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Espèce de passereaux se rapprochant du jeune moineau

348 LE DAHOMEYWY.

dans un calme apparent; quelques canons de fusil dépassent légèrement les têtes.

Un vieillard, le chef sans doute, s’avance avec deux ou trois individus sur le promontoire le plus avancé, et au moment où nous arrivons à sa hauteur, il nous fait signe de venir, en nous disant qu'il veut nous parler.

Nous arrêtons, et après une courte explication où nous le mettons au courant de nos intentions tout à fait pacifiques, il nous prie de nous arrêter un moment dans son village. Nous déjeunons à Quéti-Sota, entourés à distance d’une foule qui nous examine curieusement.

Notre façon de manger avec des fourchettes les comble d’étonnement. Les assiettes, les ustensiles de cuisine sont pour eux autant de curiosités. Nous échangeons avec le chef quelques cadeaux; il nous offre un porc et des poules, en retour de quelques gallons de tafia et un peu de poudre. Nous nous quittons excellents amis.

À Dahouémé, où le bruit de notre arrivée s’est déjà répandu, après nous avoir demandé en vain de nous arrêter, on nous fait payer quelque chose pour le fétiche, dont le temple est un peu plus loin. Nous voyons, en effet, la petite cabane en paille qui abrite Elegbâ apparaissant derrière un buisson, à moitié couverte de feuillage mêlé de campanules et de mimosées.

Les fonds diminuent sensiblement; nous échouons, de temps en temps, sur des bancs de sable ou des passages à gué; le fleuve conserve sa largeur ; quelques saillies de bancs de sable forment des tlots qui tracent dans le courant un sillage profond.

Soudain les yeux de nos Kroomen brillent, et ils se retournent vers nous comme pour demander notre intervention ; ils aperçoivent sur un banc des crocodiles! qui dorment au soleil, la gueule entr’ouverte. La chair de ce reptile est le mets qu'ils recherchent le plus; aussi, pour les récompenser, car ils font une dure besogne, je me prépare à capturer un de ces monstres.

Nous avançons lentement; les pagaies ne font plus aucun bruit; les hommes les remuent sous l’eau sans les en sortir.

Le crocodile a l'oreille fine quoique endormi, et la moindre chose suffit à l'éveiller; on le voit alors fermer la gueule, ramener sous lui ses quatre pattes de façon à s’élancer dans l’eau si l'ennemi approche.

Ce grand saurien a la vie très dure; il faut le tuer sur le coup pour s'en emparer, autrement il va mourir dans l’eau des suites de ses blessures, quelquefois plusieurs jours après, entraltné par le courant à plusieurs milles de l'endroit où il est mort.

11 y a deux points où la balle cause sa mort instantanée : l’œil et le cou, pris en oblique à la naissance de l'épaule, dans la direction du cœur. S'il est touché à ces endroits, le monstre est paralysé; il n’a plus l'instinct, malgré sa grande vitalité, de se jeter à l’eau ni de faire un pas dans cette direction ; c'est fort heureux pour le chasseur, car le crocodile se voit généralement tout à fait sur le bord de l’eau, où une dernière convulsion suffirait à le faire tomber. Il ne faut jamais tirer sur le crocodile lorsqu'il est

14. Nous continuons à appeler ainsi ces crocodiliens, mais sous la restriction signalée à la faune, lorsque nous parlons de cet animal. Voir page 89.

dans l’eau ; d'abord, il ne signale sa présence à la surface que par son front terminé par deux yeux saillants, et dix centimètres plus loin son nez, dont on aperçoit le bourrelet; on ne voit rien d'autre. Il est toujours en mouvement et disparaît au premier objet suspect qu'il voit. Si on le tue, il va au fond, et il faut une pirogue armée de harponneurs dressés spécialement à cette chasse pour l’empêcher de s’en aller à la dérive ou de disparaître dans la vase.

Le meilleur et le seul moyen est donc d'attendre qu'il soit à terre où il vient dormir aux heures les plus chaudes de la journée, pour se reposer de ses chasses nocturnes. Quand il est éveillé brusquement, il se jette dans l’eau avant d'être assez à portée pour qu’on puisse tirer sur lui avec précision.

C'est à deux heures que nous voyons les crocodiles ; ils semblent profondément endormis. La chaleur est étouffante ; pas un souffle de brise n'agite les arbres, pas un bruit ne vient troubler le calme qui règne partout. Chaque seconde diminue la distance qui nous sépare des immenses reptiles; on commence à distinguer leurs écailles qui reluisent au soleil. Ils sont trois. Accroupi à l'avant de l'embarcation, je retiens mon souffle, inconsciemment, par une vieille habitude; nous sommes à plus de 120 mètres du banc de sable. Tant que nous ne faisons aucun bruit, nous pouvons avancer sans crainte de les voir nous échapper; à 80 mètres, je lève lentement ma carabine, attendant le moment propice. On distingue les parties du corps; à 60 mètres, les détails de la tête commencent à se dessiner; à 50 mètres, je fais arrêter une seconde l’embarcation afin de supprimer toute oscillation, et pendant qu'elle redescend le fil de l’eau, je fais feu après une seconde d'immobilité.

Maintenant, toute précaution est inutile; les Kroomen font voler l’'embarcation pour arriver près de l’ilot le plus vite possible. Ma bonne chance m'a favorisé, j'avais choisi le plus grand. Dès que la fumée est dissipée, nous le voyons dans la même position qu’il occupait auparavant; il semble endormi, avec celte seule différence que, cette fois, il a la gueule fermée; de son cou s'échappe un petit jet de sang qui colore le sable d’une teinte pourprée ; l'œil est ouvert, fixe, vitreux, il est mort.

