ROIS DAUOMIENS DEPUIS LES FONS JUSQU’A NOS JOURS
Dako..... ..... 1625-1640 Mpengla........ 1732-1737 Dan............ 1640-1655 Agonglou....... 1737-177+ Aho....... .. + 1655-1679 Adonozan....... 1774-1808 Akaba........ . 4679-1708 Guëzou..... ... 1808-1858 Agadja?........ 1708-1729 Gièlè........ .. 1858-1889 Tégbouéssou..... 1729-1732 Gbédässè *...... 1889-1893
1. Tous ces noms sont écrits comme les prononcent les indigènes. Nous avons suivi la même règle en tout ce qui concerne les mots étrangers à notre Janguc dans le cours de cet ouvrage.
2. Agadja est le nom que lui donnent les Dahomiens. Les anciens auteurs, qui ont le défaut de dénaturer tous les mots étrangers en ce qui concerne ces régions, l’appellent, les uns, Gadja-Trudo, d'autres, Fruro-Audati; il en est de même pour plusieurs autres rois dont ils notent un des nombreux sobriquets donnés par le peuple au roi régnant, au lieu du nom dynastique.
3. On a changé ce nom en Bédanzin, Bédassin, Béhanzin, etc.; il s'appelle aussi Aïdjéré. Tous ces noms de rois ont, à peu de chose près, la même signification. C’est la traduction d'adjectifs tels que le Puissant, le Grand, le Fort, le Courageux, le Fatigué, le Miséricordieux, le Dangereux, l'Immense, etc.
19 LE DAHOMEX.
Règne d'Aho, de 1655 à 1679.
Nous avons vu finir le règne de Dan et commencer celui d’Aho.
Nous retrouvons ce prince au moment où il emploie la ruse pour pouvoir s'emparer d'abord des petits États voisins, puis, plus tard, des grands royaumes. 1] commença par organiser avec régularité son armée ou plutôt ses bandes. Des exercices continuels donnèrent bientôt à cette petite nation des soldats aguerris et disciplinés, manœuvrant avec un ordre vraiment admirable, quand on songe au manque de civilisation de l'époque. Aho comprenait que, pour mener à bien ses entreprises, lui seul devait commander ; le désordre dans les rangs eût pu le perdre, la discipline l’aida à triompher.
Le jour où il fut prèt, Aho fondit sur ses voisins les plus proches comme l'aigle sur sa proie; en peu de temps, plusieurs petits États indépendants ou tributaires des royaumes d’Ardres et de Cana, qui bordaient le pays des Fons, furent annexés à son territoire.
En 1661, il fit la conquête du royaume de Cana ou Calmina avec une facilité d'autant plus grande qu'on ne s’y attendait pas à une attaque de sa part. Avant que l’ordre fût rétabli, que les habitants eussent organisé la défense, les Fons étaient maîtres du pays.
Quant aux prisonniers, ceux qui optaient pour le Dahomey venaient grossir son armée, les rebelles étaient mis à mort et leurs biens donnés aux autres.
À la mort d’Aho (1679), le Dahomey avait triplé son territoire ; il était limitrophe du royaume d’Ardres. Comme on le voit, l’ambitieux roi des Fons ne put terminer la tâche qu'il s'était imposée; mails 1l espéra que son successeur, Akaba, suivrait ses traces et exécuterait son grand projet de conquête.
Regne d'Akaba, de 1679 à 1708.
Akaba ne répondit pas à l'attente des Fons; autant Aho était résolu et énergique, autant son successeur était apathique et indolent. Tout ce quil put faire fut de conserver intact le royaume que lui avait laissé le fondateur de la dynastie. Son règne fut donc complètement nul en ce qui concerne les progrès du Dahomey.
Le seul événement marquant à signaler pendant ce règne fut une tentative que fit le royaume de Juda contre les Popos. Les
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Français, en petit nombre, qui occupaient le fort de Juda, aidèrent le roi dans son expédition ; mais le résultat en fut malheureux. Les Popos battirent le roi de Juda et nos compatriotes, qui furent obligés de se retirer (1695).
Akaba mourut, empoisonné par un de ses serviteurs, et fut remplacé par Agadja, neveu d’Aho (1708).
Regne d'Agadja, de 1708 à 1729.
Agadja était le portrait vivant de son oncle. Le jour de son avènement, les Fons se sentirent soulevés par un souffle belliqueux ; sa venue réveilla dans leurs cœurs des fibres endormies, car ils étaient, d’instinct, un peuple guerrier, et l’inaction était contre leur nature. Les vingt-neuf ans du règne d’Akaba furent oubliés, et la nalion se retrouva comme autrefois, lorsque la voix puissante d’Aho l’appelait au combat.
Agadja voulait accomplir les desseins de son oncle ; jeune encore au moment de sa mort, il avait grandi dans l'espoir de voir Akaba suivre ses volontés et n'avait jamais espéré que ce serait lui qui entreprendrait l'agrandissement du royaume.
Quelques années se passèrent en préparatifs, et les Fons furent encore une fois en état d'entrer en campagne.
Le royaume d'Ardres était riche et puissant; tout y florissait, Ses rois (princes d’Allada) se succédaient en paix, ne soupçonnant pas les intentions de leur voisin. Ils avaient bien été prévenus autrefois des projets d’Aho, mais le règne d’Akaba avait tout fait oublier, et personne ne songeait au jeune et nouveau souverain que les Fons avaient récemment mis sur le trône.
