‹ Le daguerréotype mis à la portée de tout le mondeChapitre 6 sur 13 · APPLICATION DE LA COUCHE SENSIBLE · texte numérisé non relu

APPLICATION DE LA COUCHE SENSIBLE

Cette opération se divise en deux temps : 1° L'exposition de la plaque polie à la vapeur de l'iode;

2° L'exposition de la plaque iodurée à la vapeur des substances accélératrices.

Exposition à la vapeur de l'iode. — La plaque ayant été bien polie, comme nous venons de l'indiquer, on la place avec sa planchette sur la boîte à iode , en ayant soin de la changer assez fréquemment de position pour que la vapeur d'iode s'applique d'une manière bien homogène à la surface de l'argent. On a conseillé en ces derniers temps, pour arriver plus sûrement à l'homogénéité de cette couche, de chauffer légèrement la plaque par le milieu, afin d'activer l'action de l'iode sur cette partie, et de compenser sa tendance à mordre sur les bords. Nous n'avons ja-

mais eu besoin de recourir à cette précaution, quia l'inconvénient de prolonger le contact des doigts de l'opérateur avec la plaque, et d'exposer cette dernière à de fréquens accidens.

La vapeur d'iode, en se déposant sur la plaque, forme un iodure d'argent très impressionnable à la lumière ; on devra donc faire cette opération dans un endroit peu éclairé, mais non pas si sombre que l'on ne puisse juger la couleur de cette couche impressionnable.

La plaque exposée à la vapeur d'iode passe successivement du blanc aux teintes de jaune-paille, jaune d'or, rose, bleu et violet. Quand la plaque aura atteint la couleur jaune d'or, on la remettra dans son châssis, et l'on pourra procéder au second temps de l'opération. Pour reconnaître cette teinte jaune d'or, il faut regarder fréquemment la plaque, et suivre avec soin les différens degrés de coloration qu'elle présente ; car, si on la retirait avant ou après la nuance indiquée, sa sensibilité ne serait plus aussi grande. Il est prudent aussi, pour ne pas être induit en erreur par des reflets provenant de l'appartement où l'on opère, de faire miroiter la plaque sur une feuille de papier blanc : l'image du papier dans la plaque donnera la véritable couleur de l'iodure d'argent. — Une plaque ainsi préparée peut servir du jour au lendemain.

Avant de parler des agens accélérateurs, faisons les observations suivantes :

Si la plaque s'iode inégalement, bien qu'on l'ait souvent changée de côté, on parvient quelquefois à réparer ce défaut d'homogénéité en inclinant davantage vers l'iode la partie de la plaque la moins iodée.

Si la vapeur d'iode persiste au contraire à se répartir inégalement sur la plaque, il est inutile d'aller plus loin, et la plaque doit subir un nouveau polissage.

La plaque doit encore être repolie, si l'on a dépassé la couleur jaune d'or par une trop longue exposition sur la boîte à iode.

Pour empêcher la boîte à iode de s'affaiblir trop promptement, il faut avoir soin de la refermer à chaque fois que Ton en retire la plaque.

La vapeur d'iode se dégageant plus fortement en été qu'en hiver, on devra regarder d'autant plus souvent la plaque, que la température sera plus élevée.

Lorsque la plaque mettra un temps trop considérable pour arriver à la couleur voulue, il faudra placer de nouvel iode dans la boîte. La manière de charger cette boîte varie suivant les opérateurs : M. le baron Séguier dissémine l'iode entre deux cardes de coton recouvertes d'une planchette, — M. Brébisson imprègne d'iode une feuille de carton Bristol , après avoir fait dissoudre cette substance dans de l'éther sulfurique, qui ne tarde pas à s'évaporer, — Enfin, M. Ch. Chevalier étend au fond de la boîte une couche de solution gommeuse, et la saupoudre d'iode réduit en poudre grossière. Chacune de ces manières a ses avanta-

ges et ses inconvéniens; mais, quelle que soit celle que Ton emploie de préférence, il ne faut jamais oublier que l'iode doit être réparti au fond de la boite d'une façon bien uniforme, autrement il serait difficile d'arriver sur la plaque à une couche d'iodure d'argent homogène.

Il faut éviter qu'aucun rayon de soleil ne tombe sur la boîte à iode, soit pendant, soit avant l'opération. La puissance de dégagement de l'iode serait augmentée dans la partie que le soleil aurait échauffée, et la difficulté serait la même que dans le cas précédent.

Il faut éviter, par la même raison, qu'aucun corps étranger, et surtout métallique, ne vienne se mêler à l'iode. Cela suffirait quelquefois pour entraver complètement l'opération.

Enfin, l'iode pouvant agir d'une manière nuisible sur nos organes, on devra éviter, autant que possible, d'en respirer les émanations.