Les Kroomen sautent à terre et entonnent un chant de leur pays, sauvage mélodie qui me rappelle d’autres circonstances semblables, alors que je chassais passionnément au crocodile. Ils sont tout en joie ; ils se précipitent sur l’animal, le retournent, le garrottent, quoiqu'il eût cessé de vivre, et dansent tout autour. Ils ont l’air de cannibales qui se préparent à un repas; on met le crocodile dans la pirogue à provisions; il y aura grande fête ce soir pour nos canotiers.

Nous arrivons devant Ouazoumé, où l'attitude hostile des habitants n'est pas faite pour nous inspirer de la confiance. On nous fait signe d’arrèter, selon la coutume; des gens courent de droite et de gauche, quelques-uns entrent dans des pirogues pour se mettre à notre poursuite dans le cas où nous chercherions à nous dérober.

Nous sommes très perplexes : va-t-on nous empêcher de passer ou nous attaquer ?

« Prenons-le gaiement, dis-je tout à coup à mes compagnons de voyage.

N'ayons pas l'air de faire attention à eux ; si l’on nous touche, nous riposterons. » Et, prenant un accordéon qu’un moulèque avait, je ne sais pourquoi, joint à nos bagages, nous nous miîmes à chanter en chœur une chanson de paysan breton, qui faisait très bon effet, accompagnée par cet instrument.

Il est impossible de peindre l'effet que fit la musique sur cette population agitée ; nous arrivions en ce moment à hauteur du milieu du village, et nous assistions aux changements successifs qui se produisaient dans l'attitude des habitants. Ils restèrent d'abord stupéfaits de nous voir prendre la chose aussi gaiement, puis ils réfléchirent, sans doute, que nous n'avions pas l'air de gens venus pour faire la guerre. Le sourire, puis de francs éclats de rire apparurent sur leur physionomie, et tout le monde donna, en un instant, tous les signes de la gaieté la plus folle. I1s se mirent à danser en cadence, : à faire des contorsions grotesques, et comme pendant ce temps nous faisions du chemin, ils suivirent la rive, sorlirent du village, continuant à nous accompagner ainsi en dansant et en riant comme des fous; ils ne s’arrêtèrent, comme à regret, que sur le bord d’un grand ruisseau, affluent du Whémé, d'où ils nous firent, de la main, une foule de gestes d'adieu ou d'amitié.

Lorsque nous fùmes hors de vue, ce fut à notre tour de rire de ce nouveau moyen de passer devant uu village contre le gré des habitants.

Dès lors, nous primes l'accordéon à l'approche de chaque lieu habité, et l’on pouvait ainsi nous entendre Jongtemps avant de nous voir. Nos Kroomen et le personnel apprirent sans peine la fameuse chanson, et ce ne furent plus trois voix, mais une quinzaine, qui accompagnèrent désormais le Pacificateur du Whémé,comme nous appelions l'accordéon.

Nous passâmes ainsi à Gobbo, à Bodjémé, ayant, je l'avoue, l'apparence de gens en goguelte, mais semant par ce moyen la joie sur notre passage; et nous terminions notre deuxième journée de voyage un peu plus loin que Bodjémé, après un parcours de 18 milles seulement ce jour-là, à cause du manque d’eau, de la chasse au crocodile, et de tous les retards que nous avions subis.

Nous mettons le camp sur un banc de sable, à un tournant du fleuve. Devant nous des berges élevées, “ouronnées de palmiers, se prolongent de chaque côté et disparaissent dans le Jointain. Notre banc de sable est une presqu'ile qui se rattache à la rive sous 2 ou 3 pieds d’eau.

Nous avons choisi cet endroit parce qu'on ne peut pas nous y surprendre; mais il offre de nombreux inconvénients.

Tout autour de nous, le sable est jonché de coquilles d'œufs de crocodile, couvert de traces de leurs pattes, ce qui indique que cet flot leur est familier, et des myriades de moustiques nous promettent une nuit des plus agitées.

Nous prenons tour à tour la faction ; je monte la première, et, après avoir fait le tour de l’ilot, je vois des ombres errer çà et là,se donnant des claques retenlissantes. Je reconnais, en m’'approchant, MM. Siciliano et Maignot, puis tout notre personnel qui s’agite ; personne ne peut dormir. En s'approchant de la tente, ils ont été obligés de s'enfuir. Les moustiques sont si lenaces et nombreux, que le seul moyen de se dérober un peu à leur piqûre est de se promener à grands pas. |

Les crocodiles ne débarquent pas, heureusement ; ils se contentent de sillonner l’eau en tous sens autour de l'flot; nous apercevons leurs têles nombreuses qui se détachent, au clair de lune, sur la surface de l'eau.

Nous voyons arriver le matin avec la plus grande impatience, nous promettant de dormir à l'endroit où nous déjeunerons. Nous quittons, avant l'aube, notre promontoire auquel nous laïssons le nom mérité de Pointe aux Moustiques.

Tout près, se trouve le village de Léwé; nous nous y arrètons. M. Siciliano convoque les chefs et les habitants, et M. Maignot interroge les indigènes pendant que je retourne photographier la Pointe aux Moustiques, et que je fais mes observations journalières. .