Un jour, le Dahomey envoya un ambassadeur au roi d’Ardres, demandant, à dessein, une concession de territoire, qui devait être sûrement refusée. Le roi n’ayant pas fait droit à la réclamation du Dahomey, la guerre fut déclarée (1723).
Elle dura longtemps. Les gens d'Ardres avaient la supériorité écrasante du nombre; les Fons, celle du courage allié à la ruse et à une savante tactique guerrière, toutes les batailles, toutes les surprises, étaient au désavantage des premiers, et les Dahomiens avançaient loujours, faisant d'énormes ravages et augmentant à chaque instant leur butin et leurs prisonniers. Près d’un an après le début de la campagne, le royaume d’Ardres était anéanti; ses princes captifs el à la merci des conquérants; ses villes, parmi les-
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quelles Ardres et Allada, saccagées ; ses habitants soumis par la terreur ou par les armes. Les ravages s'étendirent jusqu'à Tocpo, près de Lagos (1724). Un Anglais nommé Bullfinch Lamb fut même compris dans le butin. Nous verrons plus loin ce qu'il pensait de la cour du roi de Dahomey.
Agadja passa deux ans à réorganiser son armée; son nouveau territoire était devenu partie intégrante du Dahomey, et sa population mâle avait été enrégimentée et ajoutée aux anciens effectifs.
Le Dahomey allait encore entreprendre une campagne. Cette fois, il était un rude adversaire et aucun voisin n'était plus en état de lui résister. Par sa position géographique, il se trouvait maintenant devenu limitrophe du royaume de Juda, et cette contrée excitait sa convoitise, car elle était aussi florissante à cette époque qu'elle est misérable aujourd'hui. D’après les voyageurs, son agriculture était très développée et son commerce important; le pays était riche et même pittoresque : la ville de Juda était ombragée de grands arbres; les négociants anglais, portugais et français y possédaient des forts, qui étaient en même temps des comptoirs pleins d’activilé, et des propriétés agricoles ; le sol pourvoyait abondamment à la nourriture des habitants.
En 1727; le roi de Dahomey fit dire au roi de Juda qu'il voulait l'avoir pour tributaire; il exigeait une redevance annuelle considérable, moyennant quoi il s'engageait à respecter l'indépendance du royaume de Juda et à lui accorder même, le cas échéant, aide et protection, 1l ajoutait à ces conditions, quelque peu draconiennes, qu’il lui fallait le libre passage dans le royaume de Juda, pour aller trafiquer à la côte, si tel était son désir un jour.
Le roi de Juda, un peu trop vif peut-être, loin d'accéder à la demande de son voisin, fit décapiter l'ambassadeur et renvoya, en guise de réponse, sa tête au Dahomey.
C’est un prétexte que voulait encore Agadja. Disant qu'il allait venger la mort de son émissaire et l’outrage qui lui avait été fait, il envahit le territoire de Juda et, en quelques jours, transforma ce royaume florissant en un monceau de ruines fumantes. Le roi et les principaux chefs sont mis à mort après de cruelles tortures, et tous ceux qui ne font pas acte de soumission sont passés par les armes. La ville de Savi, cité très importante du royaume de Juda, est saccagée et brûlée (1727).
Les comptoirs européens n'ont pas été plus respectés que le “reste .de la ville de Juda ; tout est en cendres. Il en est de même
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de Savi; la plupart des arbres sont abattus. Les Européens cherchent un refuge dans les forts qui, en raison de leur construction massive en terre, ont résisté à l'incendie.
Le royaume de Juda a vécu. Il fait partie du Dahomey et vient encore augmenter son territoire. Agadja est heureux ; son royaume est borné au sud, désormais, par l'océan, le seul voisin qu'il puisse supporter sans Jalousie.
A l'ouest, le pelit royaume de Jackin, tributaire de celui de Juda, est encore indépendant. Agadja fait demander sa soumission au roi de Jackin, qui fait abandon de ses droits presque aussitôt, pour échapper aux désastres d'une guerre. Mais l'habitude est prise ; il faut du sang. Quoique le roi ait donné son pays, on brûle Jackin et l’on massacre les habitants (1729).
L'hécatombe des royaumes est achevée; Aho, dans sa tombe, doit tressaillir d’orgueil et de satisfaction. Agadja est un grand roi el un grand conquérant ; il est le digne successeur de la dynastie et son nom restera à jamais gravé dans le cœur des générations futures. 1] meurt au moment où il Jetait sur les Popos un regard d'envie (1729).
Si, à cette époque, au moment où il était dans le feu de l’action, le Dahomey avait continué ses conquêtes, tout le golfe de Benin composerait aujourd'hui son territoire; il eût suffi qu'Agadja eût comme successeur un homme ayant la même ambition et la même énergie. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, dit le proverbe ; à cette époque, le fer était rouge et le marteau levé.
Il est à remarquer qu’en général les successeurs des grands conquérants sont des nullités complètes. Ceux qui occupèrent le trône de Dahomey après Agadja se soucièrent peu de continuer ce qu'il avait commencé, et toute tentative de conquête cessa pendant huit ans.
Règnes de Tégbouessou, Mpengla et d'Agonglou, de 1729 à 1774.
