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CHAPITRE II

Caractère du noir en général. — L'intelligence chez lui, son développement, ses dispositions. — La numération. — Les langues. — Décomposition du temps.

Le caractère du noir, en général, est très difficile à définir. Il déroute souvent l'observateur, et l'impression qu'il produit n'est pas bien nette. Nous trouvons le noir, au premier abord, nous Européens, astucieux, hypocrite et menteur, par rapport à nos mœurs. Il mérite un plus profond examen ; non que le résultat d'une longue étude doive donner une meilleure idée de son moral, mais parce qu’il faut l’approfondir pour le juger.

Nous voyons le noir ou plutôt nous voudrions le voir sous le même jour que nos semblables d'Europe; nous nous sommes fait, dans nos mœurs, une idée spéciale de ce que comportent la fausseté ou la franchise, l’égoïsme ou la générosité, ainsi qu'une foule d’autres caractères moraux que nous appelons qualités ou défauts parmi nous.

Lorsque nous arrivons au milieu de gens que l'on appelait hier des sauvages, nous ne songeons pas à la distance qui nous sépare d'eux au point de vue moral, et nous les comparons immédiatement à notre modèle du caractère civilisé.

Nous avons été élevés avec soin; on a guidé notre esprit dès notre âge le plus tendre en cherchant à développer en nous ce qu'on appelle des qualités; le noir, lui, a poussé comme la mauvaise herbe, sans soins et sans conseils. S'il a une idée du bien ou du mal, c'est la nature qui la lui a donnée ; ses bons ou mauvais instincts se sont développés au hasard ; ses parents ont pu penser jusqu’à un certain point à son bien-être physique, mais ils ont laissé à son bon sens le soin de former son caractère.

De là des mœurs, des idées, des usages forcément différents de ce que nous connaissons, qui demandent des définitions spéciales, et qui ne permettent pas de juger le caractère du noir par simple comparaison.

Si, au contraire, à ce même point de vue, nous comparons le moral du noir à celui que nous exigeons de nos semblables, nous Jui trouvons forcément tous les défauts et très peu de qualités. Examinons le Dahomien, par exemple, qui est le pire des nègres de la Guinée.

Il est astucieux et hypocrite, parce que, dès son âge le plus tendre, il luia été défendu de dire ce qu'il pensait. Dans le pays où il vit, il ne faut jamais obéir à l'impression du moment; on vit sous le coup d'une continuelle terreur; on ne sait Jamais si le lendemain on verra se lever le soleil. Le souverain, le fétichisme, la police du pays, tout force le Dahomien à réfléchir à ce qu'il dit, à ce qu'il fait, dans les moindres détails. Chacun a ses ennemis en ce monde et peut être perdu par un mot imprudent. De là l'habitude prise dès l’enfance, sous l’exemple de parents, de tromper, parce que c'est l’usage et parce qu’on est trompé {soi-même. Avec la pratique, on finit par comprendre la vérité aussi clairement que si elle était dite. La dissimulation dans le langage n’est qu'une formule de convention et onlit entre les mots, avec l'habitude, comme entre les lignes d’un écrit.

Admettons qu’un Dahomien vienne dans un magasin exprès et de fort loin pour acheter une pipe ; il commencera par marchander dix objets différents en ayant l'air de s’y intéresser très vivement ; il discutera du prix avec toute la ténacité d’un acquéreur besogneux et avare, mais avec l'intention bien arrêtée d'avance de ne rien acheter. 1l arrivera ensuite, et comme accidentellement, à ce qu'il désire ; il en parlera avec une indifférence affectée et comme si c'était sans importance pour lui. Cet exemple peut s’appliquer à tout et dans tous ses actes. Celui qui vivrait longtemps avec lui et l'étudierait avec soin devinerait bientôt sa pensée et la comprendrait aussi clairement que s’il allait droit au but.

La forme même de son langage se ressent de sa façon de penser. Îl est ainsi en tout et pour tout avec ses semblables, comme avec les étrangers. Il causera longtemps de choses sans importance, et si la conversation n’a pas offert de tournure propre à placer accidentellement sa phrase, il s’en retournera plutôt.que de vous dire pourquoi il était venu ; il recommencera ainsi dix fois

avec un Calme et une patience parfaite et sans se décourager. Si vous le devinez, il nie faiblement avec un sourire qui est une adhésion et qui vous le rend encore plus antipathique.

Ïl est menteur parce que le mensonge est le complément nécessaire de l'hypocrisie et que l'habitude en est enracinée chez lui. Il est également voleur avec l’Européen parce qu’il le considère comme l'ennemi et tout ce qu'il lui vole est autant de pris sur lui.

