EXPOSITION
a l'action des rayons lumineux.
La manière de se placer en face de la nature n'est nullement indifférente pour obtenir de belles épreuves Daguerriennes, et — quoiqu'en aient pu dire certains esprits chagrins qui n'ont voulu voir dans le Daguerréotype qu'un jouet d'enfant, bon tout au plus à faire tomber l'art en le matérialisant, — il n'en est pas moins vrai que tout le monde n'est pas apte à le faire fonctionner également, et que celui-là qui aura le plus le sentiment des couleurs, de la distribution des ombres, de l'harmonie des lignes, celui-là enfin qui sera le plus artiste, sera aussi celui qui en obtiendrais résultats les plus remarquables. Pour bien daguerréotyper , il faut du goût , et le goût ne s'enseigne pas. Cependant, lorsque nous parlerons des vues et des
portraits, nous pourrons donner aux commençans quelques règles spécialement applicables au Daguerréotype, qui leur serviront de point de départ dans cette voie si peu frayée encore, et où chacun ne peut faire de progrès qu'en raison de l'intelligence qu'il y apporte.
L'objet que l'on veut photographier étant choisi, il faut d'abord placer la chambre obscure au point : ce qui se fait en mettant entre l'objectif et la glace dépolie, une distance telle que l'image réduite du corps à obtenir, réfracté par l'objectif, vienne se dessiner nettement sur la glace dépolie. Pour bien distinguer cette image, l'opérateur doit se couvrir la tête d'un voile qui l'isole de toute autre lumière. Dans certains appareils, c'est l'écran qui est mobile au moyen de pièces à glissement ; dans d'autres, au contraire, c'est l'objectif qui s'éloigne ou se rapproche à l'aide d'un bouton à engrenage : on conçoit qu'avec ces derniers, on obtient une mise au point plus rigoureuse.
La première partie de cette opération étant faite, on ferme l'objectif au moyen de son obturateur, ensuite on remplace le châssis à glace dépolie par le châssis qui renferme la plaque préparée, puis on enlève la planchette à coulisse qui masque cette plaque, en ayant soin de fermer vivement la trappe qui a donné passage à cette planchette, de crainte que le jour n'y pénètre, puis enfin on enlève l'obturateur, et dèslors le burin de la lumière commence son admirable travail.
Si pour arriver à une impression photographique
complète, on n'avait qu'un minimum de temps à dépasser, l'exposition de la plaque à l'action des rayons lumineux serait une opération des plus aisées; on prolongerait largement cette exposition, et tout serait dit. Mais il est loin d'en être ainsi. S'il est un minimum de temps où la couche sensible n'est pas assez impressionnée par la lumière, il est un maximum de temps où cette couche sensible se trouve entièrement détruite sous la même influence, et c'est le point intermédiaire qu'il s'agit de déterminer. Or, jusqu'à présent, l'on ne peut évaluer que d'une manière approximative ce temps, en deçà ou au-delà duquel l'épreuve est mal venue, car on n'a d'autres bases de cette évaluation que le plus ou le moins d'intensité de la lumière, le plus ou le moins de sensibilité de la plaque soumise à son action, le plus ou le moins de distance de l'objet à copier: toutes conditions qu'il est impossible de juger avec rigueur, et qui, changeant à chaque épreuve, ne peuvent encore donner que des approximations pour les épreuves suivantes.
M. Soleil a bien eu l'ingénieuse idée de baser le temps de l'exposition dans la chambre obscure, sur celui que mettrait à prendre une certaine teinte, un corps impressionnable à la lumière extérieure ; M. le baron Séguier a bien également imaginé un cadran composé d'une série de teintes de plus en plus sombres, et qui indiqueraient sur la glace dépolie la durée nécessaire à la formation de l'épreuve daguerrienne. Mais, outre la difficulté qu'il y avait, par le premier
moyen, de mettre le corps impressionnable dans des conditions identiques de lumière avec l'objet qu'on se propose de reproduire ; outre aussi que, par le second moyen, les données du photomètre et l'exposition dans la chambre obscure n'étaient pas simultanées, et que dans l'intervalle, si court qu'il fût, l'intensité de la lumière avait le temps de subir de notables différences,— on comprend que les indications obtenues, dans l'un et l'autre cas, ne pouvaient avoir de valeur qu'à la condition d'opérer sur des plaques également impressionnables, et c'est ce qui n'arrive jamais.
Les quelques essais infructueux tentés jusqu'à ce jour pour calculer la durée de l'exposition delà plaque dans la chambre obscure, doivent-ils donc faire désespérer à tout jamais de voir surmonter les difficultés qui s'y opposent. Nous ne le pensons pas : tout ce qui appartient à la partie matérielle du Daguerréotype, doit être soumis tôt ou tard aux appréciations les plus rigoureuses. Et, pour notre part, si toutefois nous ne nous faisons aucune illusion, nous croyons être sur la bonne voie, quant à cette partie du procédé.