Tégbouessou et son successeur Mpengla sont forcément éclipsés par la renommée d’Agadja; on en parle peu ou point; d'ailleurs, aucun événement notable n’est à signaler sous leur règne, sauf peut-être les premières expéditions qui furent faites sans résultat contre les Mahis ou Manhis’, au nord du Dahomey. Nous n'avons
1. En langue indigène, mahi veut dire montagnard, parce que ces peuples habitent la première ramification des monts de Kong.
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rien à noter d'important jusqu'en 1737, c'est-à-dire après la mort de Tégbouessou et de Mpengla.
L'histoire à partir de cette époque devient plus explicite et nous commençons à pouvoir suivre un peu la politique et les intrigues du pays.
Agonglou', petit-fils d'Agadja, succéda à Mpengla en 1737. C’est sous son règne que le Dahomey devait se voir infliger sa première défaite. Toujours en guerre avec ses voisins, ayant à maintenir des révoltes sur son propre territoire, Agonglou pourrait passer aux yeux de la postérité pour un guerrier, s’il n’avait pas eu en même temps la réputation de paresse et de nonchalance qui lui valut le surnom de Fatigué.
Toutes ses guerres furent soutenues et menées par ses ministres ; ce fut son gaou (général en chef) qui eut ainsi la responsabilité des défaites et l'honneur des victoires. En 1738, les Ayos ou Eyos envahirent le territoire avec une armée si nombreuse que rien ne put lui résister. Le Dahomey fit une résistance désespérée; les chefs firent appel à tous ceux qui, jeunes ou vieux, pouvaient tenir une arme, et le peuple entier lutta contre l’envahisseur. Les Eyos furent repoussés deux fois avec des pertes considérables, mais ils remplaçaient sans peine ceux qui étaient tombés, tandis que les Fons voyaient diminuer leur nombre sans pouvoir y apporter remède. .
Lorsque les Dahomiens virent qu ils étaient impuissants à arrêter la marche de l'ennemi, ils voulurent au moins éviter de laisser des prisonniers entre ses mains; l’armée dahomienne s’esquiva à la faveur des ténèbres et se réfugia dans des retraites inconnues des Eyos. Ceux-ci brûlèrent les villes d'Abomey, de Calmina, de Zaffa, qu'ils avaient trouvées désertes et se retirèrent. L'année suivante, ils revinrent et recommencèrent leurs déprédations.
Agonglou, las de soutenir la lutte, demanda à entrer en arrangement et les hostilités cessèrent moyennant un tribut considérable que le Dahomey s’engagea à payer chaque année. Cette défaite et ce résultat peuvent être attribués à la mollesse d’Agonglou. Agadja ne se fût pas laissé battre de la sorte, lui qui combattit toujours de plus forts que lui.
À peine débarrassé des Eyos, le roi de Dahomey se tourna vers
1. Il y a des auteurs qui l'appellent Bossa-Ahadée, d’autres Boffadée ou Hadée-Ganglo.
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les Mahis. Ces derniers étaient gouvernés par des chefs séparés ayant chacun de petits districts distincts et indépendants les uns des autres.
Agonglou voulut leur donner un roi, en leur exposant tous les avantages que ce changement aurait pour eux ; en réalité, il voulait mettre leur pays sous son influence en le faisant gouverner par un de ses favoris. Les Mahis refusèrent, disant qu'ils voulaient rester indépendants et décider eux-mêmes de la forme de leur gouvernement, ajoutant que le roi de Dahomey n'avait aucun droit de les influencer à cet égard. Ce dernier, vexé, déclara qu'il leur imposerait de force ce qu'ils ne voulaient accepter de bonne grâce, et la guerre éclata.
Elle fut sanglante et longue ; elle dura vingt ans. Nous ne nous étendrons pas sur les détails des hostilités. La victoire fut tantôt d'un côté, tantôt de l’autre. Le Dahomey pourtant eut le dessus, car les Mahis ne se relevèrent jamais ; néanmoins, il ne put annexer leur territoire au sien, sa victoire n’ayant pas été assez complète. En 1772, les deux ennemis conclurent un traité de paix qui fut observé de part et d'autre pendant de longues années.
Tout en soutenant cette campagne, Agonglou eut à lutter continuellement d'un autre côté contre les révoltes continuelles des gens de Juda. Un fort parti de rebelles s’était formé dans ce dernier pays qui, depuis la conquête, avait toujours été très souris. A la tête de ce parti étaient les nombreux ennemis que le roi du Dahomey s'étaient faits par sa cruauté et son injustice. Les Popos étaient venus grossir l'armée des rebelles, et; à chaque instant, le roi, tout en luttant contre les Mahis, était obligé de détacher des troupes pour punir les révoltés. Ceux-ci firent peu de mal, en résumé, et, en 1743, tout germe de désordre avait disparu.
Les rebelles qui étaient tombés au pouvoir du roi de Dahomey avaient été punis d’une façon qui dut à jamais ôter l'envie aux autres de renouveler leurs tentalives. Ceux qui avaient échappé à ses représailles disparurent et la tranquillité de ce côté fut pour toujours assurée. Les Popos, battus également, voyant qu'il n'y avait plus rien à espérer, signèrent avec le Dahomey, en 1772, un traité de paix qui ne fut Jamais rompu.
Agonglou mourut peu après (17 mai 1774) et eut comme successeur Adonozan.
BIBL. DE L'EXPLOR. Hi. 2
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Règne d'Adonozan, de 1774 à 1808.
Adonozan se mit à reconstituer son armée.
