GOUVERNEMENT INDIGÈNE
actes les plus ordinaires de la vie; on est environné d’espions, qui sont surveillés eux-mêmes.
Les Européens ne font pas un pas qui ne soit rapporté aux autorités et, quant aux indigènes, chacun d'eux a une épée de Damoclès continuellement suspendue sur sa tête. Ils se vendent mutuellement pour s'acquérir les bonnes grâces des cabéçaires ; ceux-ci, de même, se dénoncent l’un l’autre chaque fois qu'ils ont un motif pour donner au roi cette preuve de dévouement, ce qui fait que, dans ce pays, personne n’est sûr de ne pas se trouver le lendemain, avec la chaîne au cou, sur le chemin de la capitale.
Le trône de Dahomey est héréditaire du père au fils, du frère au frère ou au neveu, selon les circonstances et la volonté du prédécesseur. À peu d’exceptions près, c’est généralement du père au fils que s’est transmis le pouvoir ; Guëzou était pourtant frère d'Adonozan. En général, c’est le roi qui décide longtemps à l'avance de celui qui lui succédera. Dans le cas où il meurt sans avoir prévu la chose, les ministres et les grands du pays forment alors une assemblée solennelle où le successeur du roi est désigné, bien entendu lorsqu'il n’y a pas d'héritier direct et naturel. La décision de cette assemblée est irrévocable. Le roi, une fois nommé, l’est pour toujours et ceux qui l'ont mis sur le trône ne conservent pas plus de prestige qu'auparavant. Ils redeviennent sujets soumis et obéissants.
Lorsqu'il y a eu, entre la mort d’un souverain et l'avènement de son successeur, un intervalle si court qu’il soit, on remarque que les ministres pillent généralement d'un commun accord le trésor du défunt. Tous les fonctionnaires du royaume font de même, profitant du manque de documents et de contrôle.
Le palais du roi est une réunion de constructions qui sont plutôt une petite ville qu’une habitation particulière. Les anciens voyageurs la décrivent comme une succession de cases divisées en trois ou quatre parties : l'habitation du roi proprement dite, les magasins, le logement des serviteurs, celui des eunuques et le sérail.
La richesse et la munificence qui présidaient aux fêtes, les caprices coûteux auxquels le roi satisfaisait sans cesse, faisaient l'admiration de tous ceux qui visitèrent les rois du Dahomey a aux temps florissants de la traite.
Un certain Bullfinch Lamb, sujet anglais, qui, l’on s'en souvient, avait été fait prisonnier pendant la conquête du royaume d'Ardres et emmené prisonnier à Abomey, écrivait, le 27 no-
vembre 1724, au gouverneur du fort anglais de Savi, une lettre où il décrivait les splendeurs dont il était témoin’.
Loin de se plaindre des mauvais traitements du roi, il ne déplorait que son manque de liberté ; il donnait une foule de détails sur la générosité et la grandeur du monarque. La cour du roi de Dahomey était donc, à cette époque déjà, d’un faste et d’une richesse extraordinaires.
Cette admiration d’un Européen est le meilleur témoignage que l’on puisse donner de ce degré de luxe dans lequel vivaient les anciens monarques.
Lamb écrivait que le roi Agadja avait de la vaisselle d'argent, des bijoux, des tapis immenses, des meubles admirables, et qu'il maniait les cauris, d’une grande valeur alors, comme du sable. Il parlait de ses canons de gros calibre et du nombre infini d'objets venus, on ne sait comment, de la civilisation européenne, que possédait le souverain des Fons. Le prisonnier anglais demandait au gouvernement d'avoir plutôt recours à la générosité du monarque, pour obtenir sa liberté, que de lui offrir des richesses dont il n'avait que faire.
Le vainqueur d’Ardres et ses successeurs eurent toujours dans leur palais toutes sortes d'objets appartenant à la manufacture européenne : étoffes, armes, munitions, meubles de luxe, tapis, boîtes à liqueurs, pendules, horloges, cannes de promenade, couteaux de table, cuillers, fourchettes, tasses et aiguières d'argent, verreries, etc.
Quand ils recevaient des étrangers, ils les traitaient à l'européenne. Il y avait, paraît-il, de la très bonne cuisine ; le Vatel dahomien avait appris son métier chez les blancs qui vivaient sur la côte.
L'usage des voitures n'était pas inconnu ; les Portugais l'avaient introduit à Ardres. La Compagnie des Indes avait fait présent au roi de ce pays, en 1670, d'un très beau carrosse doré, avec un assortiment complet de harnais magnifiques, croyant, sans doute, qu'il y avait des chevaux dans le pays.
Le tout était passé au pouvoir du conquérant lorsqu'il s'empara des trésors du vaincu, et Agadja se promenait par les rues d’Abomey, attelant à sa voiture une cinquantaine de ses sujets, qui couraient de toutes leurs forces.