‹ Le danger hongroisChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE PREMIER JLæe psgcfs&lo>gie dis régsmse · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER JLæe psgcfs&lo>gie dis régsmse

La Hongrie est un royaume, provisoirement ou définitivement sans roi, au trône duquel cependant aspirent deux candidats d’une même dynastie, l’un ouvertement et l’autre dans la coulisse, sans qu’on puisse dire pour l’instant s’ils ont quelque chance d’arriver au but, l’un ou l’autre.

Le régime auquel est soumis ce pays est une dictature larvée, un despotisme, pourvu, pro pudor } d’un cache-sexe libéral qui lui permet de se présenter avec décence parmi les Etats démocratiques, tout en figurant parmi les Etats despotiques comme leur égal.

Cette dictature, une oligarchie de caste de vieille souche aristocratique, dérive des anciens privilèges nobiliaires dont elle est une adaptation à l’esprit nouveau plus ou moins bien réussi. Elle est par conséquent l’aînée de toutes les dictatures dont la civilisation moderne s’enorgueillit en ce moment, sans en avoir ni le caractère ni l’origine. Contrairement à celles-ci, fondées toutes sur la Statolâtrie que sut

enfanter au dernier siècle le cerveau vaseux et subtil du Herr Professor Hegel, et dont l’après-guerre expérimente en ce moment avec enthousiasme les théories liberticides de félicité nationale sur les peuples comme on étudie les effets d’un sérum sur de malheureux cobayes de laboratoire 0), la dictature hongroise n’a pour raison d’être que la volonté d’une caste de conserver les avantages alimentaires du pouvoir lequel lui revient par voie d’héritage paternel autant que par grâce divine.

Il faut remonter dans l’histoire à l’ancienne Sparte pour trouver un précédent répondant exactement au régime que subit et que, de tous les temps, a subi la Hongrie. Une des plus belles pages de Fustel de Coulanges va nous le prouver :

« ... enfin, au-dessus de tout cela s’élevait la caste « aristocratique, composée d’hommes qui s’appelaient « Egaux. Ils étaient, en effet, égaux entre eux, mais « fort supérieurs à tout le reste. Démosthène dit que « l’homme qui entre dans la classe des Egaux devient

(1) Statolàtrie pour désigner la folie qui veut que l’individu se dissolve dans l’Etat qui est tout, est un mot qui figure dans line Encyclique de Pie XI.

Schopenhauer qui a le mieux démasqué Hegel dit dans Pwrerga und PtivoXigomena, I, TJeher die Unirersitâts-Philosaphie : « wie « z. B. Hegel zu der empôrenden Eehre gelangt, dass die Bestim- « mung des Menschen im Staate aufgeht, etwan wie die Bienc im « Bienenstock »... et un peu plus loin : « und dies ailes weil « dieser philosophiesche Bierwirth vom Staate bezahlt wird und « dem Staate seinen Hof macht ». Grillparzer appelle la venue de Hegel un malheur pour l’AMemagne, car il apprend aux Allemands non à penser, mais à « grübeln » et leur a fait perdre l’usage du bon sens; il chante :

« Was mir in deinem System am besten gefâllt,

« Es ist unverstândlich wie die Welt...

« Moglicho dass du uns lernst prophetiseh das gottliche Denken, « Aber das Menschliche, Freund, richtest du wahrlich zu Grund.

Karl Marx fut élève de Hegel.

« pour cela seul un des maîtres du gouvernement. Les « Egaux avaient seuls les droits complets du citoyen, « ils formaient seuls ce qu’on appelait, à Sparte, le « peuple, c’est-à-dire le corps politique. De cette classe « sortaient par voie d’élection, les Sénateurs. Entrer « au Sénat s’appelait dans la langue officielle, obtenir « le prix de vertu. Nous ignorons de quoi se com- « posait cette vertu (on l’ignore aussi pour la Hongrie), « mais on voit bien que la naissance ne suffisait pas, « puisqu’il y avait au moins un semblant d’élection... « On sait seulement que cette ville avait au plus haut « point l 'amour de Vargent et que tout était permis « aux Sénateurs. Démosthène dit encore que le jour « où un homme entre au Sénat, il devient un despote « pour la foule. Sparte avait ainsi un régime républi- « cain, elle avait même les dehors de la démocratie, « des rois-prêtres, des magistrats annuels. Mais le « peuple n’était que la réunion de deux à trois cents « hommes.