On remarquera qu'au Dahomey, depuis qu’il existe, les rois ont passé leur vie à former des armées, à les semer sur les champs de bataille et à les reconstituer encore. C’est le résumé de l’histoire de ce peuple guerrier qui ne connut jamais ce que nous appelons les joies du foyer ; tout était pour la guerre et en vue de la guerre. Les armistices servaient à se préparer à une nouvelle lutte, et les guerriers dahomiens, alors qu'ils revenaient sanglants et harassés d’une de leurs victoires, révaient déjà de nouveaux combats.
Adonozan se mit donc à reformer ses effectifs. I] voulait s’affranchir du tribut imposé par les Eyos. Il envahit leur territoire par surprise et commença à se venger d'une façon terrible des dégâts qu'ils avaient faits dans le Dahomey, quelques années auparavant.
Les Eyos n'étaient pas prêts; ils furent battus à chaque engagement. Les Fons exercèrent des atrocités sur le territoire qu'ils envahissaient et les Eyos eurent à regretter plus d'une fois d'avoir jadis profité de la mollesse d’Agonglou pour envahir son royaume. Ils demandèrent à traiter.
Adonozan demanda d’abord la suppression du tribut, puis le remboursement des vingt-sept années qui avaient élé payées. Mais voyant que les Evos ne pouvaient remplir des conditions aussi exorbitantes, il se contenta de la suppression du tribut. La paix fut conclue en 1777.
Le changement que ce traité opéra dans l’état moral des Fons, qui souffraient outre mesure de leur état humiliant de tributaires, fut le seul bien qu’Adonozan ait fait à son pays. Ce fut le prince le plus cruel, le plus despotique, le plus sanguinaire qui ait jamais régné chez les Fons. Les victimes de son injustice ne se comptent pas et le sang qu'il fit verser inutilement marque son règne d’une tache indélébile; son nom seul faisait trembler ses sujets et jamais têtes ne furent moins solides sur des épaules que celles des Dahomiens Sous son règne.
Pourtant, jamais pays ne fut plus aveuglément soumis à son souverain que le Dahomey. Le régime monarchique dans ce qu'il a de plus autocrate, de plus autoritaire, de plus despotique ou plutôt tyrannique, y a toujours été, jusqu’à présent, la seule forme
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de gouvernement. Selon le caractère des souverains, il s’est plus ou moins fait sentir, mais jamais le peuple n’en souffrit autant que sous le successeur d'Agonglou.
Le résultat de sa façon de gouverner fit que peu à peu il se forma autour de lui une vaste conspiration dans le but de le détrôner; l’esclave, outré par l'injustice, finit par haïr celui qui le frappait; la révolte fomenta lentement.
Sous Adonozan, l’idée de porter la main sur la personne du roi, idée qui eût paru sacrilège en d’autres temps, finit par sembler toute naturelle; le peuple se familiarisa avec ce projet de vengeance, et il arriva à considérer qu’il s'agissait de détruire une bête fauve, plutôt que de commettre un crime de lèsemajesté.
Il faut connaître la soumission, l’abnégation, le respect que les Fons ont toujours eus pour leurs rois, pour bien comprendre l’énormité d’une pareille conspiration et juger du degré d’exaspération dans lequel était la nation au moment où se passe notre histoire.
Un jour, enfin, la mesure fut comblée à la suite de nouvelles cruautés et l’orage éclata. Le peuple, ivre de vengeance, envahit le palais, après en avoir brisé les portes, et arriva jusqu’à l’enceinte occupée par le roi. Là, au moment de porter la main sur l'héritier légitime de la dynastie, la populace s'arrête, retenue par un reste de respect; elle n’ose toucher le roi, mais elle demande son abdication (1808).
Il nous faut remonter maintenant un peu en arrière pour l’intelligence des faits.
Le roi avait quatre frères; le cadet, Guèêzou, se distinguait des autres par son intelligence et son énergie; Adonozan l'avait pris en haine et le maltraitait comme le dernier de ses sujets; personne, d’ailleurs, autour de lui n'eut à se féliciter d'échapper à sa méchanceté; tous étaient persécutés et chacun avait à souffrir plus ou moins de sa tyrannie.
À cette époque, Guëzou, dédaigné, chassé par son frère, cultivait la terre pour se nourrir; il vivait loin de la capitale dans une retraite tranquille et ne cherchait qu’à se faire oublier, le roi l'ayant fait emprisonner sans raison quelques années auparavant.
Pendant sa captivité, Guêzou avait eu comme compagnon de chaîne un Brésilien nommé Francisco Felix da Souza qui, comme lui, était l’objet de la haine d’Adonozan. Ce dernier, sous un pré-
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texte futile, lui avait fait raser la tête (ce qui est considéré comme un grand outrage fait à un blanc) et l’avait jeté en prison jusqu'à ce que son bon plaisir décidât de la fin de sa peine.
Francisco Felix da Souza était un homme intelligent et instruit; il prit pour ainsi dire sous sa protection le frère du roi.
Guëzou voyait de son côté dans le Brésilien un auxiliaire puissant en même temps qu’un ami sincère, et ces deux hommes firent pacte d'amitié.
Au moment où les ministres et les chefs formèrent contre Adonozan le complot qui devait le détrôner, ils consultèrent secrètement les princes du sang pour savoir si l'héritier légal était disposé à prendre le pouvoir.
