CHAPITRE XI
Les fêtes annuelles ou coutumes à la capitale ; leur but ; description succincte des diverses cérémonies, — Les sacrifices humains.
Chaque année, comme nous l'avons dit, au retour de l'expédition, le roi fait annoncer dans tout le royaume aux Européens, Brésiliens et à tous ceux qui y sont restés, le résultat de sa campagne, le nombre des prisonniers et l'importance du butin qu'il a rapporté. C’est toujours une victoire qu’il a remportée, même en cas de défaite; son peuple est persuadé qu'il en est toujours ainsi, même après une déroute complète. L'armée provisoire est congédiée et rentre dans ses foyers.
À la capitale, on commence aussitôt les préparatifs des réjouissances qui ont lieu chaque année à cette époque, à l’occasion des funérailles des anciens souverains.
Le roi de Dahomey doit célébrer, à un anniversaire fixe, les funérailles de tous ses prédécesseurs. C’est un usage aussi ancien que le royaume et il n’y a jamais été apporté la moindre modification. Chacun des représentants de la dynastie a regardé comme . une mission sacrée l’accomplissement de ce devoir. Selon son caractère ou ses moyens, il leur a donné plus ou moins d'éclat ; mais ces fêtes sont restées, en principe, ce qu’elles étaient exactement lorsque la petite tribu des Fons enterra son premier roi.
Comme la tradition s’est conservée intacte, on peut aujourd’hui faire une étude des mœurs à l’origine dahomienne !.
1. On peut s'assurer, depuis la fin du dix-septième siècle jusqu’à nos jours, que ces fêles n'ont pas changé. Tous ceux qui ont assisté à ces cérémonies en parlent de la même façon. Tels sont par ordre de dates : Bosman, Smith, des Marchais, d'Albée, Norris, Dalzel, Isert, Duncan, E. Forbes, Bouët, Guillevin, Daumas, Lartigues, docteur Répin, Burton, Skertchly, H. de Campou, P. Germa, lieutenant-gouverneur J. Bayol.
Les Européens ont donné à ces fêtes annuelles le nom de coutumes ; les Dahomiens les appellent, dans leur langue, funerailles du Rot.
Les coutumes sont, en même temps, une sorte d'inspection de fin d'année. On peut résumer ainsi le but des coutumes, en plus des funérailles :
4° Inspecter l'administration du royaume et recevoir tous les rapports des représentants du pouvoir;
2° Nommer ou démettre des chefs;
3° Réunir le peuple ou, du moins, la majorité du peuple et des chefs, leur faire quelques dons, les mettre au courant de toutes les nouvelles lois s’il y a lieu;
&° Entendre, s’il y en a, les plaintes de tous les sujets, depuis le prince du sang jusqu’au dernier des esclaves ;
5° Faire l’envoi aux tributaires des ordres du roi;
6° Juger les causes importantes;
1° Parler de la prochaine guerre ;
8° Enfin, enseigner à tous l’histoire du Dahomey et leur apprendre les noms des fondateurs de la dynastie.
Les funérailles elles-mêmes se divisent en cinq cérémonies : les cérémonies préparatoires, la fête de l’estrade, la parade, les exercices de guerre, le cortège des richesses.
Dès que les préparatifs sont achevés à la capitale, tout le monde est convoqué de nouveau, comme pour la guerre. Cette fois, les femmes sont libres de rester chez elles ou de s’y rendre, mais tous les hommes y vont généralement; aucun chef n’est exempt.
Chaque habitant du royaume, quel que soit son rang, apporte au roi un présent en cauris, proportionné à ses moyens. C’est plutôt une taxe qu’un cadeau.
Les Européens ont été, comme on l’a vu, obligés, jusqu’en 1878, d'assister à ces fêtes. Tous les chefs de comptoirs devaient venir eux-mêmes ou se faire représenter en cas de maladie. Il va sans dire qu'ils devaient apporter des présents : c'est surtout à cet usage que le roi tenait le plus.
Les Brésiliens avaient également à joindre leur part aux revenus de la couronne. Ces sommes étaient toujours insuffisantes à payer les frais des coutumes, elles ne servaient qu’à aider aux dépenses.
Transportons-nous maintenant à la capitale et assistons aux cérémonies annuelles.
CÉRÉMONIES PRÉPARATOIRES. — La ville regorge de monde et une grande partie de la population, ne pouvant y loger, demeure dans les villages voisins.
Le jour où est proclamé le commencement des coutumes, le roi se rend en grande pompe, accompagné des cabéçaires et du peuple aux tombeaux des monarques dahomiens. Ces monuments sont des constructions carrées, blanchies à la chaux, au nombre de trois, de dimensions diverses et à l’intérieur desquelles ont été enterrés un ou plusieurs des prédécesseurs du roi avec de nombreux esclaves, des femmes et des richesses.
Chaque année, le sol de ces tombeaux est inondé de sang humain‘, tribut barbare et immérité que la tradition paye à la mémoire de ceux qui y reposent. On entonne des chants traditionnels qui parlent des rois défunts et de leurs exploits, on tire des coups de fusil et l’on pousse des clameurs discordantes.
