INOCULATION
L'inoculation à un animal réactif est le procédé de choix pour démontrer la nature bactériologique d'un épanchement ; ce procédé permet en outre de reconnaître la virulence de l'agent infectieux en cause. Son emploi s'impose pour les épanchements tuberculeux et pneumococciques.
Suivant le microbe à isoler, on emploiera tel ou tel animal réactif : le cobaye pour le bacille de Koch, la souris blanche pour le pneumocoque, le lapin pour le streptocoque ou le staphylocoque.
i° Streptocoque, staphylocoque. — Le liquide à essayer est inoculé soit sous la peau, soit dans le péritome, soit dans la veine marginale de l'oreille.
L'animal infecté meurt plus ou moins vite, suivant la virulence du microbe, avec des phénomènes de septicémie, de pyohémie, ou des localisations tardives sur la moelle, sur les articulations, etc. A l'autopsie, on retrouve le microbe
(1) F. Bezançon et V. Griffon. — Constatation du bacille tuberculeux dans l'épanchement sérofibrineux de la pleurésie franche, par la culture directe du liquide sur le sang gélose. Soc. de biologie, 24 mars 1899.
BACTÉRIOSCOPIS. 27
dans le sang ou au niveau des lésions qu'il a provoquées. Ce procédé peut aussi être employé, non pour isoler le microte, mais pour étudier sa virulence ; on injecte alors un peu de culture en bouillon sous la peau ou dans la veine de Toreille.
2° Pneumocoque, — L'inoculation à la souris est le moyen le plus pratique pour isoler le pneumocoque. Sous la peau du dos, on inocule un centimètre cube du liquide à essayer. L'animal meurt en l'espace de vingt-quatre à quarante-huit heures si le pneumocoque est virulent, plus tardivement si le pneumocoque est peu virulent. A l'aulopsie, on décèle la présence du pneumocoque dans le sang du cœur, dans le foie ou dans la rate, par la coloration ou la culture.
C'est ainsi qu'on a pu montrer l'existence du pneumocoque dans l'épanchement sérofibrineux ou purulent de certaines pleurésies, péritonites, arthrites, etc.
La résistance de la souris à l'inoculation ne prouve pas cependant que le pneumocoque ne soit pas la cause de l'épanchement qu'on a essayé : en effet, le pneumocoque possède une faible vitalité et peut être déjà mort dans l'épanchement au moment de la ponction. L'examen par l'inoculation doit donc toujours être complété par Tex^meu direct du liquide sur lames.
3° Bacille de Koch, — Dans les épanchements purulents, la présence du bacille de Koch est facile à démontrer, parce que le liquide contient en général une assez grande quantité de bacilles. Il suffit d'inoculer sous la peau d'un cobaye 1 à dO centimètres cubes de liquide.
Dans les épanchements sérofibrineux et hémorragiques, la démonstration est plus difficile, à cause du petit nombre des bacilles et de leur virulence souvent faible.
C'est pour cela aue les premières inoculations ont donné pour les pleurésies sérofibrineuses
aiguës, dites a frigore, une proportion faible de tuberculose. ChaniFard et Gombault (4), injectant 3 centimètres cubes de liquide pleurétique dans le péritoine des cobayes, ont vu que ce liquide donnait la tuberculose au cobaye dans la moitié des cas. Landouzy était arrivé à une proportion analogue (un tiers).
Kelsch (2) inoculant seulement \ centimètre cube de liquide n'obtient ensuite sur 20 cas que 2 résultats positifs.
Nelter (3) et Thue inoculèrent au moyen d'une pipette 1 centimètre cube de liquide avec le caillot et développèrent la tuberculose dans le tiers ou la moitié des cas.
Ces résultats expérimentaux indiquaient une proportion de tuberculose inférieure à celle que faisait soupçonner la clinique et que démontrait Tanatomie pathologique.
Eichhorst(4) montra que Tinsuccès était dû à rinoculation d'une trop faible quantité de liquide : Dans une première série de cas, il avait injecté à des cobayes 4 centimètre cube de liquide ; il eui, sur 44 cas, 1 succès. Dans une deuxième série, il injecta IS à 20 centimètres cubes et obtint, sur 23 cas, 45 succès, soit 65 p. 400.
Pour obvier à la difficulté qui résulte du petit nombre et de la faible virulence des bacilles de Tépanchemenl, Pérou a essayé de centrifuger un litre de liquide et d'inoculer le produit de la centrifugation ; mais il n'a obtenu ainsi qu'un succès sur sept expériences. C'est qu'il a centrifugé le liquide après coagulation et que le coagulum emprisonne les bacilles de l'épanchement ; peut-être obtiendrait-on de meilleurs résultats par ce procédé, si on prenait les mêmes précautions
(1) Chauffard etGoMBAULT. — Soc. méd. des hôpitaux, 9 avril 1886.
(2) Kelsch et Vaillard. — Arch. de physiologie^ 1886.
(3) Netter. — Soc. méd. des hôpitaux, il avril 1891,
(4) EïCHiioRST, — Semaine médicale, 189o.
BACTÉRIOSCOPIE. 29
que pour l'examen cytologique, et si l'on dilacérait le caillot afin de mettre en liberté les bacilles avant de centrifuger.
La méthode qui a donné les meilleurs résultats consiste à inoculer de fortes quantités de liquide. Péron a eu ainsi sur 6 cas, 6 résultats positifs. Le Damany (1) a démontré par ce moyen 7 fois sur 8 la présence du bacille de Koch dans le liquide des pleurésies sérofibrineuses primitives.