Exposition de la plaque Murée à la vapeur des substances accélératrices. — La plaque étant amenée au jaune d'or par la couche d'iodure d'argent qui la recouvre, pourrait dès-lors être soumise à l'action des rayons lumineux ; mais M. Claudet, ayant trouvé l'influence accélératrice du chlore, puis M. Fizeau lui ayant substitué celle autrement énergique du brome, la plaque subit une nouvelle opération pour arriver à son maximum de sensibilité.

La méthode de M. Fizeau, pour bromurer une plaque, consiste à exposer la plaque à la vapeur d'une

dissolution aqueuse de brome , d'un titre déterminé, pendant un temps déterminé.

Pour cela, il mêle une partie d'eau bromée à l'état de saturation dans trente parties d'eau pure; ensuite, il verse dans une capsule une quantité constante de ce mélange, qu'il renouvelle à chaque épreuve ; puis, il expose la plaque à la vapeur qui en émane, pendant un temps fixe, que quelques essais doivent limiter entre 30 et 60 secondes.

Cette méthode paraît à M. Fizeau exempte de causes d'incertitude. Nous sommes loin d'être du même avis.

D'abord, comme l'a remarqué M. Foucault, il est difficile de faire, en différens temps, des dissolutions saturées de brome identiques entre elles. Si donc, les dissolutions saturées sont différentes, les dissolutions étendues le seront aussi. Ensuite, bien qu'on renouvelle cette dernière dissolution à chaque expérience, elle s'évapore plus ou moins pendant les différens temps de l'opération oii elle se trouve à découvert. Frappé de ces inconvéniens, M. Foucault crut en avoir triomphé en construisant une boîte très ingénieuse qui annulait la plupart de ces causes d'erreur ; mais c'était, dans le principe même de la méthode de M. Fizeau, qu'il fallait aller chercher les véritables sources de non-réussite.

En effet, M. Fizeau suppose d'abord : 1° que les changemens de température n'influent presque point sur la puissance d'évaporation du brome ; 2° que la couche d'iodure d'argent ne change que très peu de

couleur sous l'influence de cette évaporation. Or , ces deux suppositions ne sont rien moins que contestables : nous avons toujours vu , au contraire , que la plaque n'était jamais plus sensible que lorsqu'elle avait pris sous l'influence du brome une teinte d'un rose foncé ; et dans une suite d'expériences comparatives , nous nous sommes assuré qu'à des températures différentes correspondaient des temps sensiblement différens pour arriver à cette teinte.

Si donc, d'un côté, une plaque bromurée à point, a pris une teinte particulière; si d'un autre côté, le plus ou le moins de sécheresse et de chaleur répandues dans l'air influent sur la force d'émanation du brome , il est bien évident qu'avec les appareils à brome employés jusqu'ici, on ne peut espérer d'amener les plaques à leur maximum de sensibilité , qu'en les regardant au préalable , et en s'assurant qu'elles sont arrivées à celte teinte rose foncé qui nous a constamment donné les résultats les plus prompts. Nous ne nous dissimulons pas que l'œil est un guide très faillible ; nous ne nous dissimulons pas non plus que le brome étant excessivement impressionnable à la lumière , le temps nécessaire à l'examen de la teinte peut suffire quelquefois à dégracier la couche sensible et la faire couvrir d'un voile sous l'influence du mercure. Cependant , avec un peu d'habitude , et bien qu'en opérant dans un endroit sombre, l'œil parviendra à saisir promptement la nuance favorable , en faisant refléter , comme pour l'iode , une feuille de papier blanc dans la plaque ; et

si , lorsque la plaque est nuancée à point , on l'expose encore à la vapeur du brome pendant deux ou trois secondes , puis que , sans la regarder désormais , on la mette dans son châssis , il est certain que cette nouvelle exposition suffira pour corriger la dégradation que la lumière aurait pu lui faire subir antérieurement.

Ce principe une fois admis que l'on ne peut juger du bromurage d'une plaque que par sa couleur, l'opération se trouve singulièrement simplifiée. En effet, il importe fort peu que les dissolutions du brome soient entre elles d'une identité parfaite, et Ton n'a plus à se livrer à aucun tâtonnement pour arriver au maximun de sensibilité : ce maximum de sensibilité étant représenté par une couleur constante.

