CHAPITRE II
Causerie familière sur la vie dans ces pays, les maladies les plus communes ct Ja façon d'y apporter des soulagements en l'absence d’un médecin, la nourriture et l'habitation à préférer. — Régime. — Équipement.
Il est possible que l'expérience que nous avons acquise dans ces régions, au point de vue de l'existence matérielle de l’Européen, soil de quelque utilité aux nouveaux venus dans le pays ou à ceux qui ont l'intention de s’y rendre.
Le climat de tout le golfe de Bénin est, sinon meurtrier, du moins contraire pour l’Européen. Cette humidité continuelle dans laquelle il vit, ces miasmes qui se dégagent, sous les rayons du soleil, des lagunes ou bords des cours d’eau et des marécages qui couvrent la région du littoral, cette nourriture dépourvue de principes fortifiants et enfin une chaleur accablante sont autant de causes qui amènent en peu de temps, sinon toujours, des maladies graves, du moins un affaiblissement général qui porte de graves atteintes à la santé.
Dans ce pays, tout est précoce : l’indigène est vieux avant l’âge, la végétation hâtée donne deux récoltes par an; tout est accéléré, poussé à outrance et, par conséquent, usé par ce fonctionnement anormal.
L'organisme de l’Européen subit la même influence ; tout fonctionne chez lui, tout est excité ; son pouls bat plus vite ; il est dans un état de moiteur continuelle, qui l’affaiblit au début et, plus tard, est le résultat même de cette faiblesse. Ses digestions sont rapides et mal faites, et il ne profite pas de sa nourriture ; toutes les sécrétions sont doublées ; la production de la bile dépasse de beaucoup les besoins du fonctionnement normal de l'organisme, et son amoncellement le prédispose à la fièvre. Au moral, il devient irritable, venimeux, mauvaise langue, prend tout
et tout le monde en grippe. Il est rarement bien portant ; il a toujours quelque chose à soigner, et cet état influe sur son caractère.
Le grand ennemi à combattre, c’est l'anémie ; ses premiers symptômes n'apparaissent guère qu'après cinq ou six mois de séjour. Sa peau perd la teinte rosée qu’il a apportée d'Europe ; il devient jaune; c’est ce que nous appelions, à la côte, cttronner. Ses oreilles prennent une teinte transparente et pâle, et cette dernière particularité fait aisément distinguer, en Europe, ceux qui reviennent des climats malsains.
Chacun doit payer, en arrivant, ce qu'on appelle le tribut au climat ; ce sont les premières atteintes de la fièvre. Elle apparaît, dans ces régions, généralement au bout d’un mois, rarement plus tard que trois ou quatre. Le plus tôt est le mieux. Ceux qui ont la fièvre tout de suite en arrivant la supportent beaucoup plus gaillardement, car ils sont frais débarqués. Plus elle se fait attendre, plus la fièvre est forte, car on va toujours s’anémiant et l'on a moins de force de résister à ses atteintes.
Les vieux côtiers (Européens sur la côte depuis plusicurs années), quand ils sont complètement anémiés, n’ont même plus la force d’avoir la fièvre ; elle n'apparaît, chez eux, que très rarement. Les gens qui supportent le mieux ces climats sont ceux qui sont secs et nerveux ; les gens sanguins et sujets à l’embonpoint y souffrent beaucoup. On ne peut changer le climat, mais on arrive, par une hygiène bien comprise, à mieux résister à ses atteintes.
La mortalité, chez les Européens sur la côte, atteint en moyenne le chiffre de 70 pour 400 ; il faut ajouter que l’intempérance entre pour un tiers dans ce chiffre, ce qui réduit les décès causés par le climat à peu près à 50 pour 100.
Dans ces régions, le moindre excès, la plus petite dérogation à ses habitudes régulières se paye tôt ou tard. Il y a plusieurs genres de fièvre, ou du moins divers degrés d'intensité dans la maladie. {l y a la fièvre ordinaire, l'accès bilieux, l’accès bilieux hémalique, l'accès pernicieux et plusieurs autres genres d’affections qui ont toutes pour cause, à un degré plus ou moins prononcé, le paludisme et l’insolation.
Nous ne parlerons que de la fièvre ordinaire, car, pour les autres, si l’on n’a pas de médecin, il faut s’en rapporter à sa destinée. Voici ses symptômes les plus communs :
Quelques jours avant l'accès (deux ou trois), on ressent une courbature générale plus ou moins prononcée; on a les reins brisés ; les jarrets sont las comme après une longue marche ; toutes les articulations éprouvent une espèce de gêne ; on s’étire à chaque instant, on bâïille ; on a quelquefois un léger mal de tête ; à table, on mange sans appétit, sans goût. Tous ces symptômes disparaissent pendant la digestion, lorsque l'accès n'est pas trop rapproché; on oublie alors, après le repas, ce qu'on a ressenti avant et, le lendemain ou le soir même, on l’éprouve de nouveau.