Tout s'est rempli de sable à notre dernier campement ; les fusils, les effets,en sont complètement imprégnés. J'ai peur que mon chronomètre n'ait souffert, et je passe longtemps à le nettoyer extérieurement. Mes châssis photographiques, mes clichés (comme je le vis plus tard), sont daus le même état.

Lorsque nous quittons Léwé, nous voyons avec plaisir flotter le pavillon qu'on vient d'arborer sur le village, et M. Siciliano emporte son premier traité où nous avons signé comme témoins.

Le troisième jour du voyage, le fleuve change peu d'aspect ; les rives augmentent d'élévation, la végétation devient de plus en plus riche. La largeur du fleuve se maintient toujours entre 80 et 100 mètres; l’élévation des berges de 1 à 2 mètres, le fond est toujours entre 1",10 et 70 centimètres, excepté sur les bancs où il diminue beaucoup. |

A la Pointe aux Moustiques, nous étions à peu près à la latitude de Dambo, marché de l'intérieur d’une grande importance dans Je commerce de la région. Nous dépassons Niakpo, deux ou trois petits hameaux, et Gamban, un des plus grands villages du Whémé. Le chef étant absent à notre passage, nous promettons de nous y arrèter au retour.

Nous allons camper à Séti, après un parcours de 17 milles depuis Lewé.

Nous sommes à la hauteur de la frontière nord du royaume de Porto- Novo.

Quoique le Dahomey s'étende jusqu’à la rive droite du fleuve, les villages qui s’y trouvent vivent, comme de l’autre côté, dans une sorte d'indépendance qui se remarque chez toutes les populations qui habitent cette région.

Le Dahomey les considère comme indépendants ; quand bon lui semble, il fait chez eux des razzias qui les dépeuplent et les ruinent souvent à tout jamais.

Pour se mettre à l'abri, jusqu’à un certain point, de ces tentatives, les habitanis des villages qui sont sur la rive droite construisent sur la rive opposée un nombre égal d'habitations et de magasins. Ils habitent la rive droite jusqu'au moment de l'expédition annuelle ; ils y cultivent, sur un excellent terrain, le maïs, la patate, l’igname etle manioc; dès que les eaux baissent, ils traversent la rivière et habitent la rive gauche où ils sont, sinon en sûreté, du moins à l'abri des surprises. Ils enlèvent, le soir, toutes les pirogues, les tirent à terre, et ont ainsi beaucoup de chances de ne pas être inquiétés. Les Dahomiens recherchent les gués, et nous avons remarqué que partout où il y en a, tout est désert aux alentours. Comme l’armée daho-

mienne a généralement un but, elle dédaigne de s’attarder sur les bords du Whémé, siles gens ne se trouvent pas sur son chemin.

Tous les villages de la rive droite sont doubles, à peu d'exceptions près. Quand on arrive dans le haut Whémé, à la hauteur de Séti, les lieux habités qu’on trouve de ce même côté sont peuplés par des Dahomiens et non plus par des gens de Whémé ; il n’y a donc plus de villages doubles à partir de cet endroit.

A partir de ce point également, les chefs de la rive gauche se déclarent indépendants et hors de l'influence du roi de Porto-Novo ; ils ne lui payent aucune redevance, tandis que, jusque-là, tous les autres sont ses tributaires.

Au départ de Séti, le quatrième jour du voyage, nous rencontrons le gué de Quamwi, où nous restons échoués pendant près d'une heure ; tout notre personnel est dans l’eau afin de nous sortir de là. Tout ce pays a l'air désert, on devine sans peine que le Dahomey a passé par là; sur notre droite, à 2 milles du gué, nous constatons les traces récentes d’un village : des pots brisés, des bambous demi-brüûlés, des débris de toutes sortes jonchent le sol; des os humains éparpillés par les bêtes fauves, quelques monticules où commence à pousser l'herbe, sont les derniers vestiges d'une razzia dahomienne. C'est là que se trouvait, comme nous l’apprimes ensuite, le village d'Azanzoumé.

Nous quittons ces lieux désolés, dont la contemplation ne peut qu'éveiller des idées tristes; nous passons à Quamwi, à Lantonou, dans la matinée, et nous assistons à un changement de paysage. D'’épaisses forêts de grands arbres longent le fleuve, la route des indigènes passe sous son ombrage; de temps à autre, nous apercevons des gens qui, à la file indienne, paraissent et disparaissent entre les arbres, parcourant de leur pas régulier, avec leur fardeau sur la tête, ces sentiers ombragés pendant des kilomètres.

Les berges du fleuve sont de plus en plus hautes; nous voyageons maintenant dans une partie du fleuve qui est encaissée entre des escarpements de 5 et 6 mètres de haut. Près de leur crête, on aperçoit sur leurs parois des traces d'érosions indiquant la hauteur des eaux après les pluies (octobre, novembre). Get endroit doit avoir, à cette époque, de 6 à 7 mètres de profondeur.

Les eaux, basses en ce moment, permettent, en laissant les berges à sec, de voir distinctement la nature des terrains par couches superposées.

La forêt se prolonge sur tout le parcours du fleuve que peut embrasser la vue en face de nous; nous apercevons, après un tournant, une colline boisée chargée de verdure entourée d’éminences également couvertes de végétation : c'est Fanvier.