« Tel fut, depuis Licurgue, le gouvernement de « Sparte : une aristocratie composée de quelques riches « qui faisait peser un joug de fer sur le peuple. Par « son énergie, par ses qualités combatives, par son « habileté, par son peu de scrupules et son peu de « souci des lois de la morale, elle sut garder le pou- « voir pendant cinq siècles, mais elle suscita de « cruelles haines et eut à réprimer un grand nombre « d’insurrections... ce qui sauva Sparte, c’était la divine sion qu’elle savait mettre entre les classes infé- « rieures. Nulle coalition n’était possible, et l’aristo- « cratie, grâce à son éducation politique et à l’étroite « union de ses membres était toujours assez forte pour « tenir tête à chacune des classes ennemies. » (Fustel de Coulanges, La Cité antique, IV-XIII.)

Pas un mot, ni à retrancher, ni à ajouter pour caractériser le régime dont pâtit la Hongrie. Tout y est jusqu’à la cupidité de la caste supérieure, sauf cependant que les Magyars de nos jours ne ressemblent guère à l’idée que nous nous faisons des Spartiates.

Nous pourrions même continuer la comparaison, du fait de l’analogie qui existe entre La guerre du Péloponèse et l’explosion de la guerre de 1914. Sparte s’offusquait de la supériorité intellectuelle et morale d’Athènes et de sa démocratie. Bien que Athènes succombât, elle est demeurée le fondement de la civilisation moderne, alors que de Sparte, il ne restera que Le souvenir de son brouet, dans lequel barbottent nos Marxistes et nos Hégéliens.

Le gouvernement actuel de la Hongrie est sorti du sein de la Terreur blanche de 1919-1920, et comme tel, tient énormément de sa mère. Quant à la paternité, il conviendrait peut-être de la rechercher parmi les Magyars des temps héroïques. Léon VI, dit le Philosophe, empereur de Byzance (882-912) qui les avaient comme alliés quand il ne les combattait pas comme ennemis, les représente en effet : « remplis d’un désir farouche d’opprimer tous les autres, et d’une cupidité effrénée », passage que les historiens magyars bien pensant suppriment volontiers dans leurs écrits : obse quium amicos, veritas odium parit. Et, ne sommesnous pas, tous, un mélange de ces résidus ancestraux « qui forment la couche la plus profonde et la plus stable du caractère des individus comme des peuples ».

Le parlementarisme hongrois peut se résumer en cette formule : la majorité ne doit pas son pouvoir à ses mandats, mais ses mandats au pouvoir. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui, le morbus hungariscus . Institution renée de ses cendres en 1867, cette maladie.

alourdie des maux contractés en cours d’exercice, la distingue singulièrement des parlementarismes ses congénères, déjà suffisamment mal en point euxmêmes. C’est le parlementarisme dirigé, autrement dit la dictature larvée. L’opposition, née uniquement des complaisances gouvernementales, n’y est autorisée qu’à titre de décors rituels.

La loi électorale en ce moment en vigueur constitue un système de barrages successifs dont les écluses ne s’ouvrent que pour un candidat officieusement agréé, qu’il soit gouvernemental ou non. Elles se ferment hermétiquement devant tout autre, ne lui laissant que la liberté de se noyer s’il veut passer outre. Dans les grandes villes où le scrutin est secret, les listes électoraes sont soumises à des corrections épuratoires sans contrôle possible; dans les campagnes où il est public, le paysan vote par crainte du gendarme et du percepteur. Sur les 245 députés de la Chambre, 45 seulement sont élus au scrutin secret. 30 % seulement de la population sont électeurs contre 66 % en Allemagne, 60 % en Angleterre...

On comprend dès lors les paroles du régent Horthy quand, le 2 mars 1931, il disait au rédacteur du Petit Parisien : « Non, au sortir du désastre de la guerre et « du bolchévisme, suivis de l’invasion roumaine je ne « puis accorder la liberté à la Hongrie. Ce n’est pas « le moment. Cette liberté serait néfaste. Les passions « surexcitées se donneraient libre cours. Les Hongrois « ont le sang chaud... » ... et le régime passerait probablement quelques moments inconfortables. Le je semble particulièrement symbolique dans cette déclaration. Or, en 1931, la guerre était terminée, le bolchevisme abattu, les Roumains partis depuis douze ans, et la nation magyare, un des plus anciens peu-

pies parlementaires et constitutionnels, n’est toujours pas mûre pour le self-governement. D’ailleurs, le chef de l’Etat hongrois s’est-il bien rendu compte que ses paroles impliquaient l’aveu des motifs inavouables pour lesquels il maintient sa politique ?