Si l'on a bien dormi, le matin on se sent fort bien; mais les douleurs dans les articulations reviennent dans la journée, ainsi que le dégoût de nourriture qui va croissant. Le jour de l'accès, quelques heures après le réveil, on ressent un fort mal de tête et un malaise général; on a soif et l’on s’étire de plus en plus souvent. On éprouve graduellement une sensation de froid qui va en augmentant ; on se couvre et néanmoins on grelotte ainsi pendant plus d’une heure. La réaction s'opère ensuite d'elle-même, qu'on soit couvert ou non; on a cette fois très chaud, on étouffe ; le mal de tête augmente et l’on a une envie de vomir de plus en plus prononcée, jusqu'au moment où l’on rend de la bile.
Les vomissements durent plusieurs heures et plus ils sont abondants, plus ils soulagent, quoique les efforts qu'ils occasionnent soient très douloureux. Dans les gros accès de fièvre, cet état dure plusieurs jours ; mais, en général, quand le soir arrive, on s’endurt, et le matin, sauf un pouls un peu agité, on se sent beaucoup mieux.
Si l’on prend les précautions nécessaires, c’est fini pour cette fois. |
Il va sans dire que nous ne parlons ici qu'en général et d’après les symptômes qui se manifestent à peu près chez tous les Européens.
Un médecin célèbre l’a dit : Z{ n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. Chacun éprouve des sensations plus ou moins intenses ou durables, selon son tempérament, et c'est à lui à juger mieux que personne de ce qui lui apporte un soulagement.
Il y a des blancs qui ne ressentent pas avant la fièvre la période de froid et de réaction; les vomissements les prennent tout à coup ; d’autres n’ont pas de fièvre, mais rendent à des intervalles assez rapprochés, à leur réveil généralement, une certaine quan-
tité de bile; d’autres encore n’ont pas de vomissements, mais souffrent de migraines excessives, en même temps que leur température s'élève fortement ; enfin il y a des gens qui sont pris d’une forte diarrhée qu'ils mettent quelquefois longtemps à faire cesser.
Ce sont les diverses façons dont le mal du pays, qu'on appelle fièvre, se manifeste chez les différents individus.
Pour remédier au mal, nous conseillons à ceux qui n’ont point de médecin ni de camarade expérimenté de trancher la fièvre dès le début. Dès qu'ils éprouvent ce semblant de courbature ou de malaise, ils devront prendre, en deux fois, chaque jour, 80 centigrammes ou { gramme de sulfate de quinine ; on prend ce médicament dans du pain azyme, des capsules ou, à défaut, dans du papier à cigarette ou bien délayé dans un demi-verre d’eau où l'on jette un cristal d'acide tartrique.
Nous avons remarqué que cette dernière façon est celle qui permet d'obtenir l'effet le plus rapide ; on évite ainsi à l'estomac la peine et le temps de délayer la quinine, et elle agit presque immédiatement. Il faut prendre ce médicament deux heures au moins avant ou trois heures après le repas ; autrement, il passe dans la digestion et ne remplit pas le but désiré.
On prendra donc de 80 centigrammes à 1 gramme par Jour, et, si les symptômes de fièvre disparaissent, on ira en diminuant la dose de 15 centigrammes par jour pendant trois ou quatre jours encore. Si, au contraire, les symptômes continuent, on poussera jusqu’à À gramme et demi, en deux fois, et l’on prendra un bon purgatif.
Quand la fièvre est dans son plein, que les vomissements et le mal de tête se font sentir, et surtout que latempérature est élevée, la quinine devient inutile; on ne doit la prendre que comme remède préventif, ou bien après l'accès, lorsque la température et le pouls sont revenus presque à l’état normal. Elle est destinée alors à empêcher le retour possible de l’accès et doit ètre prise trois ou quatre jours encore après l'attaque de fièvre, en diminuant la dose chaque fois. À ceux qui n’ont rien pour mesurer la quinine, nous dirons que tout ce que peut contenir une feuille de papier à cigarette, en laissant l’espace nécessaire pour la fermer sur le médicament, équivaut à 1 gramme.