Cette visite aux tombeaux se répète plusieurs fois, ainsi que les cérémonies qui l’accompagnent. Le roi entre seul et parle aux mânes de ses ancêtres ; il doit sans doute leur annoncer les fêtes sanglantes qui se préparent en leur honneur.
Lorsque cette première formalité des coutumes est terminée, le roi donne les cadeaux aux chefs. Il les assemble tous dans une des cours de son palais (ils sont au nombre de cent cinquante environ), depuis l’héritier présomptif jusqu'au dernier des cabéçaires. Il leur fait à chacun un cadeau, consistant en un pagne, un peu de tafñia et quelques cauris. Le peuple n'’assiste pas à cette réception des chefs.
Il s'écoule, entre chaque partie des coutumes, un espace d’un ou plusieurs jours, quelquefois une semaine, selon la fantaisie ou la disposition du roi.
Néanmoins, le temps n’est pas perdu. Le peuple s'assemble sur les places publiques, tous les jours et tant que durent les coutumes, pour écouter des crieurs, que le roi envoie proclamer les gloires de la dynastie. Le crieur est généralement un petit cabéçaire du palais, qui est momentanément chargé des fonctions de professeur d'histoire. Il monte sur un tronc d’arbre, ou tout objet qui lui permette de voir la foule, et bat le gongon pour rétablir le calme et appeler l'attention. Après quelques louanges à l’adresse
14. On dit dans le pays que les murs en sont pétris avec de l'argile et de la poudre d’or mouillées seulement de sang humain.
du souverain et du gouvernement, il commence son discours.
Il cite Aho, le fondateur de la dynastie, et tous ceux qui lui ont succédé jusqu’au roi régnant ; il rappelle les grandes conquêtes de chacun et parle de son noble caractère, de sa bonté et de sa générosité pour le peuple, de sa sévérité à l'égard des méchants.
Il n’a oublié aucun de ces détails qui frappent l'imagination et aident au souvenir ; il s'exalte et parle quelquefois durant plusieurs heures; l'enthousiasme gagne la foule, on pousse des cris à la conquête de Juda ou d’Ardres comme si c'était une gloire nouvelle, un événement d'hier; on trépigne, et l'orateur est souvent forcé de s'arrêter pour ce jour-là; la foule ne l’écoute plus, elle va devant le palais pousser des Vive le Roi! sans doute, en langue du pays, ou d’autres clameurs à la louange du descendant des grands conquérants.
Tous les jours, dans un endroit ou dans un autre, la même scène se répète. Le Dahomien arrive ainsi à savoir son histoire et la tradition ne se perd pas. Mais on en trouvera rarement qui veuillent la raconter à un Européen.
Blancs et Brésiliens peuvent, s'ils possèdent suffisamment la langue, assister à ce cours public d'histoire avec fruit, mais il est rare que les premiers en soient capables; l’idiome est excessivement difficile et il faut parler plus que couramment pour suivre un orateur ou un conteur.
Le Dahomey est le seul gouvernement de la côte des Esclaves qui donne à ses sujets une idée du passé de leur nation; son but est, sans doute, d'entretenir leur orgueil.
Quoique la plupart d'entre eux la connaissent, les Dahomiens écoutent néanmoins avec plaisir cette répétition annuelle de la tradition.
Fêre pe L’estrane. — La fête de l’estrade, ou Att6, est la plus grande et la plus importante des cérémonies; c'est celle qui, en elle-même, représente le but des coutumes, les funérailles. De même que les parents d’un défunt traitent leurs invités à l’occasion d'un anniversaire de décès, le roi invite, ce jour-là, son peuple entier aux funérailles de ses pères.
Trois ou quatre jours avant la fête, on choisit, parmi les prisonniers de guerre et selon leur nombre, de dix à trente individus; ce sont les victimes désignées. Ce nombre varie suivant la générosité ou l’avarice du roi et son désir de faire plus ou moins grandement les choses.
Les plus belles funérailles dont on ait jamais entendu parler au Dahomey furent celles que Glèlè fit à son père Guëzou. Le peuple, dit l’histoire, avait plus de cadeaux qu'il n’en pouvait porter, le tafia coula comme le Whémé et quatre cents têtes roulèrent dans le bassin du mingan. Au nombre de ces victimes se trouvaient plus de trois cents Mahis.
Mais ces grands massacres devinrent rares. On peut estimer la moyenne des sacrifices humains aux coutumes à une vingtaine d'individus ; il faut bien se rendre compte que les prisonniers sont de plus en plus rares, que le gouvernement est dans la misère et qu'il peut vendre chaque homme environ 400 francs.
On a beaucoup exagéré le nombre de ces victimes; il arrive que le roi, pour faire honneur à un hôte, fait quelques sacrifices supplémentaires même en dehors des coutumes; mais, moins il y a d'étrangers, moins on fait de frais inutiles.
Les individus qu'on a choisis parmi les prisonniers de guerre sont destinés à être envoyés dans l’autre vie, comme émissaires, aux rois défunts; ce sont eux qui vont leur portgr des nouvelles de ce monde.