Mais, une nouvelle loi électorale doit venir bientôt élargir l’ancienne, œuvre du comte Bethlen. La liberté du vote n’y sera limité que par le souci des intérêts supérieurs de la patrie, en même temps que des pouvoirs plus étendus conféreront au Régent du royaume la faculté de proroger ou de dissoudre toute Chambre incommode. Tous les changements ont leur mélancolie disait Anatole France.

M. Gômbôs, en ce moment Président du Conseil des Ministres hongrois, dont les harangues châtoyantes éblouissent les foules et divertissent le penseur, proclamait en date du 5 avril 1933, et souvent depuis, devant sa garde prétorienne, recte majorité parlementaire, que la Hongrie était aujourd’hui un modèle de tranquillité intérieure. Depuis, cette déclaration a fait l’objet d’une intense propagande officieuse, comme bien l’on peut penser. Ubi solitudinem faciunt , pacem appelant, dit Tacite. Ces mots s’appliquent, disent les Encyclopédies, aux conquérants qui colorent leurs ravages d’un spécieux prétexte de civilisation. La Hongrie est aujourd’hui bâillonnée, mise en camisole de force. Les Hongrois ne peuvent ni parler, ni écrire, ni s’offrir un banquet, sans autorisation de la police; même les partis parlementaires ne peuvent se réunir, en dehors de la Chambre que dans certaines conditions. Une ordonnance, du Ministre de l’Intérieur interdit à tout parti politique non représenté au Parlement de tenir des réunions. Cette ordonnance est tout particulièrement dirigée contre le parti Kossuth, le plus populaire dans

3e pays et dont les candidats, par conséquent, n’entrent plus au Parlement. La délation et la calomnie, sœurs inséparables de toute dictature, sévissent en Hongrie comme en Russie, en Italie et en Allemagne. Les scandales de fraude administrative, dont les journaux hongrois nous entretiennent périodiquement, nous édifient suffisamment sur ce qui peut se passer sous ce rapport dans la coulisse. Là, comme dans les pays trop démocratiques, tout le monde veut se faire nourrir par la princesse, et messieurs les dictateurs ont mauvaise grâce de parler avec dédain de la moralité des démocraties occidentales, où du moins, l’Etat soumis au contrôle de l’opinion, ne peut se rendre coupable de crimes contre le droit des gens, contre la civilisation, contre l’individu et contre le bon sens, sans que la conscience publique ne finisse par se soulever. Toute la France s’est soulevée contre des gouvernants prévaricateurs, complices d’un pillard de l’épargne et faisant assassiner un témoin gênant. Or, rien que depuis l’arrivée au pouvoir en Hongrie de M. Gômbôs, il y a eu au moins quatre personnes, témoins gênants en des affaires de corruption politique, qui ont mystérieusement trépassé sans que l’opinion ait eu la permission de s’émouvoir. C’est que chez nous, on lave son linge parce qu’on aime la propreté et que là-bas, on est d’avis qu’il n’y a que les gens sales qui aient besoin de se laver.

On n’y verra jamais certes des hommes de valeur condamnés à la prison pour avoir dans un journal étranger et échappant à la censure égratigné quelque triste médiocrité au pouvoir qui, gonflée , de sa vanité, s’identifie avec la nation.

Montesquieu, dans son Esprit des Lois (V-XIV) dit : « Pour un gouvernement modéré, il faut des hommes

de talent, pour un gouvernement despotique, où les passions seules agissent, tout le monde est bon pour cela. » Montesquieu, que les politiciens de la Hongrie ne semblent pas suffisamment connaître, dit encore bien des choses dont ils pourraient faire leur profit. Ainsi, dans les Lettres persanes, chapitre CXXXXI, on peut lire : « Il semble que la liberté est faite pour 7 e génie des peuples d’Europe et la servitude pour celui des peuples d’Asie. » Dans V Es prit des Lois encore, III-IX : « Il faut la crainte dans un gouvernement despotique; pour la vertu, elle n’y est point nécessaire, et l’honneur y serait dangereux. »

Tout comme dans l’Allemagne hitlérienne, l’utile est considéré dans le monde officiel magyar comme beau, bon et juste, foulât-on par là aux pieds les principes les plus élémentaires du droit ou de la justice. C’est là la pragmatique des primaires. Dans aucun autre milieu comme dans celui-ci, l’on ne s’entend mieux à refaire des virginités politiques avariées. Il est des mains pleines de sang et de honte qui distribuent l’honneur et La vertu aux autres, par l’effet de l’oubli public. On reforge l’histoire et l’on n’y vit que pour l’instantané, ne regardant jamais au delà de l’événement.