Il est reconnu, par les médecins, que, dans ces régions, les purgatifs salins sont de beaucoup à préférer aux purgatifs hui-
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leux ; le sulfate de soude, le sel d'Epsom, quand on peut les supporter, sont les meilleurs. On peut en prendre 40 ou 50 grammes, c'est-à-dire une bonne poignée délayée dans de l’eau, le matin, à son réveil ; on masque le goût salé et amer par du Jus de citron ou d'orange, du sirop, du café, ce qui plaît le mieux.
Si l’on veut prendre de l'huile de ricin, nous conseillons de remplir à moitié un verre de bière, faire couler doucement l'huile dessus (30 ou 40 grammes) et verser sur l'huile l’autre moitié de la bière bien écumante. On avale le tout sans perdre un instant et l'on ne goûte pas au médicament par ce stratagème.
Après un an de séjour, si l’on peut se mettre deux fois par semestre (pendant quinze jours) au quinquina et au fer, on atténuera un peu les effets de l'anémie.
Ceux qui sont destinés à vivre sur la côle ne pourront trouver des médecins et des médicaments qu’à Porto-Novo, Lagos et Petit- Popo. Il sera donc prudent de se pourvoir d’une pharmacie très succincte, contenant de la quinine, des purgatifs, du fer, du quinquina, un peu de chloral pour combattre les insomnies persistantes qui se manifestent quelquefois lors des premières fièvres, de l’acide phénique et, pour ceux qui s’en trouvent bien, de l'antipyrine ‘.
Il ne faut pas dédaigner, en certaines occasions, les remèdes indigènes, qui donnent parfois de très bons résultats.
D'ailleurs, le tempérament de l’Européen change totalement dans ces régions ; il s’assimile pour ainsi dire à son climat, et il est possible que des plantes des mêmes latitudes, qui ont été placées là comme le remède à côté du mal par la prévoyante nature, puissent mieux contribuer à lui apporter un soulagement que des drogues apportées d'Europe, le plus souvent avariées par l'humidité et la chaleur.
Nous avons vu les médicaments du pays, des herbes infusées pour la plupart, faire de très bonnes cures dans les cas de bou-
1. Depuis quelques années, il exisle des médicaments comprimés sous forme de tablettes ou tabloides qui ont l’avantage, très précieux dans ces climats, d'être à peu près inaltérables, et de pouvoir être pris à la dose que l'on désire. Nous n'avons fait usage en Afrique, pendant quatre ou cinq ans, que de ces tabloides, el nous en avons obtenu de bons résultats. Comme ils sont très peu connus cn France, c'est rendre un réel service de les signaler. En s'adressant à la maison Burroughs, Wellcome, de Londres, qui a la spécialité de ce genre de médicaments, les voyageurs pourront sc procurcr ces {abloides dosés sclon leurs indications.
tons, plaies, furoncles et autres affections de la peau que cause, chez certains individus, le séjour dans ces régions.
En général, quand on a sa fièvre régulièrement, on est à l'abri d’une foule de choses fort ennuyeuses : les affections de la peau, la diarrhée, les fortes migraines, les vices du sang, incommodent surtout ceux qui ne l'ont pas souvent.
Chaque fois qu'on a la fièvre, elle a comme conséquences un purgalif, des toniques, des fortifiants, si l’on peut s’en procurer, et c’est une façon indirecte d’être forcé à se soigner. Quand on ne souffre pas, on renvoie toujours au lendemain les médicaments qu'on devrait prendre ; on trouve les précautions inutiles, on n'y pense pas ; il vous semble, parce que vous vous sentez bien, que vous ne serez jamais malade. On voit ainsi tout en rose au point de vue de la santé, jusqu’au prochain accès.
Personne n’est exempt du tribut au climat; nous n’avons Jamais vu, ni aucun médecin n’a constaté une exception, chez les Européens, à cette règle invariable. On trouve pourtant des gens qui vous disent qu’ils n’ont jamais eu la fièvre ; c’est, le plus souvent, de la forfanterie, ou, s'ils sont de bonne foi, cela vient de ce que la fièvre se présente chez eux sous forme de fortes migraines, de coliques, de diarrhées, d'irruptions cutanées, etc., et qu'ils s'imaginent ainsi ne pas l’avoir. Il y en a d’autres qui font de cela un sujet d’amour-propre : la fièvre les prend le suir, disparaît le matin, et ils se gardent bien de dire qu’ils viennent d'en piquer une, selon l'expression consacrée.
En général, il faut éviter, si l’on peut, de souffrir de la fièvre trop souvent, mais de temps en temps, tous les mois par exemple; il vaut mieux la laisser avoir son cours ; les vomissements, la transpiration qui en résultent, vous soulagent énormément et vous évitent, comme nous le disions plus haut, une foule de pelites souffrances. Quoique un peu affaibli, on se sent soulagé d'un grand poids ; l’appétit revient, le sommeil également ; on est tranquille pour quelque temps.