Le pacificateur du Whémé nous procure un accueil aimable. On nous rcgarde; on nous palpe avec un élonnement mêlé de crainte. Jamais on n'avait vu de blanc. Tout, nos vêtements, nos armes, notre embarcation, sont un sujet d’admiration; nous demandons au chef, un petit vieux alerte, de nous indiquer un endroit pour nous reposer, et il nous conduit, après plusieurs détours, dans un endroit charmant.

Autour de nous un espace circulaire formé par de grands arbres, dont le feuillage épais se réunit sur nos têtes en un dôme de verdure de 15 mètres d’élévation. Autour des arbres, des mimosées variées, mélangeant aux lianes

innombrables leurs fleurs aux couleurs vives; des oiseaux familiers voltigent autour de nous, et le grillon, de tous côtés, fait entendre son bruissement monotone. Nous jetons un coup d'œil à travers la forêt, et nous voyons à nos pieds, diminués par l’éloignement, le Whémé et ses rives pittoresques.

Ce coup d'œil admirable, cette forêt, ces collines, nous font autant de plaisir à contempler que les prairies et le bétail d’Afotonou; c’est le paysage d'Europe. Immobiles, absorbés par nos souvenirs, oubliant la foule qui nous regarde, nous pensons un inslant à la patrie, à ses belles et riantes campagnes, à ses rivières tranquilles, là-bas, bien loin.

Le sol est jonché de feuilles sèches ; le vieux chef fait sortir tout le monde de l'endroit qu'il nous réserve, et se met à balayer lui-même avec vigueur. Il met à découvert un sol uni, couvert de mousse rase ; {out nous invite à nous asseoir ; ce sera notre salle à manger.

Les habitants nous observent à travers le feuillage ; nous entendons des exclamations d’étonnement, des marques de stupéfaction pendant tout le repas. Le chef s’assied, silencieux, à quelque distance de nous, prêt à nous être utile si nous le désirons ; il a la physionomie d’un brave homme et l'air intelligent et perspicace.

Nous l’interrogeons tout en déjeunant. Il n’a jamais vu d'Européens, il en a entendu parler par les habitants du bas Whémé, mais ni lui ni personne, à Fanvier, n’a quitté son village. Il a reconnu, en nous voyant, les blancs dont on lui a fait la description. 1| nous demande la permision, pour les habilants, de venir nous voir à leur aise, ce à quoi nous nous prétons avec plaisir.

Nous distribuons un peu de tafia; bientôt le tam-tam arrive et mêle son bruit à la fête. On s'amuse, on chante autour de nous; des jeunes filles exécutent des danses {out à fait locales. On veut de force nous garder jusqu'au lendemain, mais nous ne pouvons nous attarder. La fièvre commence à nous attaquer depuis la veille ; nous ne dormons pas, nous mangeons mal. Nous avons toute la journée le soleil sur la tête, malgré la tente légère qui surmonte l'embarcation, et nous respirons une atmosphère humide, certainement très malsaine.

1] faut que nous nous dépêchions, sans quoi nous ne pourrons continuer notre voyage. Nous quittons Fanvier après y avoir toutefois placé le pavillon sur la case du chef. Nous lui faisons des cadeaux, et il nous apporte en grande pompe deux porcs, qui poussent des cris déchirants d'avoir à quitter leur patrie.

Nous laissons à regret ces braves gens. On doit être heureux dans ce charmant village de Fanvier. Combien sont plus sympathiques les populations que l’Européen n’a pas perverties avec sa civilisation !

J'ai photographié du haut de la colline de Fanvier, ayant au-dessous de moi le village, le Whémé, qui coule dans une espèce de brouillard ; on distingue à peine, de l’autre côté, quelques cases rondes qui font face au village. Cette colline a une altitude de 140 mètres au-dessus du niveau de la mer, etenviron 90 mètres au-dessus de celui du fleuve. Mes compagnons l'ont appelée le mont Fou.

Vu du fleuve, le village est aussi pittoresque que du côlé de la colline ; on

ne fait qu'entrevoir au milieu d'un feuillage touffu, la plupart des toitures des cases qui s'échelonnent sur son versant. C'est le commencement de la troisième zone; on commence à apercevoir le granit en quantité. Le mont Foà en est entièrement formé; il est mélangé en certains endroits à du schiste, ct le versant opposé au fleuve offre des gisements de gneiss à fleyr de terre. L'aspect des rives, avec leurs forêts et leurs escarpements, reste le même bien longtemps après Fanvier.

A Aboucou, nous pendons nos hamacs pour la nuit; je calcule et ajoute à mes notes un parcours de 12 milles.

Nous devons passer vers midi, le jour suivant, au gué d’Ajoom, célèbre depuis quarante ans que Porlio-Novo s’est brouillé avec le Dahomey. C'est là qu'ont passé les bandes dahomiennes, portant chaque année, dans des contrées fertiles, le pillage et l'incendie; c'est là aussi qu’elles ont traversé, à leur retour, emmenant captifs les habitants. Combien de malheureux ont passé là ! Combien d’entre eux ont dû se dire avec raison qu'ils ne franchiraient plus jamais le gué d'Ajoom, laissant pour toujours, de l’autre côté de l’eau, femme, enfants ou patrie!

il existait autrefois un village du même nom ; en 1881, il eut le même sort qu'Azanzoumé et que tous ceux sur lesquels le Dahomey jette son dévolu. Nous nous ffmes montrer son emplacement par des pêcheurs. Il ne reste rien, pas un seul vestige du village disparu.