Toute la vie publique en Hongrie se trouve ainsi étranglée par une innombrable police hautaine et tracassière, mettant obstacle à tout élan, à tout essor, sous prétexte de sûreté de l’Etat et qui, pour se donner une raison d’être, découvre périodiquement quelque ténébreuse conspiration communiste. Son véritable but est, bien entendu, de préserver contre toute égratignure un régime perpétuellement agité par la crainte d’avoir à payer ses méfaits et ceux de ses pères, et d’assurer le pouvoir à la caste dominante. Tantôt on se pose en flambeau éclairant le chemin du pauvre

peuple, aveugle par définition, tantôt on est le sauveur sans qui la Hongrie serait depuis longtemps au fond du gouffre. Seuls les coups d’encensoir sont permis. Et Dieu sait si ces messieurs en consomment de la gloire. On peut même prévoir le jour où ils finiront asphyxiés dans une nuée d’encens.

Et d’où pourrait-elle bien venir cette révolution dont la perspective est leur cauchemar, nous l’avons vu dans la déclaration de M. Nicolas Horthy citée plus haut.

De la noblesse ? Ce monde craint la révolution d’en bas tout comme les officiels, et songe à une révolution d’en haut, par la restauration du trône, au sujet de laquelle on pourrait causer...

Du tiers état, de la bourgeoisie d’origine étrangère et encore peu cristallisée en Hongrie ? La misère humaine veut que la plupart des bourgeois sont des hommes médiocres au service de l’événement. Des titres, des décorations, des avantages personnels, et on les tient.

Craint-on le paysan ? Le rural magyar a dix siècles de misère et d’obéissance aux seigneurs dans les veines, mais il a faim, et la faim est mère des révolutions. Le régime qui est purement politique et dont les idées économiques se réduisent à quelques notions élémentaires et périmées, ne peut rien pour eux... Mais la gendarmerie entoure les campagnes d’une sollicitude toute particulière. Vous ne pourrez aller voir un ami à la campagne, sans qu’elle ne s’enquière de voter nom, du but de votre visite, en vous expulsant manu militari de la commune au moindre doute qu’elle conçoit à votre sujet.

Les intellectuels ? Matés, muselés, ruinés, miséreux pour le moment. Les tyrans ignorent que sans discus-

sion sans liberté, sans critique et sans contrôle, toutes les institutions humaines se corrompent, y compris les leurs au point de crouler. Ils ne savent pas que derrière les événements visibles cheminent dans l ombre des puissances impondérables. Les intellectuels o commencé par mettre à la porte leurs pontifes estampillés et engraissés aux mangeoires de 1 Etat Ils proclament avec Schopenhauer : « der (

« wenn er im Reiche der Wissenschaft (and Kunst)

« sich geltend machen will, ist ein schmutziger Gesell « den man hinaus werfen soll. » Et ils refusent de se laisser embrigader dans la campagne revisionms e, dont l’unique but est de raffermir la position du régime. Malheureusement pour eux, ils sont une petite tribu noyée au milieu d’un océan de matérialité brutale. Leur calvaire est haut et son chemin est seme de

P Les ouvriers ? Les souvenirs du bolchevisme sont toujours vivants. A leur endroit on est inquiet. Quoi que la Hongrie ne soit pas un pays à grosse industrie, leur nombre est appréciable. Le poids de la police qui pèse sur eux est en raison directe de leur mécontentement et d’un danger d’explosion. Les révolutions naissent du refus des pouvoirs de s’adapter à des circons-

tances nouvelles. . .

Le traité de paix avait imposé à la Hongrie certaines réformes de sa législation ouvrière trop négligée Les lois industrielles et professionnelles de 18/2 et 1884, étaient en effet démodées et ne répondaient plus sous aucun rapport aux exigences modernes. L’Etat depuis s'est en somme borné à une réglementation policiere de la question, et les masses ouvrières, inspirées et dirigées par des socialistes juifs, se sont organisées sur une base révolutionnaire et botcheviste. Les ministères

Huszàr, Semadan, Teleki, s’efforcèrent en vain de créer un socialisme chrétien national. La dictature Bethlen qui leur succéda, n’était pas faite d’avantages, au contraire, pour gagner les classes laborieuses dans ce sens. L’état de guerre entre pouvoirs et social démocrates, depuis reliés aux internationales, subsiste, à tout instant il y a des grèves et des commencements de révolte, toujours réprimées avec la dernière rigueur. Si la pression policière était moins forte, la réaction ouvrière le serait de même. La plupart de ces mouvements ont l’excessive rigueur des pouvoirs pour cause initiale. A la Chambre hongroise, la social-démocratie est représentée par 14 unités, soit 5,7 % du total de l’Assemblée entrées au Parlement par grâce ou complaisance gouvernementale... Mais l’animal socialiste parlementaire peut crier, i»l ne sortira pas de sa cage,, et peut-être n’y tient-il pas, depuis que le métier de représentant du peuple est devenu une profession lucrative, s’exerçant à l’abri des courants d’air de la rue.