Aucun des trois aînés, dont c'était le droit, si le premier y renonçait, n’osa accepter. Détrôner le roi était un sacrilège, lui succéder était une sorte d'usurpation de pouvoir : il n’y avait pas encore droit tant que le souverain était en vie. D’un autre côté, il était défendu de répandre son sang. Tous eurent peur, dirent-ils, d'attirer sur leur tête des malheurs sans nombre.
Restait à consulter le laboureur, comme le roi appelait ironiquement son frère cadet. Guëzou, dès que la proposition lui fut faite de succéder à son frère, envoya des émissaires à Francisco da Souza pour lui demander conseil; ce dernier s’était évadé de prison peu après la libération de Guëzou, et s'était réfugié à Petit- Popo.
Le Brésilien ne demandait pas mieux que de se venger d'Adonozan et entrevoyait d’autres horizons par l’avènement de Guëzou au trône du Dahomey. Il lui conseilla d'accepter à n'importe quelle condition, et lui envoya, pour faire de la propagande, une grosse somine en marchandises.
Guëzou, à l’aide de cadeaux et de faveurs sans nombre, commença à se faire des partisans, car, au Dahomey comine ailleurs, on ne compte des amis que lorsqu'on a les mains pleines; il se fit peu à peu connaître, et le bruit de ses agissements arriva aux oreilles d’Adonozan, qui le fit espionner et l'espionna lui-même, se moquant hautement et partout du laboureur, du portefaix qui voulait se distinguer, disait-il].
La facilité avec laquelle Guëêzou se faisait aimer, la liberté que lui laissaient les ministres et les chefs, dont c'eût été le devoir de s'opposer à toute démonstration de ce genre, lous ces indices eussent été faits pour donner à réfléchir à un monarque moins
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aveuglé de sa puissance que ne l'était Adonozan. Il n’en continuait pas moins à tyranniser ses sujets et à devenir chaque jour plus impopulaire et plus détesté.
Le jour où la révolte éclata, au moment où le peuple demanda au roi son abdication, les chefs s’avancèrent et prirent la parole :
— Roi, lui dirent-ils, vous êtes un grand guerrier; vous avez rendu à votre pays l'indépendance qu'il avait perdue et nous vous considérons comme le bienfaiteur de la nation ; mais vous êtes atteint d'une maladie qui exige que vous vous reposiez, et, pendant que vous vous soignerez, nous avons choisi votre frère pour régent.
— Je ne suis pas malade, répondit énergiquement Adonozan; c'est de la rébellion de votre part! Gare à votre tête, vous qui osez venir parler ainsi à votre roi!
— Rébellion ou non, vous devez vous retirer. Voyez, le peuple est sur le point de commettre un crime encore plus grand; dans un instant, ni vous, ni nous, ne pourrons l'empêcher de vous tuer, si vous n'obéissez à votre tour à ce qu'il désire; retirez-vous.
Le roi comprit qu'il était seul contre l'opinion publique, et en voyant ce peuple exaspéré, qui n'attendait qu’un prétexte pour le massacrer, il répondit qu'il abdiquait et laissait la place à son successeur (1808).
Guëzou fut proclamé immédiatement, et Adonozan se retira dans une ville voisine avec ses femmes, ses enfants et ses serviteurs.
Regne de Guëêzou, de 1808 à 1858.
Les chachas de Whydah et leur rôle politique.
Nous voici au règne de Guëzou, où d’autres personnages viendront se mêler au cours de notre histoire; son époque forme avec celles d’Aho et d’Agadja les trois points saillants de l'historique du Dahomey.
Au temps de Guëzou, l’ influence de la civilisation d'outre-mer commençait à se faire sentir, et, chez un homme comme lui, clle ne pouvait que porter ses fruits. Nous ne voulons pas dire que, sous son règne, les lettres et les arts prospérèrent, mais enfin on peut remarquer à son époque un grand progrès dans les idées.
La rade de Juda, que nous appellerons désormais Whydabh, était fréquentée constamment par des navires de toutes nations; le
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commerce des échanges, en y apportant les produits et les objets du monde civilisé, mettait la population en relations suivies avec les Européens. Des fonctionnaires, des officiers, en venant rendre visite au roi, le renseignaient sur les grands États civilisés et lui apportaient des présents des souverains européens. Whydah devint et resta la deuxième capitale du Dahomey. Des Brésiliens étaient venus s’y établir et donnaient un grand mouvement à son commerce.
Dès son avènement, Guëzou envoya à Petit-Popo un mulâtre, nommé Nicolas, annoncer la nouvelle à Francisco Felix da Souza, et lui dire de venir immédiatement à Abomey.
Francisco da Souza était ambitieux, et il espérait avoir sa part de puissance, grâce à l'influence qu'il avait sur le roi; il accourut aussitôt féliciter le nouveau monarque et lui apporter d'autres présents : les deux amis se renouvelèrent la promesse de se soutenir mutuellement. Le Brésilien avait l'intelligence ; le roi, le pouvoir. À eux deux ils pouvaient faire bien des choses.
Francisco da Souza commença par persuader à Guêzou que les Européens et Brésiliens nombreux qui étaient à Whydah avaient besoin d'un chef et qu'ils ne pouvaient continuer à ètre gouvernés par les autorités indigènes. Il se fit nommer vice-roi de Whydah, chef des blancs. Ses compatriotes l’appelèrent le chacha, nom qui lui resta, ainsi qu'à ses successeurs !.