On a cru et l’on croit encore que le Dahomey sacrifiait ses propres sujets dans ces cérémonies; c'est une erreur profonde. Sauf les condamnés à mort pour un crime quelconque, qui sont exécutés en cette occasion, aucun Dahomien n’a Jamais été immolé dans ces circonstances.
S'il en était ainsi, les coutumes, qui sont une fête pour le peuple, se changeraient en un épouvantail; chacun se rendrait à la capitale la mort dans l’âme, ne sachant jamais si ce ne sera pas sur lui que le sort tombera. Au contraire, tout le monde est en fête; les cadeaux du roi, les quelques paroles qu'il prononce enthousiasment cette foule et la plus grande gaieté règne partout.
On tue des êtres humains, mais ces hommes sont des étrangers, des inconnus et, de plus, des prisonniers de guerre, des ennemis. Pourquoi cela ferait-il impression sur le guerrier dahomien, qui égorge son semblable avec tant de dextérité et d’indifférence ?
Les individus destinés aux sacrifices sont attachés sur des cücus.
Le cdcû est un plancher de bambou, long de 40 centimètres et large de 30, garni de deux petites balustrades, sur lesquels on porte un pot d'huile et une dame-jeanne de tafa. Tous les indigènes se servent du côcù pour porter les produits dans les centres de commerce et en revenir avec les marchandises.
BIBL. DE L'EXPLOR. Ill 19
L'homme est placé sur le côcù et replié, comme on dit vulgairement, en chien de fusil. Ses genoux sont sous son menton et ses bras entourent ses jambes. Il est fortement attaché sur le plancher en bambou. On le coiffe quelquefois d’un bonnet de paille qui indique le sort auquel il est destiné.
Le côcù portant le prisonnier est placé sur la tête d'un porteur, qui le promène par toute la ville, et chacun peut voir de près ceux à qui il sera bientôt donné de contempler, dans l’autre vie, les anciens rois de Dahomey, jouissant en paix de la félicité qui leur est réservée.
Cette exhibition dure plusieurs jours ; tous les prisonniers sont portés, à la suite les uns des autres, par toutes les rues, jusqu’au moment de la fête; il est défendu de les frapper ou de les insulter.
On bâtit, sur un des côtés d’une grande place publique réservée à cet effet, une estrade haute de 2 mètres, bordée d’un garde-fou et ornée d’étoffes, où prennent place le roi et sa famille. Le monarque met à sa droite les Européens lorsqu'il y en a, à sa gauche ses ministres, le prince hérilier, sa première femme, qui, seule, pourrait s'appeler la rene; derrière lui, ses enfants, ses autres femmes, ses serviteurs, et tout te personnel nombreux qui compose sa maison.
Parfois les blancs et les autorités sont placés au pied ou au premier rang, en face de l’estrade, sur laquelle le roi et sa famille seuls prennent place.
Le peuple est, tout autour, maintenu par des gardes et des amazones, de façon à laisser, au pied de l’estrade, un grand espace libre. Au milieu de cet espace, un grand bassin de cuivre martelé, de :0 centimètres de diamètre, reluit au soleil; à côté, l’exécu- teur, délégué du mingan que ses fonctions gouvernementales et religieuses appellent ailleurs, est assis tranquillement, ayant à côté de lui plusieurs sabres dahomiens. Cette arme, petite mais redoutable, est particulière au pays; large et lourde à l'extrémité, étroite à la base, la lame est faite exprès pour trancher sans effort le cou d'un homme. Le manche est court, maïs bien en main. Les sabres qui servent dans ces circonstances sont quelquefois ornementés de cuivre; leur lame est ciselée et découpée à Jour.
Le roi fait apporter des paniers de cauris, et, du haut de l’estrade, jette au peuple quelques poignées de coquillages. Les acclaimations commencent à l’adresse du grand, du généreux souverain,
les amazones tirent quelques coups de fusil. La fête est commencée.
On voit apparaître à l’une des extrémités de la place une longue file de porteurs ayant sur la tête le sinistre côcd. Les amazones font ouvrir à ce cortège un passage dans la foule. Tout s’écarte silencieusement avec un respect involontaire pour ceux qui passent. Le méou se lève et harangue un instant la foule, dans le plus grand silence ; il dit au peuple que le roi l’a appelé pour assister aux funérailles de ses ancêtres célèbres ; qu’il va assister au départ de ceux qui vont dans l’autre vie donner aux rois défunts des nouvelles de leur bon peuple et du noble successeur de leur dynastie, que Dieu protège, etc..; 1l termine par des louanges à l'adresse du roi. La foule répond par des acclamations, reçoit encore quelques poignées de cauris et tout rentre dans l’ordre, car le cortège des porteurs arrive en ce moment devant l’estrade, où il s'arrête et se range en ligne.
Ce sont les victimes qui vont être offertes en holocauste à la mémoire des rois morts.
En plus des pauvres êtres humains dont nous avons parlé, le spectateur aperçoit avec étonnement toutes sortes d'animaux sauvages ou apprivoisés attachés chacun sur des côcds comme les hommes. Les mammifères, les reptiles, sont muselés afin qu'ils ne puissent mordre.