Dans les cas graves, où l’on s’aperçoit que l’état du malade ne fait qu'empirer, laissant les médicaments sans résultats, le plus prudent est de le faire transporter dans une ville où il y a un médecin, ou, sur le bord de la mer, se rendre à bord du premier vapeur pour y consulter le docteur qui s’y trouve généralement.
La légère insolation n’est qu’une forte migraine accompagnée
de malaise plus ou moins prononcé ; un peu de quinine et une bonne nuit la font disparaître.
L'insolation violente se manifeste par des vomissements, des douleurs atroces au cerveau, des syncopes fréquentes et un état de torpeur d'autant plus dangereux que la température s'élève. Il faut installer à la hâte un récipient laissant égoutter de l’eau fraîche sur la tête du malade, de façon que les compresses qu’on y met ne puissent sécher et s’échauffer. Il faut arriver, par tous les moyens possibles, à diminuer la fièvre. Si la quinine reste sans effet, prise à l’intérieur, on a recours, si l’on peut, aux injections hypodermiques et à l’antipyrine à double dose. Un violent purgatif, une goutte ou deux d'huile de croton, par exemple, apportent souvent du soulagement. ‘
L'accès pernicieux, du moins l'affection à laquelle on donne ce nom sur la côte, est un mélange de très forte fièvre et d’insolation, ou bien une très forte insolation avec un empoisonnement complet par le paludisme.
Le nom d'accès bilieux hématurique, qui indiquerait plutôt des déjections de sang, est donné à tort, d’après les médecins, à la maladie que les Anglais appellent black water fever, et les Portugais vorntto negro.
Néanmoins, faute d'autre nom, nous l’appellerons ainsi. L’évacuation par la bouche devient jaune, puis verte, vert foncé et finalement presque noire ; les urines, après avoir passé par toutes les teintes du rouge, ont, au dernier période, la teinte du vin ; les selles subissent la même transformation. Le malade tombe dans un état de prostration dont il ne se relève plus généralement ; il perd plus ou moins ses facultés et prononce des phrases incohérentes. La température du corps arrive, dans cette maladie, au plus haut degré qu'elle puisse atteindre, avant d'amener la mort ; c'est le plus grand ennemi à combattre. Des médecins noirs de Lagos sont devenus très habiles (par la pratique continuelle, les accès bilieux hématuriques étant très communs à Lagos) à soigner cette affection ; ils ne s'occupent, au début, qu'à abaisser la lempérature, sans songer aux autres complications ; ils se servent de l’antipyrine donnée à très haute dose pour arriver à ce résultat. Dès que la fièvre est moins intense, le reste se guérit facilement ; mais on ne peut, la plupart du temps, diminuer la température. La maladie est très courte ; elle dure de huit heures à trente-six heures au plus.
L'accès hématurique tue quinze malades sur vingt aujourd’hui ; autrefois, il n'en échappait pas un seul. On en constate peu de cas au Dahomey, quelques-uns à Porto-Novo ; mais, à Lagos, c’est le mal du pays ; il y a peuplé deux cimetières étendus, depuis trente ans que les Européens fréquentent la région.
On dit que l’une des causes de l’accès hématurique est l'usage d’une eau traversant ou baignant d'anciens cimetières. Les Allemands, sur la côte, sont loin de boire de l’eau : ils ne s’en servent que pour leur toilette, et ce sont ceux qui sont le plus décimés par l'accès hématurique. Il faut donc en conclure que l'alcoolisme prédispose également à la lerrible maladie.
Les saisons influent beaucoup sur l'état de santé, mais aucune d'elles n’est plus malsaine que les autres ; selon les individus, les uns se trouvent mieux à la saison sèche (peut-être est-ce la majorité), les autres à la saison des pluies. Celle-ci affecte surtout les nouveaux venus, à cause de la grande humidité qu’elle amène.
L'Européen qui arrive à la côte d'Afrique a généralement à s’arranger au hasard des circonsiances. Là, comme ailleurs, sous les mêmes latitudes, on fait comme on peut ; mais il peut se produire des cas où l’Européen se trouve à même de vivre comme il l'entend, et, dans ce cas, comme nourriture et habitation, il est des conditions indispensables au bien-être.