La position du nouveau chacha était magnifique. Arrivé sans argent, il avait acquis déià une belle fortune en faisant le trafic des esclaves sur une grande échelle. Étant l'ami et le conseiller du roi, son pouvoir devint illimité : il obtint le monopole de la traite et du gros commerce à Whydah; il était le vrai roi du Dahomey. Sa fortune lui permit d'aider Guëzou dans les expéditions auxquelles il l’excitait incessamment, se réservant les prisonniers qu'il vendait et embarquait comme esclaves.
Depuis 1794 (4 février), où la Convention française avait décrété l'abolition immédiate de la traite, des vaisseaux parcouraient les
4. L'origine de ce nom était due au passé du Brésilien. Condamné à la déportation pour troubles politiques et émission de fausse monnaie, Francisco da Souza avait quitté Bahia pour venir s'établir et faire du commerce à Whydah. Ses compatriotes, connaissant son passé, le qualifiaient entre eux, en patois brésilien, de chanchan, qui veut dire faux monnayeur. Le mot resta et de chanchan on fit chacha.
Depuis, l'usage a alléré également sa signification ct il est devenu l’équivalent de vice-roi, de chef.
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mers et forçaient ceux qui la continuaient à prendre de grandes précautions s'ils ne voulaient pas être punis sévèrement.
Quoique fait en contrebande, le commerce des esclaves continua à enrichir le chacha; on raconte qu'il avait, sur la plage de Whydah, des barils pleins de piastres fortes qu'il faisait transporter en ville dans des paniers, et les noirs, dans leur simplicité de ce temps-là, les couvraient de feuilles de peur que le métal ne se fondit sous les rayons du soleil d'Afrique.
Guëzou ne voyait pas d’un œil favorable augmenter de jour en jour la puissance et la richesse de son ami; plus malin que le chacha, il se faisait fort, dès que ce dernier deviendrait dangereux, de le ruiner en faisant rentrer toute cette fortune dans son trésor. Ce n’était qu'en lui confisquant ses biens qu'il pouvait, le cas échéant, anéantir son allié.
Le chacha avait trois fils établis et jouissant également d’une belle situation : Isidoro, Ignaço et Antonio (ce dernier, surnommé Quacou par les indigènes).
Le roi devint de plus en plus jaloux de Francisco da Souza. Sans lui confisquer ses biens, il se mit à puiser dans ses caisses avec une telle prodigalité, que son ani fut, en quelques années, à moitié ruiné, d'un autre côté, il fit cesser le privilège qu'avait le chacha d’être l’intermédiaire entre les commerçants et lui, et il reçut un jour, à la capitale, un noir émigré du Brésil, appelé Joacquim d’Alnéida, auquel, sur les conseils d’un cabeçaire' nommé Quénou, il accorda le droit de faire le gros trafic à Whydah.
Francisco da Souza comprit alors qu’il avait perdu l’amitié du roi et que sa ruine avait été causée avec intention. Il en fut tellement affecté qu'il en conçut une maladie mortelle. D’autres disent qu'il mourut empoisonné (1849).
Mais revenons au règne de Guëzou et aux principaux événements qui le distinguèrent.
En 1815, il créa le corps des amazones, qu'il destina d’abord à protéger sa personne, et qui combattit plus tard avec le reste des troupes. Nous décrirons dans un autre chapitre l'organisation de ce bataillon féminin; qu'il nous suffise de dire que, constitué comme le reste de l’armée, le corps des amazones prit plus tard une part glorieuse aux combats qui eurent lieu entre le Dahomey et ses ennemis.
1. Cabeçaire, de cabeça, chef, commandant, tête, en portugais.
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Vers 1830, Guëêzou organisa et tenta une expédition contre les Achantis. Comme son illustre ancêtre Agadja, il voulait devenir un grand conquérant et ajouter au Dahomeyÿ d’autres contrées. Mais les Achantis, qui étaient une puissance formidable et aguerrie, opposèrent à l’attaque des Dahomiens une armée supérieure par le nombre et par le savoir militaire.
Ces hommes splendides, à la force herculéenne et dont le dédain de la mort égalait celui des Fons, reçurent derrière leurs boucliers et sans broncher le choc de l’armée de Guêzou. Leur calme, contrastant avec l’exaltation des Dahomiens, ne se départit pas un instant. Lorsqu'ils commencèrent à frapper, Guêzou vit ses guerriers tomber sous leurs massues, comme les épis sous Ja faux.
C'en était fait de son armée, si le roi de Dahomey, reconnaissant son infériorité, n'eût donné le signal de la retraite.
Depuis, on ne parle qu’à contre-cœur de cette fâcheuse expédition, qui eût eu des suites terribles pour le Dahomey si les Achantis avaient eu l’idée de faire sa conquête. Les Dahomiens souffrent dans leur orgueil d’avoir à reconnaître la supériorité des Achantis !.
En 1851, deux ans après la mort de Francisco da Souza, le roi Guêzou signe avec la France un traité de commerce et d'amitié (4° juillet).
Vers la fin de la même année, il déclare la guerre aux Egbas*, et, à la tête de trente mille hommes, se dirige vers leur territoire ; pour la première fois, il emmène au combat ses amazones, comprises dans l'effectif au nombre de sept à huit mille. Le début de la campagne fut assez heureux; l’armée dahomienne arriva après quelques succès sous les murs d’Abéokouta, où elle établit son camp.