Le grand féticheur et premier dignitaire de la religion après le roi, le mingan, se lève alors, et devant cette multitude muette de respect et de superstition prononce une allocution longue et énergique au dieu des morts; c’est la seule circonstance où l’on voit le chef de la religion officier lui-même. C’est un vieillard générulement; il n’accorde cette grande faveur qu'aux mânes des rois. Sa parole magnétise la foule.
Après une longue prière, il offre au dieu, en holocauste, quelques victimes de la part du roi et pour le bien-être de ses pères.
On prend alors un des animaux qu'on porte sur le bord de l'estrade afin que le souverain jette un regard sur la victime. Dès qu'il l’a vue, il fait un signe, et l’on pousse légèrement le côcù qui fait la culbute et tombe au bas de lestrade; un féticheur lui coupe immédiatement la tête et fait couler son sang dans une bassine à part. On voit défiler ainsi sur l’estrade les animaux les plus variés : des chiens, des chats, des porcs, des coqs, des hyènes, des chacals, des singes, des crocodiles, des chats-tigres, etc.
Le roi prononce quelques mots et jette encore des cauris pendant qu’on enlève les cadavres des animaux qu'on traîne hors de la place.
On bat ensuite le gongon et tout rentre dans le silence et l'immobilité. Après les animaux, le tour des hommes est arrivé.
Les malheureux destinés au sacrifice sont placés les uns à côté des autres sur le rebord de l'estrade, c’est-à-dire à quelques pas du roi. Ces infortunés sont plus morts que vifs; quoique mis au courant du sort qui les attend, ils ne peuvent s'empêcher, par un sentiment naturel à l’homme, de conserver jusqu'à la dernière minute une lueur d'espoir. En ce moment, ils sont bien près de l'éternité ; chacun d’eux doit avoir d'amères pensées.
Il dormait paisiblement dans sa case, quand, une nuit, il fut surpris, garrotté, arraché brusquement aux siens, à son village. Emmené prisonnier, il fit d’abord une dure détention ; aujourd'hui, ses ennemis vont le tuer, il ne reverra plus ceux qu'il a connus ou aimés, il va mourir. Pourquoi? Pour qui ? Qu’a-t-il fait ? Quel crime a-t-il commis ? Et cette angoisse se lit sur sa physionomie ; il est blëme, de cette pâleur du nègre qui lui éclaircit le teint, lui blanchit les lèvres lorsqu'il a cessé de vivre. Le souverain est là, il peut, d’un mot, le rendre à la liberté, au bonheur. Ce mot, il ne le dit pas.
Les Européens, quand il y en avait à ces cérémonies, intervenaient en ce moment ; ils suppliaient le roi d'accorder leur grâce à ces malheureux. Quelquefois, le monarque, bien disposé, accédait à leur désir, du moins en partie ; il leur accordait la vie et le rachat d’un ou deux prisonniers. Jamais de tous’.
D’autres fois, un des prisonniers, mieux inspiré que les autres, demande lui-même d’une voix tremblante sa grâce au souverain, et il s’est produit des exemples où ce dernier la lui a accordée.
Dès que les victimes sont placées sur l’estrade, le roi s'adresse à l’une d'elles d’une voix claire et intelligible, de façon qu'une
4. Le trail suivant, à ce sujet, peint bien le manque de sentiments du noir. Smith raconte qu'il rendit la liberté à deux prisonniers le jour de la fète de l’Estrade, les nourrit et les soigna plusieurs jours ; il ajoute qu’il n’aperçut jamais sur leur visage la moindre expression de reconnaissance ; lorsque, après les avoir remis en bonne santé, il les congédia et leur donna les moyens de se rendre dans leur pays, ils s’éloignèrent aussitôt sans un mot, sans un regard de remerciement.
partie de l'assistance entende ce qu'il dit; il parle au milieu d’un silence général. Tous sont muets de respect : c'est le message aux rois défunts.
« Tu vas voir {ous mes ancêtres dans l’autre vie, dit-il; tu chercheras mon honoré père ; tu te prosterneras devant lui pour moi eten mon nom; tu te couvriras la tête de terre. Tu lui diras que je t'envoie, cette année, lui porter des nouvelles de ce qui se passe ici. Dis-lui que son fils le vénère, l’admire toujours; qu’il se souvient avec orgueil de ses grandes victoires, de ses triomphes éclatants, des conseils qu'il lui a donnés et des leçons qu'il a reçues.
« Dis-lui que son fils respectueux s’informe de sa santé, que lui et tout son peuple le regrettent, et qu'ils espèrent le voir heureux dans l’autre vie.
« Annonce-lui la dernière victoire, les nombreux prisonniers et l'immense butin qui ont été rapportés, et combien de têtes ornèrent, au retour, les rues de la capitale.
« Fais-lui savoir que tout prospère dans son royaume, et que son fils fera respecter, tant qu'il vivra, le prestige et la gloire du Dahomey.
« As-tu compris ?
