CHAPITRE XIV
MARCHE SUR POGUESSA-AKPA
La flottille du Bénin. — Combat de Sabovi. — Espions allemands. — Le camp de Pogaessa. — Kolopo. — Combat de Oumboamédi. — Enlèvement des lignes de Koto. — Mort du commandant Marmet. — L'ambalance de Porto-No vo. — Le lieutenant Gelas.
5 octobre. — Après le combat de G'bédé, la colonne expéditionnaire bivouaque sur les positions conquises, en deçà de la rivière de Poguessa, c'est-à-dire aux abords du village de ce nom, à environ quinze kilomètres du gué de Tohoué et à trente-cinq à Test d'Abomey.
Toute la journée est consacrée au repos et au nettoyage des armes. Profitons, nous aussi, de ce moment de repos pour donner à
Dahomey la méthode qui lui a si bien réussi contre le prince Abdoul-Ben-Befcer, un chef musulman autrement intelligent et autrement guerrier que le fils de Gléglé.
» Les pertes subies par nos troupes sont entièrement dues aux fusils à tir rapide vendus aux Dahoméens par les négociants allemands de Wydah. On ne peut que regretter que le blocus n*ait pas été signifié plus tôt aux puissances européennes, alors que l'opinion publique était unanime à le réclamer.
» La solution de la question dahoméenne s'est compliquée depuis. Nous avons perdu des troupes et de Targenl. Il a fallu que le traité signé par Tarairal de CuverylUe fût brutalement violé, et que Behanzin fît montre de la foi carthaginoise qui est toute la politique de son peuple, pour que le gouvernement se décidât à envoyer le colonel Dodds, muni de pleins' pouvoirs, pour venir à bout du petit roi nègre.
» Tout est bien qui finit bien.
» La victoire du 4 octobre est la réponse
prendre la satisfaction que l'on éprouve à se laisser tremper jusqu'aux os pour se livrer à cette opération de la récolte de l'eau de pluie.
Le corps expéditionnaire tient maintenant le grand chemin d'Abomey. La tête d'étapes a été établie à Âdégou, où la flottille assure son ravitaillement. Mais les souffrances vont commencer ; l'eau manque...
Les puits ont été bouchés par les habitants ; il faut augmenter la longueur des étapes afin d'arriver au plus vite au Koto, les quantités d'eau trouvées dans les mares étant totalement insuflBsantes et ne fournissant qu'une boisson de mauvaise qualité.
12 octobre. — Combat de OufnboumédL — N os troupes quittent le bivouac de Sabovi à cinq heures du matin, pour continuer leur m arche vers l'ouest, sur la route de Kana Le chemin suivi est entièrement défoncé par
autant et se maintient à environ 200 mètres des faces du carré.
Trois tranchées successives qui nous barrent la route sont contournées et enlevées à la baïonnette. Le combat cesse de onze heures à deux ; nos soldats en profitent pour faire un repas froid, sans eau, le convoi étant à trois kilomètres en arrière, et pour enterrer trois légionnaires tués dans cette matinée.
Le lieutenant Coriietto a été blessé dans cette rencontre. On reprend la marche en avant, les convois restant en arrière, sous la protection d'un poste fortifié improvisé par le génie au moyen des voitures. La ligne du Koto, qu'il va falloir franchir, est en vue, mais solidement fortifiée ; et il est trop tard pour engager l'action. On bivouaque à la belle étoile, et, de nouveau, la colonne a soif.
On n'a pas d*eau ; les sondages n'en font pas découvrir. Les convois qui viennent de rejoindre, vont, comme le reste de la colonne, se passer de boire, quand un tornade violent permet d'abreuver hommes et chevaux.
lutte de quatre heures s'engage, au cours de laquelle les lieutenants Michel et Toulouse sont frappés à mort. L^ennemi est à la 8n culbuté hors du village et s'enfuit poursuivi par nos feux de salves.
Et telle est la hardiesse de ces sauvages que dès la nuit suivante ils se sont de nouveau rapprochés du bivouac et qu'il a fallu de nouveau que nos patrouilles les en chassassent à coups de fusil.