Les Egbas ne peuvent lutter en champ découvert, mais ils se sont réfugiés dans la ville, qui, par sa situation, est presque imprenable. D'énormes roches à pic défendent ses abords, et les assiégés ont des vivres pour longtemps, tandis que l’armée dahomienne meurt de faim au milieu du pays qu’elle-même a dévasté. Ce motif fait hâter le dénouement.
Le signal de l'assaut est donné ; assiégés et assiégeants font des
4. Les ennemis du Dahomey disent qu'il y a la même différence entre un
Dahomien et un Achanti qu'entre un chat et un léopard. 2. Egbas, habitants du territoire d'Abéokouta, dans le Yorouba.
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prodiges de valeur. Des Dahomiens, ayant découvert un endroit où les aspérités permettent l'escalade, arrivent jusque sur les murs de la ville où a lieu une lutte acharnée ; les combattants piétinent les cadavres, les bras se lèvent et retombent avec la fureur du désespoir. À un certain endroit surtout, les Dahomiens font un véritable carnage ; les ennemis tombent, tombent toujours; tout rouges de sang, couverts de blessures, leurs bras infatigables frappent toujours et portent la mort dans les rangs ennemis. Quels sont donc ces démons qui fauchent ainsi leurs adversaires ? Ce sont les amazones |
La déroute des Egbas vacommencer ; le découragement se peint sur leurs traits ; ils vont abandonner le combat laissant la victoire aux ennemis. Abéokouta est perdue ! A cet instant, un soldat dahomien atteint mortellement vient rouler aux pieds d’un chef egba qui, sous ses vêtements en lambeaux, aperçoit... le sein d’une femme.
— Egbas'! s’écrie-t-il, ce sont des femmes qui nous font la guerre. Egbas ! nous laisserons-nous vaincre par des femmes ?
Et ce cri court le long des remparts, rendant le courage et l’éner-. gie aux assiégés ; les Dahomiens, qui se voyaient déjà maîtres de la ville, sont repoussés au delà des murs. Tenter un nouvel assaut est impossible ; il faut songer à la retraite.
Elle commença, cette retraite terrible, néfaste, à jamais gravée dans les annales de l'époque; les Egbas avaient perdu peu de monde, tandis qu’il manquait bien des soldats dans les rangs dahomiens. Les habitants d'Abéokouta, au nombre de quarante mille, sortirent de la ville et commencèrent la poursuite ; vingt fois l’armée dahomienne, à bout de forces, fit volte-face et tenta de combattre, vingt fois elle fut défaite laissant à chaque engagement, sur le champ de bataille, une partie de ses guerriers.
La poursuite continue toujours plus acharnée de la part des Egbas, encouragés par le succès.
Guëêzou, sur son chemin, pense à Ichaga, un petit pays qui est son tributaire et où il pourra trouver refuge et renforts. Hélas! Ichaga se tourne contre lui et se joint aux Egbas dont il augmente Je nombre.
L'armée dahomienne est affolée ; elle ne bat plus en retraite, elle fuit en désordre, toujours poursuivie et décimée. Guëézou et son fils, le prince Badohoun, n'ont plus auprès d’eux que quelques hommes, blessés pour la plupart; les ennemis, qui sont en vue,
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vont les tuer ou les faire prisonniers. Pour sauver son père, le prince fait prendre à la troupe une autre direction, et le roi de Dahomey fuit seul à travers les bois, ne songeant plus qu'à sauver sa vie.
Las enfin, les ennemis s'arrêtent, laissant fuir, à dessein peutêtre, quelques rares survivants destinés à raconter aux autres le désastre qui vient d'arriver. Ayant retrouvé en route une des pantoufles du roi Guëzou, ils la rapportent à Abéokouta comme un trophée précieux.
La campagne contre Abéokouta coûta au Dahomey près de trente mille hommes dont quatre mille amazones, et toutes les richesses du roi jetées au vent pendant la déroute (1852).
Guëzou se consola vite du revers qu’il venait d’éprouver ; en 1854, il marcha contre les Mahis, qui n'avaient jamais été complètement subjugués, et leur enleva un grand territoire situé au nord d’Abomey.
Chaque année, il envoyait piller aux environs à l’effet de se procurer les prisonniers nécessaires à la traite et aux coutumes, comme cela se faisait au Dahomey depuis deux siècles. Ces petites expéditions, qui eurent lieu sous le règne de tous les rois du Dahomey, duraient environ trois mois, de février à avril, moment où les basses eaux permettent de traverser les cours d’eau à gué, car la tradition défend aux Dahomiens de passer l’eau pour faire la guerre. Nous pensons que cette époque de l'année est choisie parce que le Dahomey n’a pas de pirogues, plutôt qu'elle ne l’est par respect de la tradition.
À la mort du chacha, son fils Isidoro, qui habitait Ajudo ?, vint lui succéder dans ses fonctions. Quant au partage de sa fortune, les trois frères étaient en désaccord complet. Les deux aînés combièrent le roi de cadeaux pour qu’il déshéritât le troisième, et le roi les appela tous trois à Abomey pour régler le différend.
Guêzou s’acquitta de ses fonctions d'arbitre d’une façon qui eût donné à croire qu'il connaissait la fable de l’Huitre et les Plaideurs.