« Va, que Dieu et le fétiche t’accompagnent ! Voilà les cauris et le tafia nécessaires au voyage. Va ! »
Et le roi touche en même temps le malheureux émissaire du bout du doigt ; c’est le signal de son départ pour l'éternité. Il est culbuté et précipité au bas de l’estrade, où, sans être revenu de l’étourdissement causé par la chute qui a lieu le plus souvent sur Ja tête, il est saisi et décapité d’un seul coup au-dessus du grand bassin de cuivre destiné à recueillir son sang. La tête est mise au pied de l’estrade.
Le départ du second émissaire est moins compliqué. Le roi lui demande s’il a entendu le message donné à son camarade, et il le fait partir aussitôt. Les autres le suivent à courte distance ; il faut d’ailleurs qu'ils fassent le voyage ensemble. Le sang inonde les pieds de l’estrade, le bassin, renversé plusieurs fois dans une des dernières convulsions des victimes, se remplit toujours, les premiers spectateurs sont éclaboussés, le bourreau, son arme, ses aides, ses cadavres, tout est rouge ! Du sang, du sang partout ; c'est une boucherie! Lorsque la dernière victime a succombhé, les corps sont arrachés des côcès, traînés loin de la ville et enterrés
dans les bois, ayant chacun une bouteille de tafa et deux gallines de cauris à côté d’eux.
Le grand bassin de cuivre est porté lentement aux tombeaux, el là, le roi, de sa propre main, arrose de ce sang encore tiède la terre qui recouvre les restes de ses prédécesseurs.
Les cris de la foule, les coups de fusil, les acclamations, terminent cette Journée.
La PARADE. — La parade se compose d’un exercice de mobilisation, d’une revue et de quelques manœuvres.
Après la fête de l’Estrade, le roi laisse passer un certain intervalle; il commande ensuite la mobilisation d’un corps d'armée. Tout se passe comme en temps de guerre; le peuple s’équipe, s’arme et se rassemble aux alentours de la ville.
Le monarque ne prend qu’un effectif de deux à trois mille hommes; le reste du peuple est spectateur. Il y a un défilé de ces troupes et des amazones devant le palais du roi, puis, elles se rendent dans une esplanade des environs, généralement du côté de Cana où ont lieu les exercices.
Le roi Glèlè, mort dernièrement, quittait son palais après le défilé, et arrivait sur le champ de manœuvres équipé en soldat, aussi simplement que le dernier de ses sujets. Il prenait le commandement d’un régiment tout comme un chef de guerre, et le faisait manœuvrer devant les autres, pour prouver qu'il était tou- Jours capable de faire lui-même ce qu’il exigeait des autres.
Le but du déploiement des forces qui a lieu dans cette circonstance est de simuler un départ pour la guerre et les exercices qui le précèdent, lors de la mobilisation.
On exécute des déploiements, des formations, des exercices, puis vient le moment supposé du départ et de la distribution de la poudre qui est, au Dahomey, une grande cérémonie".
Le roi, devant les troupes alignées, appelle le gaou (général en chef), et, après un long discours (dont le résumé est que la poudre est donnée pour la gloire du Dahomey, pour la défense du pays, et qu'il n'en faut faire usage que pour anéantir l’ennemi), il lui remet solennellement quelques barils de poudre.
Après la distribulion, les troupes sont censées partir pour la guerre. Elles quittent le terrain, vont se débarrasser de leurs armes
1. C'est aussi une pure cérémonie, car chaque homme est tenu d'apporter
sa poudre en temps de guerre. Le roi ne donne pas le dixième de celle qui esl consommée.
et reviennent se joindre à la foule qui exécute des danses, des divertissements divers, et tire des coups de fusil. Le roi donne quelques fûts de tafia qui sont répartis entre les assistants. A son retour au palais, il donne des ordres pour qu'on fasse les préparatifs nécessaires aux exercices de guerre qui doivent avoir lieu quelques jours après.
Les cours d'histoire continuent pendant ces intervalles.
ÉXxERCICES DE GUERRE. — Les exercices de guerre seraient loin de paraître un amusement à tout autre peuple que les Dahomiens ; néanmoins, chaque année on les attend avec grande impatience. 1! faut ajouter qu'ils se terminent par la distribution des cadeaux au peuple, ce qui pourrait expliquer, à la rigueur, l’enthousiasme qui accompagne leur venue.
En premier lieu, on procède au eu du mouton ou bossô, qui n'est, en d'autres termes, qu’un tir à la cible pour les grands du pays. Îl y a des prix pour ceux qui touchent ou abattent l'animal. Pour lc tirer, on se servit d'abord de l'arc, puis, plus tard, du fusil à pierre; de notre temps, les chefs et les princes ont des lefaucheux et même des fusils à répétition.
Le mouton ne court généralement pas un danger imminent ; il n’a à craindre que les maladroits. Il est à remarquer que, dans tout ce qu’on dit sur cet exercice, et de tout temps, on a toujours vanté, au Dahomey, l'adresse incomparable du dernier roi au jeu du mouton.
Le prince régnant prend toujours part à ce jeu, mais, quoique chaque fois qu'il fasse feu les cris et les acclamations l’accompagnent, il ne montre, de son vivant, aucune supériorité marquée sur ses concurrents.
Après le tir à la cible ont lieu les exercices de petite guerre.