Nous touchons à l'heure décisive de cette rude campagne. Le colonel Dodds a voulu donner un peu de repos à ses troupes, et les renforcer, car la position de Kotopa sera dure à enlever.
Le commandant Andéoud, immobilisé depuis le début de la guerre au Grand-Popo, où la direction actuelle des opérations ne lui permet plus de se rendre uti|e, a rejoint la colonne, escorté de renforts qui permettront de reconstituer le corps expéditionnaire sur la base de ses premiers effectifs.
Behanzin surveille nos préparatifs et l'indomptable ténacité de nos efforts commence
montueux et très boisé où la végétation vi« goureuse domine ; un taillis fait de lianes, de branchages et d'arbustes de tous genres, une véritable muraille que perceat quelques étroits sentiers connus seulement des Dahoméens : c'est la brousse.
Nos soldats étaient partis le matin, restemac vide, sans eau» sans café.
« Que ceux qui n'ont jamais eu soif nous jettent la première pierre ! » s'écrie un légionnaire (1). Demandez aux mânes des carabiniers de la compagnie Géreaux, après trois jours de siège au marabout de Sidi- Brahim, mourant de faim et de soif, pourquoi ils se défendirent à la vue de la source du Figuier, au pied des Ouled-Zizy de Djemâa-Ghazouât (aujourd'hui Nemours). »
C'est ce moment que choisissent les Dahoméens pour assaillir les trois faces de notre carré à la fois. Toute la matinée se passe à tirailler avec les noirs, pendant que nos sol-
(1) Jean Bern : L'Expédiiion du Dahomey»
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sionnaires à Marseille, pour s'engager dans un régiment de cuirassiers; il y devient maréchal des logis chef, passe dans Tinfanterie de marine et fait la campagne du Tonkin.
Rentré en France, Gelas est admis à l'école de Saint-Maixent, en sort avec le grade de sous-lieutenant au 2* régiment d'infanterie de marine, à Brest, retourne au Tonkin et vient d'être promu lieutenant quand est décidée l'expédition contre Behanzin.
La mort glorieuse du lieutenant Gelas ajoute un nom de plus à la liste déjà longue des héros qui ont versé au Dahomey leui sang pour la patrie.
Un officier du 1*' zouaves, Albert C..., a^ fait dans le journal le Soldat la monographie de Tambulance de Porto-Novo. On nous permettra de citer notre brave camarade, dont
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» Au môme instant, comme par une ironie bizarre, par une de ces coïncidences inexplicables qui font croire à la prédestination, le vent apporte dans la chambre les dernières notes de la ballade slave de Chopin, que la fanfare de la légion joue sous les bananiers de la place :
Va ! tu ne Tatteindras pas ;
C'est elle qui t'emporte.
Mets ton bon cheval au pas^
Ta ûancée est morte.
désespoir et Tivresse peuvent seuls faire comprendre l'audace qu'ils ont déployée dans l'attaque.
Ainsi, à la veille du dernier combat, Behanzin a encore assez de prestige et d'autorité pour lancer ses troupes à l'assaut des blancs, et, de la défensive opiniâtre, repasser à TofTensive la plus audacieuse.
Quatre officiers, le capitaine Roger, les lieutenants Jacquot et Cany (ce dernier déjà frappé la veille) et le docteur Rouch, ont été blessés.
Il n'y a plus de temps à perdre. On repart en avant ! Cette journée va être terrible ; les dernières amazones vont entrer en ligne, ainsi que les chasseurs d'éléphants, « chargés spécialement de diriger leurs coups sur les officiers. »
Cette page du rapport du colonel Dodds est encore à citer tout entière :
« A huit heures, la première face, débouchant sur la crête du plateau d'Ouakou, surprend les Dahoméens qui se préparent à l'attaque.
un acharnement plus grand encore, s'il est possible, que dans les combats précédents.
