons aux Turcs. Un jour il célèbre avec sa mère la S Java y la fête de son patron. lia donné l'ordre à son serviteur Vaïstina de ne pas laisser entrer de Turcs. Trois agas et trente janissaires forcent la porte, après avoir grièvement blessé le serviteur.

Marko les invite brutalement à déguerpir, en les menaçant de décorer Prilep de têtes turques s'ils refusent d'obéir à son injonction. Sa mère intercède; il les laisse entrer et leur offre du vin que les Turcs acceptent sans façon. Quand ils ont bien bu, Marko les invite à dédommager Vaïstina des coups reçus s'ils ne veulent faire

connaissance avec cette massue dans laquelle il y a quarante okas de fer, vingt okas d'argent et six okas d'or. La fièvre saisit les Turcs à la seule pensée de la terrible massue. Chaque janissaire tire vingt ducats, les agas chacun trente et ils les offrent à Marko. Mais Marko est de fort méchante humeur ; il exige encore

un cadeau pour sa femme; et les Turcs offrent de nouveau, les uns dix ducats, les autres vingt. Marko remplit ses poches et

se promène par la salle en chantant :

« Ma chère mère, si je prends de l'argent aux Turcs, ce n'est pas que j'en manque; si j'en prends, c'est afin qu'on chante et qu'on raconte comment Marko a traité les Turcs. » Les Turcs s'éloignent de la maison en pleurant, et ils se disent : « Malheur à tout Turc qui viendra désormais chez ce giaour le jour de la lète de son patron ! Avec ce que nous avons donné pour un repas, il y avait de quoi se nourrir pendant un an. »

C'est par de telles fictions que l'imagina-

tion populaire se console du désastre de Kosovo et de la perte de l'indépendance nationale.

Si dévoué qu'il soit officiellement au sultan Marko reste toujours bon chrétien; il ne manque jamais, même chez les Turcs, de célébrer la fête de son saint patron. Ce jour-là il sert ses hôtes, assisté par sa mère et sa femme, et il pratique particulièrement les vertus chrétiennes autant que le lui permet la violence de son caractère. Son probatim (frère d'adoption), le bey Kostadin, l'invite à la fête de la Slava ' Marko à cette occasion lui reproche amèrement de manquer aux devoirs d'un bon Serbe et d'un bon chrétien. Un jour, pendant le festin deux mendiants sont venus lui demander du pain et du vin. Il leur a refusé. Marko les a emmenés, les a habillés magnifiquement et les a renvoyés chez Kostadin, qui, cette fois les a hébergés. D'autre

i. La fête du saint patron.

part, Kostadin, n'invite pas à sa table son père et sa mère pour boire à la fête de la Slava la première coupe de vin.

A l'occasion Marko sait même être bon pour les animaux. Un jour qu'il se sent malade sur le grand chemin, il s'écrie: « Celui qui me donnerait de l'eau à boire et me procurerait un peu d'ombre aurait droit au paradis. » Aussitôt un faucon arrive, lui apporte de l'eau dans ses serres, lui fait de l'ombre avec ses ailes. Marko s'étonne de ces bons traitements. Le faucon lui rappelle qu'au temps jadis, lors de la bataille de Kosovo, il eut les ailes coupées par les Turcs. Marko le releva, le mit sur un sapin et le nourrit.

Ce chant fait partie d'un petit groupe de pesmas relativement peu nombreux qui essaient de rattacher la légende de Marko au cycle de Kosovo. Une variante du même chant substitue un aigle au faucon.

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