HagiraTion. — Dans les villes ou villages, tenez-vous le plus à l'écart possible des indigènes ; construisez votre maison en dehors de leurs quartiers malpropres et malsains. Il faut que votre maison ait un étage, si peu élevé qu'il soit ; il n’est pas sain, avec l'humidité qui règne partout, de vivre dans un rez-de-chaussée, au niveau de terre; sans compter les rats de toutes tailles, les serpenis venimeux et mille insectes qui seront vos hôtes continuels, vous aurez des rhumatismes et des douleurs qui viendront alterner avec la fièvre. Si vous ne pouvez avoir un étage, ayez tout au moins un terre-plein d'un mètre de haut, et laissez ses abords à angle droit.
Il est très malsain de se calfeutrer dans un appartement pour la nuit, il faut prendre l'habitude de dormir avec fenêtres et portes ouvertes, à moins de danger de la part des indigènes, ce qui est rare. Si la maison est entourée d’une palissade ou d’un mur, le soir on est chez soi, et si l’on prend l'habitude de ne jamais rien laisser traîner, les voleurs ne sont pas à craindre.
Si l’on prend l’habitude de dormir dans un appartement fermé,
le jour où l’on voyage on ne peut la continuer, et l’on prend mal. Dès le début, il faut donc s’habituer à dormir au courant d'air, et si les premiers jours on paye cela d’une légère colique au réveil, il ne faut pas y faire attention. |
Évitez de faire usage de lumière dans votre chambre; vous n'attirez pas ainsi une foule d'insectes et des quantités de moustiques ; faites toujours usage de la moustiquaire, qu’il y ait ou non des cousins ; elle empêche les insectes d'entrer et, sans gêner votre respiration, évite que les fortes brises vous frappent trop directement.
Nourriture. — La nourriture est le point le plus important. Il faut que toutes les considérations s’effacent devant la nécessité d’une bonne alimentation. C’est la base de la santé, et elle passe avant tout.
Il faut, autant que possible, qu’on mange des choses fratches ; la dépense est peu élevée, et il ne faut pas y regarder. On trouve du bœuf, du mouton ou du chevreau presque partout ; les poules, les canards ne manquent pas, les œufs non plus ; quant au lait, si l’on ne s’en occupe soi-même, les indigènes ne savent pas traire les vaches d’une façon qui plaise à tout le monde, et l’on se contente alors du lait concentré en boîte, qui est excellent.
Pour les légumes, il faut avoir son potager à soi, comme toutes les graines ne réussissent pas, voici ce qu’il faut semer ou laisser :
Toutes les laitues, la chicorée, l’andive, l’escarole, le persil, le cerfeuil, l’aubergine, la tomate, le potiron, le navet, la carotte, Ja betterave, le radis, le choux frisé et pommé, le haricot, poussent plus ou moins bien, mais donnent des résultats.
Le cresson de fontaine peut être obtenu avec beaucoup d’eau, d'ombre et de soin. Tous les légumes doivent être mis à l'ombre de dix heures du matin à trois heures de l'après-midi, au moyen de feuillage qu’on étend à 30 centimètres au-dessus des carrés du potager.
La terre rougeâtre ou argileuse ne vaut rien pour la culture; il faut du terreau gras et noir, qui abonde dans le pays, si l’on creuse assez profondément pour l'obtenir. On doit le fumer avec de la bouse de vache, des matières végétales en décomposition, etc.
1. Les indigènes, ne sachant pas iraire les vaches ou chèvres, teitent, se remplissent la bouche de lait, et le crachent dans le récipient. Quoiqu'ils aient la bouche très propre, les dents magnifiques, c'est en contradiction avec nos usages.
Le melon vient très mal, sa réussite est une exception; la pomme de terre, le céleri, le cardon, l’artichaut, le petit pois, le salsifis, sont autant de choses auxquelles il faut renoncer à la côte.
Tous les légumes qui croissent donnent des résultats très rapides ; on peut avoir des radis en un mois.
Il y a un système que nous recommandons à ceux qui aiment beaucoup la salade et ne disposent pas d’un grand jardin : c’est de ne pas arracher la racine et de se contenter d'en couper les feuilles au ras du sol ; elle se renouvelle ainsi indéfiniment.
Il faut recevoir les graines d'Europe, en boîtes soudées, et n'ouvrir la boîte que pour semer immédiatement ; s’il en reste, on peut en faire cadeau à quelqu'un qui les sème tout de suite, sans quoi elles sont perdues par l'humidité et la température.
Comme herbes sauvages comestibles, on trouve dans le pays une variété de pissenlit qui croît entre la mer et la lagune, et une plante ombellifère qui ressemble assez à la mâche et qu'on appelle, en idiome indigène, langue de vache ; il y a aussi le chou-colza et cinq ou six variétés de plantes qu'on trouve au marché, et qui servent aussi à la composition du calalou.