Voici comment nous opérons : dans un flacon d'eau distillée ou simplement filtrée, nous versons quelques gouttes de brome que nous y faisons dissoudre, en agitant fortement le flacon pendant quelques minutes. Nous obtenons ainsi un liquide d'un jaune orange qui peut être employé immédiatement. Pour cela, il suffit de verser un demi-verre de ce liquide dans une capsule que nous recouvrons aussitôt pour donner à la vapeur du brome le temps de s'y répandre également. Lorsque quelques secondes sont écoulées, nous ôtons le couvercle de la capsule le plus légèrement possible pour n'y déterminer aucun courant, et nous le remplaçons par la plaque iodurée que nous examinons de temps à autre, en la faisant miroiter sur une

feuille de papier blanc. La plaque passe bientôt de la couleur jaune d'or, au jaune orange, puis au rose clair, enfin au rose vif. C'est à cette dernière couleur que nous nous arrêtons, après avoir toutefois replacé pendant quelques secondes, la plaque sur la capsule, pour détruire les effets, si minimes qu'ils soient de son exposition antérieure à la lumière. Enfin, sans la regarder davantage, nous la renfermons définitivement dans son châssis.

Le brome s évaporant avec la plus grande facilité, il faudra toujours recouvrir la capsule à la fin de chaque opération. Si même Tonne veut être obligé de renouveler constamment la dissolution de brome que cette capsule renferme, on fera bien d'en user les bords avec du grès, et d'y mettre pour couvercle un verre dépoli. Le flacon, qui contient l'eau bromée, devra par la même raison être bouché à l'émeri. Il est bien entendu que lorsque la dissolution contenue dans la capsule aura perdu de sa force, et mettra trop de temps à bromurer une plaque, il faudra y ajouter de nouvelle eau bromée, afin de lui redonner de l'activité.

La plaque bromurée devant être soustraite avec soin à toute lumière directe ou reflétée, on fera bien de ne se servir que de capsules de couleur noire; et, si l'on fait usage d'une capsule en verre, de coller, sur les côtés extérieurs de cette capsule, un papier qui leur ôte toute transparence.

Pour bromurer également la plaque dans toutes

ses parties, il est bon, comme pour l'iodurage, delà changer fréquemment de position.

La capsule aura des côtés d'environ un décimètre de hauteur ; elle reposera sur un plan horizontal ; et afin de l'isoler des courans qui pourraient exister dans le lieu où l'on opère, il sera très prudent de la placer au fond d'une boîte noircie à l'intérieur, et dont l'ouverture sera tournée dans le sens de celle de la capsule.

Afin de mieux conserver le brome, on le recouvre ordinairement d'une couche sulfurique. Il faut éviter que cet acide sulfurique ne se mêle à l'eau bromée ; cela nuirait à la régularité de l'évaporation. Pour être bien certain, en faisant cette eau bromée, de ne se servir que de brome pur, on devra employer une pipette effilée à la lampe, ou une petite seringue en verre qui ira chercher le brome sous la couche grasse qui le recouvre. De plus, le brome étant un très violent corrosif, nous recommandons les plus grandes précautions aux personnes qui se serviront de cette substance : non-seulement elles éviteront d'en respirer les émanations, mais encore elles prendront garde à occasionner desrejaillissemens qui pourraient les exposer à des accidens graves.

Nous ne parlerons pas du chlorure d'iode qui, n'ayant pas la sensibilité du brome, se trouve généralement abandonné. Quant au bromure d'iode, qu'en dirons-nous? si ce n'est que nous n'avons jamais pu y trouver les avantages promis par l'auteur, et que l'auteur lui-même vient de le remplacer par un autre corn-

posé qu'il appelle iodurc de brome, à l'aide duquel les plaques se trouveraient simultanément iodurées et bromurées. Malheureusement, l'auteur n'étant jamais très explicite dans la description de ses procédés, nous n'avons guerre mieux réussi dans l'emploi de son iodure de brome, que dans l'emploi de son bromure d'iode. Du reste, ce procédé connu depuis longtemps en Angleterre \ ne paraît pas y avoir donné les résultats qu'il semblait promettre d'abord.

Nous avons donc dit persister dans notre méthode, toute défectueuse qu'elle soit, car c'est celle qui nous a réussi le plus constamment jusqu'à ce jour, et nous n'hésitons pas à la conseiller aux amateurs jusqu'à ce que nous leur fassions connaître une nouvelle boîte à iode, ainsi qu'une nouvelle boîte à brome que nous faisons construire en ce moment, et à l'aide desquelles nous espérons répartir sur la plaque, la couche sensible avec toute la rigueur désirable.

1 Dans la séance du lundi 1er février 18-41, M. Biot a communiqué à l'Académie des Sciences, une lettre de M. Talbot, où se trouve le Post-Scriptum suivant : «On a publié dernièrement dans nos guet zcttes littéraires, un moyen d'agrandir beaucoup la sensibilité des « plaques Daguerriennes. Voici ce moyen, que je n'ai pas essayé, et « dont je vous prie de prendre note, au cas que l'annonce en soit « passée inaperçue. Au lieu d'exposer la plaque à la vapeur d'iode, « on la traite avec Y iodurc de brome. Alors, dit l'auteur de cette « expérience, on obtient une couche beaucoup plus sensible que par « les moyens connus. »

Page 1