En particulier, une bande de trois cents soldats environ a tenu la tête de toutes les attaques et a laissé la plus grande partie de son effectif sur le champ de bataille. D'at)rès les renseignements recueillis après le combat, cette troupe était composée de soldats d'élite qui avaient prêté à Behanzin le serment de ne pas reculer devant^nous.
» La colonne bivouaque aux portes mêmes de Kana, désignée sous le nom deKala- Mina sur les vieilles cartes. Les Anglais de Lagos rappellent encore ainsi ».
C'est fini. Nous sommes à la fin de la lutte. Behanzin est vaincu.
Mais cet écrasement a coûté cher à Théroïque troupe de celui qui sera demain le général Dodds. En cette dernière journée de combat, les lieutenants Maron, Gay et Merrienne-Lucas ont été blessés ; le lieutenant Menou a été frappé à mort.
De Dogba à Diokoué, le corps expéditionnaire a perdu, par le feu : II officiers et
le 11 le commandant supérieur, et tous deux élaborent les conditions définitives du traité.
Le roi donnera comme otages trois de ses conseillers qui lui sont nominativement désignés, et devra céder le littoral, la rive gauche de TOuémé jusqu'à Agouy inclusivement, remettre 8 canons et 2,000 fusils se chargeant par la culasse, abolir les sacrifices humains, ouvrir aux Français toutes les routes du Dahomey, payer 15 millions d*indemnité de guerre, accepter enfin le protectorat de la France. Le corps expéditionnaire entrera dans Abomey.
Un délai de 24 heures est donné à Behanzin (qui a accepté ces conditions) pour la remise des armes et de la moitié de Tindemnité de guerre. Mais le 15 au soir, dit le rapport, « on amène en tout 2 canons, 1 mitrailleuse, 100 fusils, 5,000 francs, et comme otages deux inconnus ».
Behanzin veut-il gagner du temps^ et serions-nous menacés d'un guet-apens nouveau?
LMncendie dure pendant toute la nuit.
Le 17 au matin, reprise du mouvement.
Pas un coup de feu, pas un ennemi en vue.
A quatre heures, le corps expéditionnaire installe son bivouac dans la cour principale du palais du roi. Ce palais, comme la ville, est complètement brûlé. Behanzin a disparu vers le nord. Les reconnaissances lancées sur ses traces jusqu'à Vindouté ne trouvent que des campements abandonnés à la hâte et un pays désert.
Nous voici dans Abomey. Nous y entrons le 17 novembre, à sept heures du matin, l'arme à la bretelle, drapeau au vent, et clairons sonnant. Pas un habitant ne s*y montre.
Située sur le même plateau que Kana, la ville d' Abomey, ou mieux ag-Bomey, c'està-dire, en langue Djedji, cité dans Venceinte (12,000 à 15,000 habitants), avant d'être fortifiée par ses rois, était défendue par une immense brousse marécageuse s'étendant à
places ombragées par des arbres séculaires ; la plus remarquable est située au centre; parallélogramme au milieu duquel s'élève un petit édiflee de forme ronde, soutenu par des colonnades en bois et ressemblant à un kiosque de jardin : c'est la case des sacrifices humains. Sur une des faces de ce parallélogramme est le palais des rois dahoméens, occupant, avec ses dépendances, une superficie d'environ trois kilomètres de circonférence. Entouré d'un mur analogue à celui de l'enceinte, il forme une nouvelle ville fortifiée au milieu de la première.
On y compte une cinquantaine de cases, dont vingt-cinq habitées par les femmes.
Des rues étroites s'étendent tout autour du palais du roi, se croisant, s'enchevétrant comme un vrai labyrinthe.
La défaite du despote noir a rassuré les peuplades environnantes, qui viennent à nous et réoccupenl leurs villages. En môme
Le général ne se fait aucune illusion sur les sentiments de Behanzin, mais il le croit réduit à une impuissance définitive.
« Sans doute, dit le général Dodds dans son rapport, les rôdeurs échappés de son camp et cherchant des vivres peuvent encore piller les villages Nagos delà région d'Abomey et tendre à nos reconnaissances du haut pays des embuscades. Les pertes que nous éprouverons dans ces rencontres seront encore sensibles, les officiers surtout étant visés par ces bandits abrités dans la brousse impénétrable. Mais ce n'est plus là qu'une poursuite de pirates, et non plus la guerre, qui semble désormais finie.