Le gombo ou kiave cultivé par les indigènes est un mets recherché sur les tables du midi de la France.
Tout cela peut varier l'ordinaire. Le gibier est rare sur les tables ; les indigènes ne chassent pas. On peut avoir un chasseur à ses gages, qui vous rapporte de temps en temps quelque chose ; cela vaut infiniment mieux que d’y aller soi-même. Les plaisirs de la chasse se payent fort cher dans ce pays; on rapporte toujours au moins une bonne fièvre dans son carnier, et pour ce qu'on tire, cela n’en vaut pas la peine : quelques tourterelles coriaces, ou une perdrix qui coûte deux heures de battues dans le maïs, au soleil.
Il ya des canards sur les lagunes, mais il faut aller patauger dans une boue puante, pleine de gaz pestilentiels, pour s’en approcher.
Le grand gibier, l’antilope et le sanglier coûtent autrement de peine ; nous savons, par expérience, les fatigues dont il faut payer leur capture. On ne les trouve que fort loin des villes.
Si vous êtes disposé à essayer des nouveautés et si vous ne possédez pas de préjugés mal fondés sur telle ou telle chose que vous n'avez jamais goûtée, le pays offre beaucoup de raretés gas-
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tronomiques qui peuvent créer, dans votre nourriture, des changements agréables.
L’agouti ou pacca, en portugais, est un mets excellent. Le singe rôti est très fin; il faut avoir soin de ne pas le servir entier, car il a l'apparence d’un enfant nouveau-né, et cela pourrait dégoûter les estomacs délicats ; il faut toujours lui enlever la tête et les mains. La queue du crocodile, à la daube aux carottes, est également un plat appétissant. L’escargot du pays, un peu résistant, demande une cuisson prolongée. L’iguane ressemble, à s'y méprendre, au lapin, comme goût et chair. Le porc n'est sain et mangeable qu'à condition de n’avoir que quelques semaines, ou bien d’avoir été élevé par vous-même avec du maïs et de bonnes choses. Les grosses sauterelles rôties sont très bonnes, elles ont un goût prononcé de boutargue. Les mahométans mangent le python, qu'ils trouvent délicieux. L’écureuil ou rat palmiste, le rat d'amandes de palme, sont des aliments très agréables. Les roussettes, énormes chauves-souris fructivores, qui choisissent tout ce qu'il y a de meilleur comme fruits, sont, au dire des Kroomen, des morceaux de roi; il est fort possible que ce soit vrai, même pour un palais européen, vu leur nourriture choisie. Un capitaine de navire reçut un jour, d’un côtier loustic, à titre de présent et sous le nom de dindes du pays, trois buzards, sorte de vautour auquel on a donné la distinction de dindon, à cause de sa ressemblance avec ce volatile ; il ne connaissait pas l'oiseau, le mangea de confiance et le trouva délicieux. Nous ne conseillons à personne d'en faire autant, car il ne se nourrit que de charognes.
Il y a une spécialité à créer dans le commerce, et celui qui l’essayerait en tirerait de bons bénéfices : c’est la vente de provisions et de légumes spécialement destinés aux Européens.
Dans les colonies en formation, la contrefaçon jouit de l’impunilé, aussi ne voit-on que des imitations partout : vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, liqueurs de fabrication allemande, vendus sous l'étiquette de bonnes marques, qui ne sont, pour la plupart, que des compositions que la chimie obtient à des prix très modiques et qui se vendent, au prix des vraies marques, pour l'exportation.
Pour l'exportation, c'est le grand mot! Cela veut dire : pour les nègres qui n’y connaissent rien, qui n’ont aucune notion de ce qui est bon ou mauvais ; mais on ne songe pas qu’il y a des Euro-
péens dans les colonies, qu’ils boivent ou mangent toutes ces saletés, faute d'en avoir d'autres.
Toutes les fabriques de conserves alimentaires expédient ainsi leurs rossignols, leurs fonds de magasin, dont le premier conseil sanitaire venu déciderait la destruction immédiate. On a beau dire que les boîtes de conserve sont destinées à se maintenir indéfiniment en bon état ; il arrive un moment où elles ne peuvent plus raisonnablement servir à l'alimentation ; nous voyons, dans notre armée, condamner à chaque instant des conserves ayant plusieurs années de date, à cause de leur ancienneté.
C'est justement à ce moment, où leur vente en Europe pourrait causer l'intervention de l’administration sanitaire, qu'on en fait des produits pour l'exportation.