Un petit hameau, situé 2 milles plus loin, a pris le nom d’Ajoom. On ne comprend pas que de nouveaux villages apparaissent encore dans ce voisinage dangereux ; il faut vraiment que le noir soit l'insouciance même, pour ne pas profiter de la leçon cruelle que reçoivent quelquefois les autres.

Il en est de même partout ; le Dahomey brûle un village, emmène les habitants, et quelques mois après d’autres viennent s'établir par là, sur le passage de leur redoutable ennemi, sans paraître prévoir qu'ils sont destinés tôt ou tard à avoir le même sort.

Il ya, à Ajoom, deux gués à 800 mètres l'un de l’autre ; ils sont à fleur d'eau pendant la saison sèche, et l'on peut Îcs traverser sans se mouiller les jambes. Le Whémé, en cet endroit, a 70 mètres de large.

Les berges continuent à être hautes; à Assiossi, nous sommes obligés d'expliquer notre présence dans le Whémé. On se contente de nos explications, et nous faisons quelques petits cadeaux. Les habitants nous rejoignent à quelque distance, pagayant avec force dans leurs petites pirogues; nous croyons à un changement brusque dans l'attitude des habitants, mais ils ne veulent que nous vendre du poisson et du miel. Nous faisons ces achats bord à bord sans nous arrêter.

Notre pirogue de vivres reste en arrière; les canotiers de Porto-Novo refusent tout à coup d'avancer. Nous sommes en plein Dahomey depuis hier, el ils ne se sentent pas tranquilles. Nos Kroomen eux-mêmes, si courageux et si énergiques, ne peuvent dissimuler une crainte des plus fondées.

Nous ne pouvons nous arrêter pour eux ; il faut marcher. L'un des canotiers de Porto-Novo se sauve à quelque distance d’Assiossi, et comme nous ne voulons pas que les autres fassent de même, nous faisons passer la pirogue devant nous et la suivons de près.

A un certain moment, près de Dogban, les canoliers refusent net d’avan-

cer; la pirogue s'arrête el s'en va à la dérive. Nous posons un ultimatum : nous ferons feu sur le premier qui fait mine de rébellion. Comme ils ne prennent pas la menace au sérieux, M. Siciliano prend son fusil et leur fait siffler une balle à quelques pouces au-dessus de leurs têtes. Ils comprennent alors qu'il n’y a plus à plaisanter, et ils reprennent leur route de mauvaise grâce.

Nous faisons une découverte très intéressante, et qui nous signale encore notre présence dans la troisième zone. Nous nous échouons tout à coup, très légèrement par bonheur, et nous nous apercevons que nous sommes sur un véritable lit de rochers. La base des berges commence, en effet, à offrir des traces de gisements schisteux, mais les rochers sont complètement isolés au milieu du fleuve ; tout autour, du sable à 2 mètres de profondeur. |

Seuls dans leur genre (car nous n’en avons pas vu d’autres), ces rochers sont assez étranges; ils mesurent une quinzaine de mètres de tour. Le plus élevé était, à cette époque de l’année, à 60 centimètres au-dessus de la surface de l'eau. Nous les appelons les rochers Maignot. J'en ai emporté quelques échantillons.

Nous arrivons à Coddé à la nuit tombante, et nous passons un traité avec le chef. Après avoir mis le village sous la protection de la France, nous nous mettons nous-mêmes sous celle des habitants. Parcours de la journée : 13 milles. Le matin du jour suivant, avant le départ, je place mon appareil, et un moulèque photographie toute notre expédition, avec la population de Coddé derrière nous.

Quelques heures après notre départ, voyant à Allioui un joli point de vue, nous descendons un instant pour prendre une photographie; au retour, nous nous aperccvons que tout le monde a quitté la pirogue de vivres et qu'on a profilé de cela pour nous voler une dame-jeanne de tafia, notre unique caisse à provisions, et plusieurs autres objets.

Il ne nous reste qu'un morceau de fromage, quelques oignons et un peu de pain sec, qui, fort heureusement, se trouvait dans la baleinière. Nous ne pouvons perdre inutilement un temps précieux à chercher les voleurs; nous croyons que ce sont les canotiers de Porto-Novo, car ils ont disparu; mais ils reparaissent à notre grand étonnement; ce sont les gens du village qui nous ont volé. Nos canoliers ne peuvent plus fuir, comme nous le comprenons ensuite ; ils tomberaient entre les mains des Dahomiens. Nous sommes au contraire leur seule protection. Nous portons plainte au chef du village pour le vol dont nous sommes victimes ; mais, au Dahomey, il faut donner au chef qui vous le fait rendre le double de la valeur de l’objet volé.

Cette perte de nos provisions est des plus fâcheuses ; nous ne rencontrons que des populations méfiantes, sinon hostiles, qui ne se nourrissent que de poisson sec ct d'huile de palme. Avec la fièvre qui nous dévore plus ou moins tous les trois, ce n’est pas la nourriture qui nous convient.

Nous décidons néanmoins de continuer. M. Maignot cst très malade; M. Siciliano et moi serons dans le mème état dans deux ou trois jours; nous avons {ous plus ou moins une insolation.

Une fièvre lente ne me quitte plus depuis Fanvier; cette position assise toute la journée sur un banc étroit, ces sccousses continuelles imprimées par les pagaies, ce soleil brûlant, font que le soir nous sommes accablés de

faligue. Celle situation a un avantage pour le moment : c'est que nous n'avons pas grande envie de nourriture, et que cela s’accorde très bien avec la situation de notre garde-manger.

Nous ne consommons que du sulfate de quinine.