» La misère et la faim achèveront Tœuvre commencée par la force, si Behanzin ou son entourage ne se décident pas eux-mêmes à bref délai à chercher une issue à leur situation actuelle en se remettant entre nos mains.
» Il n'appartient qu'au gouvernement de fixer les conditions de cette reddition, telles qu'elles soient acceptables pour un adver-
mots qui^ lancés à pleine voix sur un champ de bataille, afifermissaient les espoirs, ranimaient les courages éteints et donnaient souvent la victoire parce qu'ils valaient une armée.
Napoléon P' porta cette connaissance du cœur français à un degré d'élévation que nul n\a jamais pu dépasser ni même atteindre.
Ses proclamations , par Tenthousiasme qu'elles provoquaient dans les camps, ébranlaient les trônes et les empires. Quand il parlait à ses soldats de gloire à conquérir dans les combats, il pouvait les envoyer à la mort ; ils y allaient, superbes, stoïques, bravant avec joie le fer et la mitraille.
Notre armée actuelle est la digne héritière des vertus de ses aînées : toutes les qualités qui étaient l'apanage de ces dernières lui ont été fidèlement transmises, à travers une multitude de générations, vivantes et intactes. Et lorsque Tun de ses chefs adresse un appel à ses sentiments d'amour pour la gloire, cet appel n'est jamais sans écho.
Aussi nos meilleurs officiers, ceux sur les-
troupe expéditionnaire, un niveau moral plus élevé. Trop de soldats, en effet, y étaient punis de prison ; cela n'a rien d'extraordinaire, si Ton songe qu'au Dahomey on n'a pas envoyé précisément des anges ; cependant, ces punitions devenant de plus en plus nombreuses, le colonel Dodds s'en est ému et a cherché un remède pour prévenir ce mal contagieux.
« Tout homme puni de prison, dit-il un jour au rapport, sera privé de l'honneur de prendre part aux opérations ». La note était juste ; [car quel est le soldat français assez pusillanime pour aller au-devant d'une punition qui serait l'équivalent de la désertion devant l'ennemi?
Et le lieutenant-gouverneur du Bénin d'écrire au sous-secrétaire d'état aux colonies :
« Si jamais une guerre plus grave que celle qui a lieu actuellement venait à éclater, nous devrons nous rappeler l'exemple que vient de donner le général Dodds. S'il avait, en nous montrant comment on peut vaincre la nervosité de notre race, en nous faisant
gère : capitaine Martinëcourt, ayant sous ses ordres les lieutenants Stouter et Vivier ; deux, sections d'artillerie ; des détachements d'où» vriers d*administration et de troupes auxiliaires).
Le reste de la colonne quitte Abomey le 27 novembre pour rentrer à Porto-No vo où elle arrivait le 1®' décembre, juste trois mois après en être partie.
Trois jours après, le roi Behanzin Ahi« Djéré était déchu du trône du Dahomey, et banni à tout jamais du pays. Le royaume du Dahomey demeurait placé sous le protectorat exclusif de la France, à l'exception des territoires de Wydah, Savy, Avreketé, Godomey et Abomey-Xolovy,' qui constituaient les anciens royaumes d'Ajuta et de Jacquin, lesquels étaient annexés aux possessions de la France.
C'était la fin du conflit franco-dahoméen.
Behanzin, redevenu le prince Kondo, n'est plus qu'un roi exilé, campé sur le territoire Mahi, errant lamentablement dans le Nord de son ancien pays, et ne sachant plus quelle
PRISE DE KANA ET d'aBOMEY 167
contenance tenir en face de nos colonnes qui l'empêchent de rentrer sur le territoire conquis.
Le but humanitaire et politique poursuivi par la France au Dahomey était atteint.
La capture de Behanzin ne sera plus maintenant qu'une question de quelques mois.