On fait venir encore un ou deux milliers d'hommes armés qui doivent y prendre part avec les amazones. Les hommes, puis les femmes, reproduisent exactement toutes les circonstances de la guerre. Ils défilent d’abord devant le roi et viennent ensuite se reformer à quelque distance de là.
L'ennemi est supposé être d'un certain côté ; on l’a entrevu et l'on cherche à s'approcher de lui sans être aperçu. Deux cents hommes se détachent en tirailleurs, et, courbés en deux, feignant de s'arrêter derrière des arbres ou des inégalités de terrain, courent vers le point où ils pourront faire feu sans que leur présence soit signalée. Aussitôt arrivés, ils lâchent leur coup de fusil et se
jettent à plat ventre ou se dissimulent afin que, saufla fumée, l’ennemi ne voie rien et ne sache pas à quel parti il a affaire.
D'autres fois c'est le champ de bataille, c'est la rencontre inévitable. Les guerriers, placés sur plusieurs rangs, se précipitent en avant au pas de course et s'arrêtent brusquement en masse compacte. Au commandement du chef, le premier rang fait feu, s’esquive immédiatement de droite et de gauche, va se reformer à la queue où il recharge ses armes; le second fait de même et ainsi de suite. Tout à coup, l’ennemi est censé ouvrir le feu à son tour : des guerriers tombent frappés à mort dans des poses pleines de naturel, serrant leur arme dans les convulsions de l’agonie, d’autres les soulèvent et les emportent, des blessés se traînent çà et là pendant que le feu continue. Tout cela, fait par plusieurs milliers d'hommes, au milieu des détonations et de la fumée, des cris de guerre, des ordres des chefs, du va-et-vient des combattants, offre réellement un magnifique coup d'œil.
Les guerriers dahomiens sont à l'œuvre, leur œil brille, leur physionomie exprime l'agitation; les chefs vont de l’un à l’autre, criant leurs ordres, insultant celui-ci, exhortant celui-là dans la fureur de l’action. Tout est pris au sérieux, chacun se croit sur le champ de bataille devant l'ennemi. Les spectateurs mêmes ne peuvent se contenir qu'à grand’ peine, ils crient, gesticulent, s’échauffent ; ils voudraient prendre part au combat.
Mais celui-ci touche à sa fin, le corps à corps commence ; quelques hommes ont pris leur sabre dont ils frappent les ennemis imaginaires; les crosses tournent en l'air, les cris redoublent ; la victoire sourit aux Fons. On voit des guerriers s’agenouiller tout à coup, poser leur fusil à terre, faire semblant de couper une tête et la soulever d’une façon triomphante; les coups de fusil diminuent, les sabres sifflent dans l'air, abattant de tous côtés les adversaires affaiblis. Les chefs commandent la charge finale. Tous ces hommes courent en avant, redoublant leurs vociférations et leurs gestes désordonnés, ils tournoient, ils reculent, sautent, s'arrêtent enfin. C'est fini, la bataille est gagnée, les ennemis en fuite, le sol jonché de cadavres. La fumée s’envole, découvrant tous ces hommes haletants et couverts de sueur, immobiles dans les postures les plus diverses, contemplant leur œuvre imaginaire.
Le roi félicite et reçoit des acclamations de remerciement ; l’armée se reforme et, en bon ordre, gagne un des coins du terrain où elle s’aligne au repos.
Cette fois les amazones vont donner ; il leur faut d’autres obstacles et de plus grandes difficultés.
Toutes les guerrières arrivent avec un ordre parfait et défilent devant le roi avec un air fier et superbe. On a apporté, depuis la veille, une quantité de matériaux, pièces de bois, branchages, paille, fagots d'épines, etc., à l’aide desquels on construit à la hâte, à une extrémité de l’esplanade, des murailles, des haies hérissées de piquants, figurant, pour la scène qui va suivre, le coin d’une ville ennemie fortifiée. Cette construction est souvent faite plusieurs jours à l'avance, et elle est très bien imitée.
On voit sur la place également de gros canons de bronze plus ou moins bien fixés sur des affûts grossiers‘, dont la gueule béante menace la place de tous côtés; les uns appartiennent aux assiégeants, les autres aux assiégés. A côté de chacun d’eux, trois amazones et deux hommes font le service.
Tous les spectateurs sont haletants; l'intérêt est encore plus grand que dans la scène qui a précédé. On n’a vu que les élèves, on va voir les maîtres.
Les amazones, ayant l’apparence calme, s’éloignent de la place avec un ordre parfait, pour y revenir comme au prétendu but de leur expédition. Sauf quelques-unes, artilleurs ou de service auprès du roi, elles sont toutes là, c’est-à-dire plusieurs milliers.
Arrivées dans le lointain, elles font volte-face ; la fiction commence.
Elles sont à peine en vue de la ville ennemie ; elles s’accroupissent comme dans des broussailles et restent immobiles; les chefs se réunissent, formant à l'écart un petit groupe qui semble discuter. Au milieu, l’un d’eux, la générale en chef, debout, gesticule, montre souvent la ville et a l'air de discuter un plan de campagne. Le conciliabule est terminé, paraît-il. Tous les chefs s’éparpillent et rejoignent leur poste; on a décidé que l'attaque aurait lieu de ce côté, par la surprise. Les ennemis sont forts, résolus et nombreux ; il faut arriver par la ruse et sans perdre de temps. En avant!