À quelques milles d’Allioui, nous nous trouvons de nouveau devant deux bras du fleuve ; il n’y a personne pour nous renseigner, et il se produit ce qui arrive toujours en pareille occasion, nous prenons précisément le mauvais chemin. Nous ne nous en apercevons qu’une heure après en arrivant dans un cul-de-sac, fort joli endroit cependant, bordé d'arbres se reflétant dans une eau tranquille. Le manque de courant, qui ne s'est produit que vers la fin, nous a fait supposer que nous faisions fausse roule, mais nous avons voulu voir où conduisait ce bras.

Le promontoire ou cap, que nous nommons la pointe Siciliano et qui divise le Whémé en deux bras, est une jolie presqu'tle couverte de végétation ct de crocodiles. Nous ne sommes nullement disposés à la chasse. C'est à grand'peine que je me tiens en ce moment au gouvernail; la tête me tourne, el je souffre beaucoup de l'estomac. M. Siciliano roule en ce moment une cigarette de quinine avec cette réflexion amère « que le climat de Nice vaut infiniment mieux pour la santé que celui de la côte de Guinée », et M. Maiguot, assis au fond de la baleinière,a la tête appuyée sur mes genoux, dans un élat de prostration complète.

Les Kroomen sont fatigués ; ils pagayent neuf heures par jour contre le courant, et ils ne trouvent jamais de repos la nuit, comme nous d'ailleurs, à cause des moustiques. Les braves gens murmurent un peu, mais ils vont quand même de l'avant.

À Fuïssa, nouvelles palabres pour passer; l'accordéon reste dans son élui, personne n’a envie de chanter.

À Dévicamey, Gobaïa, Balissa, Afouli, Huïssa, Grondai, Haloucamey, nous nous apercevons que les populations sont de plus en plus hostiles; dans ce dernier village, on veut nous empêcher de passer, mais nous avons l'air de ne pas voir, ni d'entendre. On n'ose pas se mettre à notre poursuite.

C'est le Dahomey; la façon de porter le pagne, le langage, tout l’indique !. En vue d'Oumkpakpa, à un endroit que nous appelons la pointe aux Mouches, parce que des milliers de ces insectes nous couvrent littéralement, nous arrètons un moment pour laisser manger les hommes.

Nous nous sommes réfugiés sous un magasin à maïs, entre les pilotis qui le supportent, seul endroit où il ÿ ait un peu d'ombre, à 100 mètres à la ronde.

J'essaie de manger un poisson sec, mais mon estomac se refuse à toute nourriture. M. Maignot sommeille. Deux ou trois individus viennent du village et s'arrêtent à quelques pas de nous.

Je crois entendre à ce moment le tonnerre dans le lointain, à intervalles réguliers. Mais le ciel est découvert de partout; pas un nuagc même à l’horizon. Le soleil brille, beaucoup trop mème, à notre gré; le bruit lointain continue. M. Siciliano écoute comme moi, on dirait le canon, Nous nous

1. Nous devons faire remarquer qu'avant cette époque personne ne counaissait la directiou du fleuve, et par conséquent où étaient les limites est du Dahomerx.

décidons à demander aux indigènes quisont là des informations à ce sujet, et ils nous répondent que le bruit vient d'Abomey : ce sont les grands fusils du roi, disent-ils.

En effet, les coups sont régulièrement espacés ; ils cessent pendant un instant, puis recommencent. Je compte huit minutes entre deux salves de dix coups; de soixante-cinq à cent dix secondes entre les coups, puis un arrêt de quinze minutes, puis dix-huit coups, puis plus rien.

La brise du sud-ouest, qui souffle toujours sur la côte, était assez forte ce jour-là. Je calculai, par déduction, que la capitale du Dahomey se trouvait à environ 3 ou 4 milles au sud du point où nous élions comme latitude, et à une distance d’une quinzaine de milles à l’ouest, vu les pièces qu'il possède, la façon dont il les charge et la force du vent. Mes calculs, plus tard établis sur des données astronomiques, vinrent, à peu de différences près, à l'appui de mon dire.

Comme je l'ai dit plus haut, nous nous étions aperçus que nous n'étions plus chez les populations du Whémé ; nous étions tout à fait dans le Dahomey, à quelques milles de la capitale.

Les gens restaient sourds à nos propositions de protection ; ils refusaient énergiquement, comme de juste. N'ayant pas le pouvoir de nous empêcher eux-mêmes de passer, ils avaient certainement prévenu, à la capitale, de notre présence en cet endroit. Nous fimes toutes ces réflexions en continuant notre route.

Ea arrivant à Affamé, les gens nous font signe de venir ; il faut d’ailleurs que nous achetions des vivres; mais nous avons à entamer des palabres sans fin. « Comme cela sent le Dahomey ! » dit M. Siciliano.

Si l'on réfléchit que nous étions les premiers Européens qu'on ait jamais aperçus dans la région, que notre embarcation était chose nouvelle dans le fleuve, qu’il était défendu de quitter les villes du littoral pour se rendre dans l'intérieur sans l'autorisation du roi, on se rendra compte de l’étonnement qui nous accueillit partout sur notre passage. Notre personnel, la route que nous suivions, nous rendaient à peu près indépendants, sans quoi nous ne fussions pas arrivés à mi-chemin.

