LA MORT DE MARKO
Mais il est temps d'en venir à la mort de notre héros. Elle constitue un tableau d'une grandeur vraiment épique. La Yila, sa sœur adoptive, lui a prédit de quelle façon il quittera ce monde. Il ne mourra ni d'un coup d'épée ni d'un coup de lance, — il n'y a pas de héros capable de se mesurer avec lui, — mais de la main de Dieu le vieux bourreau (stari krvnilt), autrement dit de mort naturelle.
Elle l'envoie dans la montagne ; là, entre deux sapins élancés, il doit rencontrer une source, se mirer dant l'eau et y apprendre le secret de sa mort. Il se rend au lieu dit. A considérer son visage dans l'eau de la source, il devine qu'il doit mourir. Il se résigne et fait ses préparatifs. Il commence par tuer son fidèle Scharats pour qu'il ne tombe pas aux mains des Turcs; il brise son sabre, il lance sa masse d'armes dans la mer, en
s'écriant : « Lorsque cette masse sortira de la mer, qu'il naisse un héros tel que moi », et écrit son testament. Il lègue trois sacs d'or (c'est le nombre épique et rituel) pour les infirmes. Il suspend son testament à une branche, puis il ôte son dolman, l'étend sur l'herbe, fait le signe de la croix, rabat son bonnet sur ses yeux et meurt.
Pendant huit jours entiers il reste étendu sur le sol. Tous les passants s'écartent avec terreur, croyant Marko endormi et craignant de le réveiller. Enfin vient à passer un hégoumène du monastère de Chilandar, le grand sanctuaire serbe du mont Athos; il remarque le testament pendu à l'arbre et relève le corps de Marko. Il le charge sur son cheval, puis sur une barque et le transporte au monastère ; il l'ensevelit dans l'église et n'élève aucun monument afin qu'on ne connaisse pas sa tombe et que ses ennemis ne puissent exercer aucune vengeance sur ses restes.
Un autre poème retrouvé dans les papiers posthumes de Karadjitch et publié dans la nouvelle édition des Pesme (t. V, 1899) nous raconte autrement la mort de Marko.
Un corbeau et un loup rencontrent dans la montagne un héros blessé, couché dans une grotte, et s'apprêtent à le dévorer. Le héros sort de son évanouissement et se met en défense. Puis il s'adresse en ces termes au corbeau : « Prends cette lettre, va la porter à Kosovo, à la Blanche Église, et remets-la à l'hégoumène Sava. Je te nourrirai de viande à. discrétion. » Dans cette lettre il invite l'hégoumène à venir lui porter la communion et les derniers sacrements. Sava arrive, accompagné de douze voïévodes.
Il trouve Marko encore en vie et l'administre. Marko demande à être enterré sur le champ de bataille de Kosovo et lègue Seharats à. l'abbé. On charge Marko mort, sur le généreux coursier et on l'ensevelit dans la tombe qu'il a demandée. Les funé-