Ayant un jour oublié de retirer à temps une plaque de la chambre obscure , nous aperçûmes distinctement à la vue simple quelques traces de la lumière sur la couche sensible. Nous soumîmes alors cette plaque à la vapeur du mercure, et, comme il était facile de le prévoir, il en résulta une épreuve passée au maximum, surtout dans les endroits ou la dégradation s'était fait le plus sentir. Ce fut notre point de départ.
Nous nous dîmes que si, au sortir de la chambre obscure, une plaque se trouve quelquefois assez impressionnée pour que les traces en soient visibles à l'œil nu, on peut, à l'aide d'un instrument assez puissant, arriver à reconnaître sur cette plaque les moindres traces de dégradation de la lumière ; que si, par une combinaison quelconque, et sans nuire à l'opération, on parvient à appliquer directement cet instrument à la chambre obscure, et lui faire embrasser sur la plaque un champ assez vaste, il est évident alors qu'on pourra prendre la nature sur le fait, en la suivant jusque dans son mystérieux laboratoire, et l'arrêter au moment où elle va détruire elle-même son ouvrage. Un premier instrument construit sur nos données et adapté à l'un de nos appareils, ne commençait à nous donner d'indices du travail de la nature que lorsque l'épreuve était déjà complètement dépassée; un second fut construit, puis un troisième, qui nous donnèrent des résultats progressivement meilleurs, et tels qu'il ne s'en fallait que de très peu que l'épreuve ne fût retirée à point : si bien qu'à l'aide d'un nouvel instrument sur lequel nous nous proposons d'expérimenter avant peu, nous pensons enfin arriver au but, et résoudre le grand problème du Daguerréotype.
En attendant, nous sommes forcés de rester dans le vague , et nous ne pouvons donner à celui qui étudie le Daguerréotype, sur la durée de l'exposition dans la chambre obscure, que des indications relatives entre elles , mais sans point de départ fixe. L'action directe
du soleil est plus énergique que la lumière réfléchie par un nuage blanc ; celle-ci est à son tour plus prompte que celle obtenue sous une tente ; et celle obtenue sous une tente plus que celle d'un appartement. Mais, bien que le soleil rayonne directement , l'atmosphère peut être plus ou moins pure, le nuage plus ou moins blanc, la tente plus ou moins épaisse, l'appartement plus ou moins éclairé , et ces différences, insaisissables quelquefois à nos sens, ne peuvent être évaluées que par le Daguerréotype lui-même, et lorsque l'opération est déjà terminée : en sorte qu'on est obligé de se livrer d'abord à des expériences d'essais , à moins que le hasard ou une grande habitude d'appréciation chez l'opérateur, ne le fasse tomber juste du premier coup.
Toutes choses égales d'ailleurs , il faudra toujours tenir compte du rapide accroissement d'action de la lumière, depuis le matin jusqu'à midi, et de son décroissement plus rapide encore depuis midi jusqu'au soir. La puissance photogénique du soleil n'est nullement proportionnelle à sa lumière, et encore moins à sa chaleur ; et la radiation chimique de cet astre, à des hauteurs égales au-dessus de l'horizon, est bien moins énergique avant son coucher qu'après son lever.
Lorsque l'exposition de la plaque à l'action des rayons lumineux aura été jugée suffisante, on fermera l'objectif, puis on fera glisser la planchette à coulisse dans le châssis, en ayant soin d'éviter encore que le jour ne pénètre par la petite trappe qui lui donne
passage; enfin, on retirera le châssis, et la plaque se trouvera prête à être exposée à la vapeur du mercure. L'exposition à la vapeur du mercure peut être différée très aisément, mais alors il faut jusque-là garantir la plaque de tout contact avec la lumière, soit en la laissant dans son châssis, soit en la renfermant dans une boîte destinée à cet usage.
Quand une épreuve ne sera pas venue ou sera dépassée (ce qui ne peut être connu qu'après l'exposition à la vapeur du mercure), ce sera une preuve que l'exposition à l'action de la lumière n'aura pas été assez ou aura été trop prolongée. L'expérience peut seule apprendre quelle est à peu près la limite où l'on devait s'arrêter, et l'épreuve suivante devra être retirée à cette limite approximative, à moins que, dans l'intervalle, les conditions sous lesquelles on a opéré précédemment ne se trouvent changées ; auquel cas, il faudra apprécier l'influence de ce changement, et ajouter une nouvelle approximation à l'approximation première.
Nous le répétons, ces données sont excessivement vagues. Cependant, au bout de quelques jours d'expérience, l'élève sera étonné de voir la facilité avec laquelle il met en ligne de compte une foule de circonstances qui lui échappaient d'abord ; ses approximations deviendront de plus en plus rigoureuses, et après avoir commencé comme les maîtres par des résultats nuls ou peu satisfaisans, il finira bientôt comme les maîtres par des réussites assez fréquentes pour le récompenser de sa persévérance.