A titre d'ami intime lui-même de Francisco Felix da Souza, il commença par prélever les trois quarts de ce que le défunt avait laissé. À l'aîné, il conseilla de se contenter de la charge de son
1. Coutumes, cérémonies annuelles pendant lesquelles on massacre des prisonniers. Nous en parlerons plus loin.
2. Ajudo est en face des Popos, de l’autre côté de la lagune ; il ne faut pas le confondre avec Ajuda.
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père, pour laquelle il y avait force concurrents ; à chacun des deux cadets, il donna une maison, l’une à Zomaï (près de Whydah), l’autre à Quendjé (quartier de Whydah).
Le jour où il avait appris la mort de son père à Ajudo, Isidoro da Souza, en faisant tirer des coups de fusil en signe de deuil, mit le feu à sa maison et perdit dans l’incendie tout ce qu’il possédait. Des papiers importants, et qui représentaient la fortune de son père confisquée temporairement à Bahia, lors de sa déportation, furent également perdus dans le désastre.
Le nouveau chacha était dans la misère ; il ne craignait donc pas d’exciter les convoitises comme son père. Malgré sa gêne, il se fit respecter et garda toujours à Whydah un grand prestige. Quelque temps après, il se mit en correspondance avec le gouverneur portugais des îles Saint-Thomé et du Prince et il l’invita à venir à Whydah.
Ce fonctionnaire accepta son invitation et vint passer un mois dans la seconde capitale du Dahomey ; la musique de sa corvette descendit à terre avec la plus grande partie de l’équipage et mit la ville en gaieté pendant sa visite.
A la suite de longs entretiens avec le chacha, le gouverneur José Marquèz fit réoccuper militairement le fort portugais depuis longtemps abandonné, et nomma Isidoro da Souza gouverneur du fort avec le grade honoraire de lieutenant-colonel d'infanterie de marine. Une milice, composée de noirs brésiliens et d’indigènes, équipée par le chacha, vint renforcer la garnison du fort.
Comme on l’a deviné sans doute, l'intention d’Isidoro da Souza était de faire de Whydah une possession portugaise. Le gouvernement de Lisbonne l’appuya peu ou point, et les choses en restèrent là, à la mort du deuxième chacha, mort qui fut aussi subite que celle de son père (1858).
Guëzou mourut cette même année, emporté par une épidémie de petite vérole. Un peu avant sa mort, il avait volontairement abdiqué en faveur de son fils, le prince Badohoun, qui, sous le nom de Glélé, avait pris les rênes du gouvernement.
Le règne de Guëzou se distingue par des progrès notables dans la façon de gouverner. Il fut un des rares monarques dahomiens qui eurent, chez le peuple, ce que l’on peut appeler de la popularité; il chercha à encourager le développement du commerce chez ses sujets, et se fit facilement accessible aux Européens; il les obligea chaque fois qu’il en eut l’occasion, les favorisant naturelle-
ment selon l'importance de leurs cadeaux. Enfin, le roi Guêzou était affable autant que peut l’être un Dahomien.
De son temps, le chacha traitait seul avec les blancs, et les autorités indigènes n'auraient jamais osé se mêler de leurs affaires ; plus tard, il n’en fut plus ainsi, par la faute même des Européens. Il y eut des négociants portugais qui ne voulurent pas s’incliner devant l'autorité du chacha, parce qu'il était mulâtre", et s’adressèrent directement au roi. Celui-ci, qui ne se dérangeait pas pour des choses d'aussi peu d'importance, les renvoya à ses cabeçaires, ce qui fit que, pour ne pas être gouvernés par un mulâtre, ils furent à la merci des caprices d'autorités nègres, par lesquelles ils ont toujours été harcelés depuis cette époque.
Nous arrivons au règne de Glèlè, qui est presque une actualité. Glèlè avait un culte particulier pour la mémoire de son père; il l'avait toujours profondément admiré de son vivant et rêvait de lui ressembler. Ce désir, joint à celui de s’instruire, en fit positivement un homme supérieur”.
Ayant une réelle valeur lui-même, il se laissa beaucoup moins que son père influencer par le chacha. Les vice-rois de Whydah Jouèrent, à partir de son avènement, un rôle beaucoup moins important dans la politique dahomienne. Néanmoins, comme on le verra plus tard, ils menèrent encore de nombreuses intrigues.
Les funérailles: que Gièlè fit à son père dépassèrent en faste et en munificence tout ce que l’on avait vu jusqu’à ce jour, tout ce que l’on avait entendu raconter. Les choses furent faites grandement ; ni le sang humain ni les richesses ne furent épargnés ; des milliers de victimes furent offertes en holocauste à la mémoire du roi défunt, et la chose parut comme toujours toute naturelle, tant est grand l'aveuglement de ce peuple quand il s’agit de ses souverains.
1. Les enfants de Francisco da Souza élaient fils d'une négresse brésilienne.
2. Le bruit a couru, à une certaine époque, que le fils du roi de Dahomey avait été élevé au lycée de Marseille ; la chose est inexacte. Sous le règne de Guêzou, le prince Badohoun confia à M. Victor Régis, de Marseille, un petit noir, fils d’une de ses esclaves. M. Régis lui donna son prénom, et l'ayant fait venir en France, le mil au lycée de Marseille où il reçut une pelite éducalion en 1857-1858-1859. Au Dahomey, l'esclave porte le nom du maitre, et l'usage fit de Badohoun, Badou. Victor Badou cst aujourd'hui un grand négociant à Porlo-Novo.