Malheureusement en inoculant des doses massives on se heurte à une nouvelle difficulté : la toxicité des exsudats pathologiques. Les cobayes inoculés à doses trop fortes présentent, peu après rinjection, des convulsions, de la dyspnée, de la diarrhée et meurent en quelques heures. Certains liquides sont extrêmement toxiques, et il est impossible d'en injecter plus de 10 cenlimètres cubes. Cette propriété appartient surtout aux liquides de pleurésies tuberculeuses, au début de la maladie; la toxicité de Tépanchement diminue dans la suite.
P. Courmont (2) a fait des recherches expérimentales sur ce sujet : il a déterminé, par inoculation intraveineuse à des lapins, le coefficient toxique de divers liquides pleurétiques. Il a vu que le liquide des pleurésies tuberculeuses était au moins deux fois plus toxique que le liquide des pleurésies diverses non tuberculeuses. Il en est de môme pour le liquide des péritonites tuberculeuses comparé à celui des ascites cirrhotiques. La toxicité des exsudats tient aux toxalbumines formées dans les séreuses à Tétat pathologique.
Une autre cause d'erreur vient encore de ce que les épanchements sérofibrineux tuberculeux contiennent quelquefois des microbes d'infection secondaire (pneumocoque, staphylocoque, strepto-
(1) Le Damaxy. — Thèso de Paris, 1898.
(2) P. Courmont. — Sur la toxicité des exsudats pathologiques dos séreuses. Arch. de pharmacodynamie, 1900, p. 280.
coque) qui peuvent, lorsqu'on inocule une grande quantité de liquide dans le péritoine d'un cobaye, déterminer une péritonite ou une septicémie qui tue l'animal avant que la tuberculose ait pu se développer. Mais ces germes d'infection secondaire sont en général peu abondants et peu virulents, et ne troublent guère l'expérience.
Dans le manuel opératoire, il faut tenir compte des causes d'erreur que nous venons de signaler.
Le liquide pleurétique peut être inoculé au cobaye, soit immédiatement, au lit du malade, soit tardivement, quelques heures ou quelques jours après. La première condition peut être réalisée à l'hôpital; la seconde se réalise dans la pratique journalière de la ville ou de la campagne ; il faut que le praticien sache bien comment il devra s'y prendre pour recueillir le liquide qu'il adressera ensuite à un laboratoire oh on l'inoculera.
1° Inoculation immédiate. — Le liquide retiré de la plèvre au moyen d'une ponction exploratrice est inoculé, immédiatement, encore tiède, et non coagulé, dans la cavité péritonéale d'un cobaye, avec des précautions d'asepsie aussi complètes que possible (raser le ventre de l'animal, laver la peau à la brosse et au savon, à l'alcool et au sublimé). Pour injecter dans la cavité péritonéale, on procède de la façon suivante : de la main gauche on saisit la masse abdominale du cobaye qui est tenu le ventre en l'air par un aide ; on laisse glisser l'intestin entre les doigts et l'on retient fortement la paroi qui forme ainsi un pli dans lequel on enfonce l'aiguille de façon que son extrémité ressorte de l'autre côté. On lâche alors la paroi qui glisse sur l'aiguille ; celle-ci se loge dans la cavité péritonéale ; on s'assure de sa mobilité latérale et on pousse l'injection.
Le premier jour on injecte ainsi dO à 20 centimètres cubes dans le péritoine; deux jours plus tard, on fait une nouvelle ponction exploratrice
BACTÉRIOSCOPIE. 31
et on injecte encore 20 centimètres cubes dans le péritoine du môme cobaye.
2° Inoculation tardive. — Le plus souvent, l'inoculation est tardive. Le liquide extrait par thoracenlèse, mais recueilli et conservé aseptiquement (avec un appareil et un flacon stérilisés) est envoyé à un laboratoire. Là le caillot est dissocié aseptiquement, et le liquide est inoculé par doses fractionnées de 20 centimètres cubes tous les deux jours dans la cavité péritonéale d'un ou de deux cobayes jusqu'à ce qu'on arrive à la dose totale de 60 à 100 centimètres cubes.
On choisit, comme animal réactif, un cobaye de poids moyen (450 à 500 grammes), en bonne santé. Après l'inoculation, l'animal est placé seul dans une cage. Si l'épanchement contenait des bacilles, la tuberculose se développe chez le cobaye qui maigrit progressivement et meurt en un mois, un mois et demi et souvent plus. Si le cobaye n'est pas mort spontanément, au bout de deux mois on peut le sacrifier pour vérifier l'état de ses organes abdominaux. A l'autopsie, on trouve des lésions bacillaires du péritoine, de la rate, du foie, des ganglions, etc., dont la nature est vérifiée par l'examen bactériologique (frottis sur lame et coloration des bacilles par la méthode de Ziehl) ; dans les cas douteux, on peut même recourir à l'examen microscopique et à l'inoculation de fragments d'organes à un autre cobaye.
La mort du cobaye par tuberculose dans les délais indiqués est une preuve certaine de la nature bacillaire de l'épanchement inoculé. Mais si un résultat positif permet d'affirmer la tuberculose, un résultat négatif ne permet pas de la nier ; car il est des cas où le bacille de Koch est trop peu virulent pour tuer le cobaye et même pour y développer des lésions.