Lorsque nous commençâmes notre exploralion, nous ignorions absolument si le Whémé nous conduirait au Dahomey ou à Abéokouta ; la délimilation qui comprenait les rives du Whémé pour Porto-Novo et le Dahomey, n'allait que là où l’on avait remonté le fleuve, à peine à quelques milles. Le reste ne serait défini qu’à mon retour.

Nous étions alors à 92 milles environ de Porto-Novo, et au milieu d'un pays ”, sinon ennemi, du moins plein de persécutions pour les Européens.

À Haï, des gens ont l’air de nous suivre sur la plage, attendant que nous débarquions; il y en a sur les deux rives.

Nous voulons éviter un conflit, et le soir nous nous arrétons au milieu du

4. Nous sûmes plus tard que le roi recevait, à cette même date, la mission portugaise envoyée à Abomey, par le gouvernement de Lisbonne. (Voir chap. Ier, p. 43.)

2. Nous disons au milieu, parce que le Dahomey revendique au nord du Whémé, à hauteur d'Abomey, un grand territoire sur la rive gauche, habité et peuplé par des sujets dahomiens ; ce territoire n'est d'ailleurs à personne.

358 LE RAHOMEY,

fleuve, et nous amarrons l’embarcation avec des bambous sur un fond de 12,60. Nous passons ainsi la nuit au milieu du courant. Nuit terrible ! Nous ne pouvons dormir faute de place, pas plus que nos hommes; les moustiques nous atteignent par nuées. Nous montons la garde chacun à notre tour; on fait de même sur la pirogue ancrée/derrière. |

Il est impossible de s'approcher de nous sans être vu; au milieu de la nuit, il est trois heures, des pirogues arrivent en amont; elles descendent avec rapidité et passent à côté de nous. Les gens qui les montent, sans nous voir ou sans en avoir l'air, causent à voix basse; ils n’ont jamais couru de plus grand danger dans leur vie. Au premier geste, ils recevaient quinze balles à bout portant ; tout l'équipage ayant été mis sur pied à leur approche, nos Kroomen avaient chacun un fusil Snider.

Le matin du septième jour, tout en reprenant notre voyage, nous tenons conseil; les vivres manquent, et nous n’osons plus atterrir ; nous sommes tous malades, noire personnel est exlénué. De plus, les fonds diminuent de plus en plus, et nous pouvons calculer, d’après leur diminution graduelle, que nous ne pourrons pas aller bien loin à cette époque de l'année.

Nous ne faisons qu'échouer toute la matinée avec une embarcation qui calc 68 centimètres. Nous dépassons Oboa, et nous reprenons notre discussion sur le parti à prendre, quand une circonstance imprévue vient nous donner une solution immédiate.

A un certain endroit où le fleuve n'est plus large que de 40 mètres environ, nous nous échouons sur un banc de sable. Nos Kroomen se mettent à l'eau, et pendant qu'ils travaillent à nous dégager, nous voyons tout à coup une quinzaine d'individus armés de fusils qui, sortant de derrière les broussailles où ils étaient cachés, s'approchent de nous.

À l'endroit où nous sommes échoués, il y a à peine 2 pieds d’eau, et nous nous trouvons à 10 mètres de la rive. Ces gens sont des Dahomiens; il y a avec eux un cabéçaire. Ils entrent dans l'eau, et, à deux pas, ce dernier prend la parole :

— Où allez-vous ?

— Nous nous promenons sur le Whémé.

— Qui êtes-vous et d’où venez-vous”?

— Français. Nous venons de Porto-Novo. :

— Pourquoi n'avez-vous pas demandé au roi la permission de venir ici?

— Parce que nous ne savions pas que ce fût nécessaire; la rive gauche n'est pas au Dahomey.

— Ce n'est pas vrai. Tout est à Dada (le roi). Il faut que vous altendiez ici le retour du récadaire qui est allé à Dahomey (capitale’.

— Mais nous voudrions nous dépêcher, car nous sommes pressés.

— Oh! ce n’est qu’un moment. Le récadaire sera de retour tout à l'heure.

On sait ce que sont les petits moments du Dahomey.

— Si nous nous laissons prendre, dis-je à ces messieurs, vous savez que nous en avons pour deux ou trois mois à être les pensionnaires forcés de Sa Majesté, on va confisquer l'embarcation, prendre les gens de Porto-Novo et les Kroomen, qui sont perdus, les malheureux, et nous conduire à la capitale. Vous avez vos occupations qui vous réclament à Porto- Novo; quant à moi, je ne tiens nullement à être fait prisonnier. Si vous

m'en croyez, nous allons brûler la politesse à ces gens-là; mais faisons vite.

— Nous n'avons pas d'autre parti à prendre, dit M. Siciliano. Continuer le voyage est impossible dans les conditions où nous sommes; d’ailleurs, les eaux sont trop basses pour aller plus loin. Filons, mais adroitement, sans quoi nous nous faisons prendre.

— Laissez-nous sortir l’'embarcation du sable, dit M. Siciliano au cabéçaire, pour pouvoir débarquer.

J'explique en anglais aux Kroomen ce qu'ils ont à faire : tourner l’embarcation de façon à faire face à la direction d’Affamé, et rentrer dedans prendre leurs places et leurs pagaies ; les deux premiers maintiendront l'embarcation avec un bambou, afin qu’on nous croie toujours échoués, jusqu’au signal donné. Il y va de leur liberté, de leur vie peut-être, et les braves gens sont vite prêts.