Tel est le type général du caractère dahomien, nago, popo, minah; peut-être est-il plus prononcé chez le premier, mais tous plus ou moins se ressemblent sous ce rapport.

En dehors de ces caractères marquants, on remarque un grand défaut de sensibilité morale chez les noirs. Ils sont, par suite, d’une insouciance qui révolte. Quelle que soit leur infortune, ils chantent ou dansent comme des gens heureux. Ils ne connaissent ni l’affliction ni la peine; l'approche de la mort chez un des leurs n'arrive même pas à remuer chez eux la fibre endormie ou plutôt détruite. Cela ne les empêche pas de se prodiguer en paroles, justement parce qu’ils ne sentent rien, toutes sortes de compliments de condoléance, d'encouragement, de bienvenue ou de félicitations dont ils ne pensent pas un mot. Le ton et la façon dont ils échangent ces phrases toutes faites montrent qu'elles ne viennent que des lèvres. Il en est de même lorsqu'ils se demandent mutuellement de leurs nouvelles; ils savent fort bien que ce n’est de part et d'autre qu’une simple formule de politesse. []l y a ainsi une sorte de cérémonial consacré par les usages et qui est suivi dans toutes les classes.

Nous avons passé plusieurs années au milieu d'eux ; jamais nous n'avons vu la mère embrasser son enfant.

Nous savons que l’action d'embrasser avec les lèvres est une invention de la civilisation et qu’elle est ignorée de tous les peuples primitifs. Mais les animaux eux-mêmes trouvent moyen de manifester de mille façons leur tendresse à leurs petits. A défaut d'actions, la négresse pourrait au moins parler à l'enfant, lui prodiguer ces petites flatteries que la mère trouve pour l’occuper, pour l’habituer au son de la voix. ll n’en est rien; on le laisse dormir ou veiller, jouer avec ce qu'il trouve; s’il apprend à parler, ce ne sera qu'en entendant les conversations autour de lui, aussi parlera-t-il très tard. S'il tombe, on le relève; s’il pleure, on le berce dans les bras pour le faire cesser. Les enfants sont soignés physiquement, c’est-à-dire qu’on évite qu'ils roulent dans un

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fossé, qu'ils se jettent dans le feu ou tombent dans un puits, voilà tout ; mais aucune affection, aucune sollicitude n'inspire les soins qu'on leur donne.

La colère est un sentiment qui se manifeste rarement chez le nègre. Lorsqu'il s’y abandonne, c’est toujours avec ses semblables. Il est, avec le blanc, d’une patience, d’un calme que rien ne peut troubler et qui a pour but ou pour résultat d’exciter davantage notre exaspération dont il rit sous cape. Plus nous enrageons, plus il jubile. Si on le bat légèrement, il affecte de ne pas le sentür et garde sur les lèvres un sourire mêlé de bêtise et d’astuce.

Ïl n'est pas très rancunier ou du moins il ne le montre pas; pourtant il a une excellente mémoire et se rappelle pendant des années et fort exactement des détails que nous remarquons à peine.

La paresse du noir est excessive; elle est la cause de l'existence qu'il mène, du peu de développement de son industrie, de sa misère enfin. ]l n’y a pas de dicton plus menteur et plus faux que celui qui dit : « Travailler comme un nègre. »

Le noir ne travaille que par nécessité et pour gagner ou obtenir sa nourriture. Dès qu'il a de quoi manger pour deux jours, il passe ce temps dans sa case, fumant étendu sur une natte et dormant la moitié de la journée !. Il sait fort bien que, s’il voulait, il pourrait amasser quelques économies qui lui permettraient d'agrandir sa case, de se nourrir à sa guise, de satisfaire même à des caprices, mails 1l ne veut pas, il n’a pas la force de vouloir. Lorsque la faim se fait sentir et qu'il n'y a plus rien à manger chez lui, il retourne au travail, gagne encore quelque chose et s'arrête de nouveau dès qu'il a assuré son existence matérielle pendant quelques jours. S'il est cultivateur, il travaille juste le temps nécessaire pour ne pas manquer la saison propice à sa récolte et donne à sa terre les soins strictement indispensables ; dès qu'il a semé, il ne fait plus rien : il attend.

Les commerçants européens sont loin d'obtenir des indigènes tous les produits du pays ; ils ne reçoivent qu’en raison directe des besoins des indigènes. En admettant que ceux-ci n’eussent envie de rien pendant un mois, le commerce se trouverait suspendu. Pendant la saison, ils récoltent plus ou moins de produits selon leur caprice et laissent pourrir le reste au pied des arbres sans profit pour eux ni pour les autres.

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