Vous achetez des boîtes au fond convexe, dont un gaz méphitique s'échappe dès qu'on les perfore, d’autres qui détonnent. Elles contiennent des viandes verdâtres, du homard en décomposition, des légumes aigris ; on jette celles qui sont par trop avancées, mais, malheureusement, on mange les autres. On consomme des jambons trichinés, avec du salicylate sous le nom de bière. Les Allemands et les Anglais importent des quantités de provisions de ce genre.
Nous ne citerons le nom de personne, mais des maisons françaises des plus respectables, de Nantes et de Bordeaux, expédient ainsi à la côte des produits qu’elles ne pourraient vendre dans leurs magasins, sous peine de perdre leur réputation. Mais c’est pour les nègres ! Mais non ! les nègres ne mangent pas de conserves, ou très peu, ceux qui sont civilisés. Ce sont les Européens que vous empoisonnez ; ils ne regardent pas au prix pourtant.
On mange des aliments de ce genre et l’on boit des compositions chimiques. Comment faire autrement ? Il n'y en a pas d'autres. Ainsi, quand vous êtes invité à un diner, à un banquet, buvez le moins possible des liquides ; autrement, le lendemain, vous en ressentirez invariablement les effets.
Si vous voulez de bonnes conserves, écrivez vous-même à une maison spéciale, expliquez que c’est pour votre usage personnel ; faites de même pour les boissons, mais n’achetez rien, si vous pouvez, sur la côte.
1. Lorsqu'une boilc est ainsi déformée, son contenu ne vaul plus rien ; les fonds doivent être plats ; cette enflure provient de gaz qui sont à l'intérieur.
Il faudrait, nous le répétons, que quelqu'un entreprit cette spécialité ; on ne regarderait pas au coût. Il faudrait que les produits vendus soient de {out premier ordre et pour les Européens seulement. Plusieurs négociants ont partiellement essayé cette branche de commerce, mais sont bientôt retombés dans le défaut habituel : choisir du très bon marché, pour le vendre très cher.On réclamait quand on était par trop maltraité ; mais à quoi cela servait-il ? On vous changeait votre boîte de sept ans contre une de six ans.
Quelle que soit votre nourriture, mangez sans exagération : « Il faut toujours se lever de table avec un reste d’appétit. » Ce dicton paraît fait exprès pour ces climats. En ne surchargeant pas son estomac, on a des digestions plus régulières.
RÉGIME. — Nous ne saurions trop nous élever contre la mauvaise habitude de faire la sieste. Dans ces climats, vous êtes anémié, et l'agitation, le mouvement, sont nécessaires. Si, tout de suite après votre repas, vous vous jetez sur votre lit, votre digestion se fait mal, votre organisme ne fonctionne plus comme en Europe, et une foule de choses que vous faites impunément dans jes climats tempérés ne sont plus possibles ici. On se réveille la bouche pâteuse, la tête lourde, souvent avec la migraine ; on a des aigreurs sur l'estomac ; le repas du soir arrive, on n’a pas faim. Peu ou pas de nourriture : point de profit.
L'auteur a fait une longue expérience de l'existence dans ces climats ; il a failli payer deux fois de sa vie son séjour dans ces régions, et il peut en parler sciemment. La sieste est l'ennemi mortel de l’Européen dans ces pays, et il faut éviter de se laisser aller à cette somnolence qui vous prend, sous l'influence de la chaleur, après le repas et qui a d'autant plus de prise sur vous que vous êtes anémié. I] faut s’agiter, aller, venir, se mouvoir tant qu'on peut du matin au soir ; on acquiert de l'appétit, on mange bien et l’on digère encore mieux ; les fauteuils et les canapés doivent être réservés aux fiévreux ou à s'asseoir quelques minutes.
Après le repas, levez-vous de table, arpentez un endroit à l'ombre, tenez-vous éveillé malgré vous ; il ne faut qu’un peu de force de caractère et ce n’est qu'un moment à passer. Dès que la digestion est en train, la somnolence disparaît. Et si vous prenez l'habitude de ne pas faire la sieste, vous vous porterez beaucoup
1. Faire la siesto consiste toujours à dormir au moins deux heures après son repas.
mieux que ceux qui ne peuvent lui résister ; vous vous en apercevrez avec le temps.
Malgré votre activité, évitez d'aller au soleil ou du moins d'y séjourner trop longtemps aux heures les plus chaudes de la journée ; jusqu’à dix heures du matin et à partir de trois heures, cela n'a pas autant d’inconvénient. S'il est indispensable que vous fassiez un exercice fatigant ou prolongé au soleil, et que vous vous sentiez un peu mal à l'aise au retour, prenez de la quinine, ou avalez-en un peu le matin, avant de partir, à titre de préventif.