Les formations nécessaires s’opèrent. Accroupi, rampant même,
4, Ces canons proviennent les uns des anciens vaisseaux négriers, d'autres de navires naufragés. Le roi de Juda en acheta deux en 1722 à la Compagnie hollandaise, avec munitions et accessoires, moyennant quatre-vingtcinq esclaves mâles. Ce sont de grosses pièces à l’âäme et à la lumière rouillées.
il faut surtout ne pas être aperçu. On ne voit, à terre, qu'une tache foncée qui ondule et avance insensiblement. Une reconnaissance part en avant ; elle a pour mission de s'approcher le plus possible et de revenir aussitôt dire ce qu’elle a vu.
Ce détachement (une dizaine de femmes) se dissimule, s’éparpille et apparaît sur la place en rampant avec précaution. Arrivée au pied des palissades, chacune examine, se soulève lentement, essaye de voir à l'intérieur, écoute attentivement pendant un instant, les bruits qui paraissent venir de la ville. Rien de particulier. Le moment paraît propice ; les espions s’éloignent à la hâle comme ils sont venus et tout rentre dans le plus grand calme. On se prépare à l'attaque; une réserve protège les derrières et le corps d'armée s’avance aussi vite que lui permettent sa position et la nécessité de ramper pour dissimuler sa présence.
Mais voici que quelques habitants (une quinzaine d’amazones figurent l'ennemi) ont des soupçons sur le danger quiles menace; on voit, pour la première fois, leur tête inquiète apparaître audessus des murs et interroger circulairement l’horizon. Ces figures, qui se montrent et disparaissent tour à tour à plusieurs endroits différents, réussissent à donner l'illusion parfaite d'une foule inquiète, cherchant à voir l'ennemi qu’elle attend. On voit même apparaître des canons de fusil, qui indiquent que les citadins se préparent à la défense.
Dès que la première têle est apparue sur les remparts, tout, dans les rangs ennemis, est resté immobile ; la marche est suspendue et chacun est dans la position qu'il avait en cet instant; les soupçons ayant été éveillés, il n’y a plus autant de précautions à prendre, il faut cette fois opérer énergiquement; la générale donne ses ordres, qui sont portés de ligne en ligne.
Tout à coup le signal est donné. Cette multitude se soulève, le centre se précipite en avant pendant que les ailes mettent un genou en terre, prêtes à faire feu pour protéger l’attaque.
Les assiégés s’agitent derrière le rempart dans le désordre simulé d’une surprise ; des feux de peloton bien nourris accueillent leur apparition; ils abaissent leurs fusils et ripostent ; la voix puissante du canon se mêle au bruit de la mousqueterie, le centre court toujours, raccourcissant à chaque pas la distance qui le sépare des remparts; l’artillerie fait des trouées dans le rang des assiégeants, des centaines d’amazones tombent à la renverse, foudroyées à chaque explosion. L'attaque est manquée, le centre
bat en retraite, marchant à reculons, faisant feu et emportant, au fur et à mesure, les morts qui jonchent le sol; le corps des amazones se replie et feint de disparaître, dissimulé dans un bois ou des broussailles.
Les assiégeants arrêtent leur feu, n'étant plus censés apercevoir l'ennemi.
Dans le rang des assiégeants, tout le monde a repris sa place; le conseil des chefs, après une nouvelle et courte délibération, décide une nouvelle attaque. Cette fois, le corps entier va donner; il faut emporter la place.
Au moment où les assiégés se croient débarrassés de l’ennemi, celui-ci démasque son artillerie, qui n'avait pas encore servi. Cette fois, il ouvre le feu et marche sur la ville au pas de course ; il est presque au pied des remparts, lorsque du haut de ceux-ci on commence à tirer.
La scène qui suit est indescriptible : au milieu du fracas de la mousqueterie, du canon qui tonne, d’un bruit inouï enfin, les cris perçants et sauvages des amazones jettent encore leur note dominante. Au milieu d’une épaisse fumée, où ils apparaissent comme des êtres fantastiques, ces démons femelles, le fusil d’une main, le sabre de l’autre, se précipitent sur le rempart. Les épines, les obstacles, les escarpements semés à dessein sur leur passage, tout est franchi par cette avalanche humaine en moins de temps qu'on ne peut le dire; toute la colonne a passé là en quelques minutes. Le feu cesse, la fumée s’évanouit et tous les spectateurs acclament, de leurs cris frénétiques, l’apothéose de la sauvage féerie, montrant toutes les guerrières qui ont pu trouver place sur les remparts debout et regardant la foule dans l'attitude du triomphe le plus complet.
Les amazones se reforment immédiatement et viennent s’arrêter devant le souverain, la plupart meurtries et sanglantes à la suite de la dure épreuve qu'elles ont traversée; un grand nombre d’entre elles ont les membres écorchés par les épines, mais leur visage ne trahit aucune souffrance ; elles vont encore danser avant de quitter la fête. Plus elles sont blessées, plus grand est leur mérite.