Pendant ce temps, M. Maignot prend le gouvernail sans en avoir l'air, et je lui mets sous les yeux ma carte, où les bancs que nous avons rencontrés sont signalés. Je crie au moulèque qui est sur la pirogue de virer de bord et de descendre le plus vite qu’il peut dès qu’il nous verra en faire autant, et il communique mes ordres à voix basse aux canotiers.

Les Dahomiens, se méfiant de quelque chose, avancent un peu et mettent (quelques-uns d’entre eux) la main sur le bordage.

— Prenez votre fusil, dis-je à M. Siciliano, et quand je crierai : En avant! couchons en joue ces gaillards-là.

— Je leur brülerai plutôt la cervelle que de me laisser prendre, dit-il.

— J'en ferai autant au premier mouvement, répondis-je. Allons!

Nous mettons la main sur nos armes et j’envoie aux Kroomen un go on retentissant, tandis que je couche en joue l'individu qui tient le bordage en face de moi et que M. Siciliano en fait autant.

Au même instant, les douze Kroomen enfoncent leurs pagaies dans l'eau avec une force inouïe ; l'embarcation, aidée par le courant, fait un bond en avant, et elle échappe aux mains des Dahomiens, qui reculent à l’aspect de nos canons de fusil.

Avant qu'ils soient revenus de leur étonnement, nous sommes à 30 mètres; avant qu'ils se mettent à courir sur la rive, nous sommes hors de portée. Tout notre personnel, qui a encore plus peur que nous de tomber entre les mains du Dahomey, pagaye ou pousse avec une activilé indescriptible.

Nous descendons ainsi pendant toute la soirée et une partie de la nuit. Nous nous arrêlons le soir, à 11 heures et demic, sur un banc de sable près de Lantonou, sur la rive gauche; aidés par le courant et le zèle de nos hommes, nous venons de faire 50 milles.

Nous voici de nouveau dans le royaume de Porto-Novo, où nous n'avons plus rien à craindre du côté de la rive gauche.

Le lendemain, nous nous arrêtons à Gamban, où nous passons un traité avec le chef, et nous partons en laissant derrière nous un pavillon français de plus.

Le soir même, nous campons à Tocouli, où nous nous faisons un nouvel allié, et nous faisons l'exploration de l’embranchement ouest du Whémé le lendemain et le surlendemain.

360 LE DAHOMEX.

Le Lito, c'est le nom du bras que nous remontons, ressemble plutôt à uo épanchement du fleuve dans des bas-fonds. 1l a, vers l'entrée, environ 120 mètres de large, et plus de 250 au milieu ; il aboutit, au bout de #4 à 5 milles, à un cul-de-sac où commencent deux petits cours d’eau. L’un d’eux ne doit exister qu'aux hautes eaux; l’autre, le Broutli, n’est navigable que pour les petites pirogues. Il traverse, en se dirigeant un instant vers le sud-ouest, des marécages peuplés de caïmans et qui sont en même temps des forêts de palétuviers.

On disait que ce petit cours d’eau rejoignait la lagune de So, dans le lac Denham. Il n’y a aucune trace de cette communication, ni du côté du Lito, ni du côté de ladite lagune, ni sur le chemin qui va d'Abomey-Calavy au Whémé et qui passe entre les deux.

Après avoir passé la dernière nuit à Tocouli, nous reprenons la direction de Porto-Novo; depuis Gamban, nous avons trouvé quelques poules, mais nous ne sommes pas en bonne santé.

Nous disons adieu au Whémé vers midi et sommes de retour à Porto- Novo le soir, après treize jours d’un voyage fatigant.

On a déjà vu la description de la case ronde en paille sur pilotis; c’est celle qu'on remarque sur tout le parcours du Whémé.

Le costume des habitants est le même que dans les autres régions, sauf à Affamé, où les gens vont presque nus, et à Lewé, où les hommes portent une petite jupe plissée dont nous avons déjà parlé. La langue qu’on parle le long du fleuve est le fon ou dahomien!. Il y a quelques villages où les gens appellent le fleuve Okparä, d’autres Oagbo; mais la généralité l'appelle Whémé.

Le Whémé est riche en cultures et en produits utiles au commerce. Ces derniers s’écoulent par le fleuve et par des routes intérieures passant par les marchés de Dévicamey, Aboséti, Dambo, Wéfin, Vacon, Adjara, Djofi, arrivent à Porto-Novo, à Abéokouta et à Lagos.

Les habitants vendent leurs produits à peu de distance de chez eux, el ils n'arrivent aux centres de commerce que de main en main.

En plus des productions végétales, on compte la poterie, le poisson, le bétail, qui vient du bas Whémé.

La direction générale du Whémé est nord-nord-ouest pendant la plus grande partie de son parcours.

Il est navigable aux hautes eaux (avec une force motrice suffisante pour vaincre un courant de 8 à 40 nœuds) jusqu’à 125 et 130 milles nord de son embouchure. Au point où nous nous sommes arrêtés, il mesurait 50 à 60 mètres de largeur; sa profondeur moyenne est de 2 à # mètres, sauf les gués et les bancs qu'il est facile de reconnaître.

Il se jette dans la lagune de Porto-Novo par le chenal d’'Aguégué français, et dans le lac Denham et le Toché par ceux d'Aguégué-Quendji et le Zoumé. Il n’a comme affluents que de nombreux ruisseaux.

La population riveraine peut être estimée à 30 000 ou #0 000 habitants.

Le lever hydrographique que j'ai rapporté de mon voyage a été fait à la boussole, et vérifié par une triangulation sommaire établie sur vingt-deux

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