Faites un peu d'hydrothérapie ; prenez une douche le matin, à votre réveil, ou bien sautez dans un {wb. Si vous n'avez pas faim en vous levant, prenez l'habitude de ne pas manger ; avalez un peu de café noir ou de thé très chauds, vous aurez meilleur appétit au déjeuner, c’est-à-dire vers dix ou onze heures.
N’allez pas vous coucher tout de suite après votre diner, mais laissez passer au moins une ou deux heures. Six ou sept heures de sommeil sont plus que suffisantes ; soyez debout et prêt à vous promener au lever du soleil ; c’est l'heure la plus agréable de la journée. L’humidité de la nuit laisse une fraîcheur aussi délicieuse que rare. L’air est imprégné de senteurs qui sont dissipées peu après, et ceux qui aiment le chant des oiseaux ne peuvent l’entendre qu'à cette heure. On peut faire une promenade d’une demi-heure avant que le soleil devienne incommode.
Avec ce régime et les précautions sanitaires indispensables, vous avez beaucoup de chances pour vous porter sinon bien, c'est impossible, mais mieux que les autres.
Il est prudent de ne pas séjourner à la côte plus de deux ans et demi à trois ans au maximum, sans venir se refaire quelques mois en Europe. On peut alors revenir et recommencer un séjour de même durée.
Ne pensez pas au pays, ni à ce que vous y laissez; éloignez l'humeur sombre et la mélancolie qui appellent la fièvre ; soyez le plus gai que vous pourrez, et le temps passera, si vous avez des journées bien remplies, avec une vitesse extraordinaire.
Équipement. — À ceux qui se préparent à quitter l'Europe pour aller dans ces régions et qui veulent savoir la façon de s’équiper, nous dirons de laisser tous leurs vêtements d'Europe chez eux, sauf le costume de voyage ; ils n’ont qu’à prendre quelques paires de bonnes chaussures de fatigue, car celles qu’on vend à la côte sont pour l'exportation ; du linge, consistant en caleçons, tricots,
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gilets de flanelle, chaussettes ; point de chemises, elles sont inutiles s'ils portent une veste fermée au cou comme un dolman.
En arrivant, ils se feront faire, à bon compte, par les tailleurs indigènes, des vêtements dans le style usité dans le pays; ils trouveront également, à la côte, les étoffes nécessaires. Le piquet blanc, la flanelle et les tissus d'Europe usités en été sont beaucoup trop lourds et trop chers. Des objets de toilette, une tondeuse, sont aussi très utiles.
Point d'armes, sauf un revolver pour leur tranquillité ; s'ils ont un fusil de chasse, ils sont entraînés à aller courir les marécages etils en reviennent malades. Qu'ils se fassent envoyer quelques journaux et emportent quelques livres, qui seront un passe-temps pendant leur long voyage et un vrai bonheur pour ceux auxquels ils les prêteront en arrivant.
À ceux qui voudront faire le trajet par voilier, nous conseillons de ne pas écouter les déclarations du capitaine sur l’abondance de la nourriture ; s'ils ne veulent pas mourir de faim, ils embarqueront, pour leur usage personnel, des vivres pour soixante Jours à l'aller, ou quatre-vingt-dix jours au retour. Ils devront s’abstenir, en outre, de toute remarque sur la malpropreté et l’incommodité de leur logement ; sur les navires italiens, les sujets du roi Humbert le prendraient fort mal. Ils doivent se rappeler que les voiliers ne prennent pas de passagers ordinairement, et qu'ils sont regardés comme des gens de l’équipage ou des animaux à transporter.
En arrivant sur la côte, s’ils débarquent ailleurs qu'à Lagos, ils feront bien de laisser leur bagage à bord ; s’ils chavirent dans la barre, chose toute naturelle, ils ne perdent rien ; le lendemain ou après leur arrivée, ils enverront au navire des futailles où ces bagages seront renfermés et n'auront plus à craindre les risques qu'on court dans ce passage difficile.
Pour conclure, nous conseillons à ceux qui auraient l'intention d'aller s'établir et tenter la fortune dans ces pays, de ne pas parür à l'aventure, mais de s'assurer au préalable d’une position quelconque qui leur assure l'existence dès leur arrivée ; agir autrement serait s’exposer à la misère et à la maladie. Pendant leur séjour dans ces régions, nous leur recommandons la sobriété etla gaieté. S'ils s’inspirent des conseils que nous venons de leur donner, ils rentreront un jour en France, contents d'eux-mêmes et de l'emploi de leur temps.