Le roi les félicite, leur remet, ainsi qu'aux hommes, les cadeaux qui leur sont destinés : cauris, tafia, pagnes, étoffes, mouchoirs, etc. Chacune des armées exécute, avant de se retirer, quelques danses de guerre pour remercier le souverain de sa générosité.
Les exercices de guerre sont terminés ; ils varient suivant le programme donné par le roi ; guerriers ou amazones simulent soit un combat, un siège, une scène de pillage ou une poursuite. Mais, quels qu'ils soient, ces exercices ne laissent pas d’être cruels, car les troupes, excitées par la présence du roi, la danse, le nombre des spectateurs, prennent leur rôle tout à fait au sérieux, se blessent quelquefois grièvement et rapportent tout au moins des écorchures de ces sortes d’amusements.
Pour terminer la fête, le roi veut aussi voir le peuple échanger des horions. Il fait apporter des quantités de cauris, d’étoffes coupées en morceaux, de la verroterie et les fait jeter en l'air, du haut de l’estrade, de tous côtés, au milieu de la foule. On prévoit aisément le désordre qui en résulte.
Les assistants, excités par les exercices qu'ils viennent de voir, se bousculent pour ramasser les dons. Des poussées, on en vient aux insultes et le monarque, dans la plus grande jubilation, assiste bientôt à une bataille générale; les coups pleuvent, on ne voit que des poings qui se lèvent et retombent au milieu des vociférations sauvages. La distribution continue.
La poussée devient telle aux environs de l’estrade, que des gens sont soulevés et courent littéralement sur les épaules des autres. Cette mêlée dure jusqu’à ce que les cadeaux soient terminés.
Le roi et sa suite ont quitté la place un peu auparavant. Lorsque le calme se rétablit, un grand nombre de gens sont emportés, quelques-uns blessés, mais la plupart à moitié étouffés, défigurés ou assommés à coups de poing.
Telles sont les fètes des coutumes. Dans toutes les circonstances, on y trouve la cruauté et le sang répandu.
CORTÈGE DES RICHESSES. — Le cortège des richesses a pour but de donner au peuple une idée de la puissance du souverain et d'augmenter encore, si possible, son immense prestige. Le roi fait défiler, devant la foule assemblée, sa famille, ses nombreux serviteurs et tous les beaux objets qu'il possède. Le cortège est généralement placé dans l’ordre suivant :
Précédés par des tam-tams et un orchestre indigène, s’avancent la femme attitrée et les enfants du roi, parés, pour ce jour-là seulement, de riches costumes et d'une quantité de bijoux; ensuite, les femmes du Zigre (celles, parmi ses épouses, qui ne le quittent pas), qui sont également parées, ce jour-là, de soie, d'or et de bijoux de prix appartenant au roi, mais dont le port, en temps
ordinaire, est défendu par les traditions ; elles portent chacune un des nombreux bâtons du roi. Puis viennent les richesses du roi, comprenant tout ce qu'il possède dans son palais ayant une valeur réelle ou supposée. On voit porter de l'argenterie, de l’orfèvrerie, des meubles légers, des pendules, mille objets provenant de la civilisation, qui sont entassés, sans qu'on en connaisse l'usage, dans les différents palais du roi; la plus grande partie de ces choses provient de pillages de navires naufragés ou bien de cadeaux faits par les Européens; de tout temps, on a offert au roi des objets assez étranges, tels que chaises à porteurs, instruments de musique, arquebuses à rouet, automates, sabres de toutes les formes, costumes d’opéra-comique, casques de pompier ou de cuirassier, chapeaux d’amiral ou de général en chef, etc. Mais il n’a jamais fait usage de tout cela, il a toujours continué à s’habiller avec un simple pagne et un bracelet en fer, ou deux, comme la tradition l’a établi pour les guerriers dahomiens de noble race.
Parmi toutes les vieilleries que possède le monarque, un amateur d’antiquités pourrait faire des découvertes curieuses autant qu’authentiques ; ces choses ont été transmises de père en fils, de roi en roi, et sont exhibées ainsi chaque année.
Tous ces objets sont portés par un grand nombre de serviteurs. Viennent ensuite ce que nous nommons les curiosités du pays, c'est-à-dire des échantillons parfaits de la manufacture indigène, mais offerts au roi ou fabriqués pour lui avec un grand soin. Il possède, entre autres choses, des tabourets sculptés, qui sont des merveilles de l’industrie locale; il aime à offrir ces objets aux Européens, car il sait qu'ils y attachent du prix. |
Le défilé des richesses termine généralement les coutumes ; quelques jours après, le roi assemble les chefs et les congédie avec ses ordres et ses recommandations; il reçoit les Européens et les Brésiliens et les remercie de leur visite, et tout le monde regagne sa résidence ; les routes sont encombrées de hamaçaires, de porteurs, de gens quittant la capitale. Abomey redevient morne comme de coutume.
Le roi lui-même quitte généralement la ville et va se reposer dans un de ses palais. Il songera à la nouvelle expédition.