On se maintiendra donc d’abord, comme le veut Salluste, par les moyens par lesquels on est arrivé au pouvoir : par le fer. Un gouvernement est toujours suffisamment armé pour cela et ne peut être renversé que par sa propre veulerie... et pour être veules et sans combativité, ces messieurs de Buda ne Le sont certes point, mais au contraire, la veulerie des autres rentre dans leur plan de campagne.

Comme dans les démocraties dégénérées en oligarchie de « frères » et de camarades, les maîtres de céans ne dédaignent pas, d’autre part, les procédés moins violents : il y a les amis du pouvoir, les bénéficiers, les prébendes, les cumuls, les bonnes places, les subventions à la clientèle, aux neveux, cousins et arrière-

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cousins. C’est là une organisation très forte qui fait de l’administration du budget et des postes importants, le champ privé du pouvoir et un rempart solide contre toute tentative de subversion. La Hongrie, ne l’oublions pas, est, de temps immémorial, la propriété privée d’une classe aimée des dieux.

La fin des fins des dictatures consiste essentiellement dans cette formule : demain on rasera gratis. Magyars de tout âge, de tout sexe et de tout état, clament les despotes, réjouissez-vous, La caste aimée des dieux, dans peu, vous restituera la Hongrie qu’ont connue vos glorieux aïeux. Trianon craque dans toutes ses jointures, « la perspicacité de l’œil britannique qui sait « percer à jour les plus noirs complots continentaux « (Pesti Hirlap, août 1933) a découvert l’injustice qui « nous fut faite, l’opinion française est déjà en révolte, « la vérité est en marche ». Et le bon peuple magyar attendra, comme il attend, le salut d’une nouvelle loi électorale.

« Il faut toujours que le tyran fomente une guerre » disait déjà Socrate (Plat. Rép. IV-3). Les troupeaux ne s'unissent que dans leurs appétits communs.'Les hommes aussi. « Tu posséderas de grandes et belles villes « que tu n’auras pas eu la peine de bâtir, des maisons « pleines de toutes sortes de biens que tu n’auras pas « remplies, des vignes et des oliviers que tu n’auras pas plantés » ( Deutéronome 9 VI) disait l’Eternel aux Juifs, en leur promettant de leur faire faire là conquête du pays où coulait le lait et le miel. A ce prix, ils le suivirent et l’Eternel les précéda, le jour dans une nuée — probablement d’encens — et la nuit dans une colonne de feu. Ils lui offrirent même des victimes dont le sang répandait « une odeur agréable à VEternel »

(Nombres, XV). Hitler, 'lui-même n’a jamais parlé autrement aux Allemands.

C’est ce qui rend les dictatures si dangereuses pour la paix et les affirmations pacifiques des dictateurs si suspectes... Mussolini fonda son fascio sur la jalousie qu’ont toujours éprouvée les Italiens pour la France et qui avait déjà précipité feu Crispi dans les bras de Bismarck; la pensée sublime de Hitler, c’est de faire du troisième Reich un haras pour l’amélioration de la race allemande afin de produire des conquérants de la force des Francs vainqueurs des Gaules; l’unique directive de la politique extérieure hongroise telle que l’a fondée le comte Bethlen, c’est la reprise au profit de lu caste dirigeante des plantureux majorats que Trianon lui a fait perdre.

Ne nous laissons donc pas prendre aux affirmations de ces messieurs de ne vouloir faire la révision que par des moyens pacifiques. Ils veulent la révision tout court, de gré ou de force. Ils l’on souvent déclaré, et la menace du fur or hungaricus comme uliima ratio est le fond de leur pensée. Durer jusque-là et profiter de la victoire pour s’y installer définitivement, voilà le but de tout ce que nous voyons se passer en Hongrie.

Et, jetons un coup d’œil sur les armements qui devront amener cette victoire.

L’article 104 du Traité de Trianon prescrit : « Le « nombre total des forces militaires dans l’armée hon- « groise ne devra pas dépasser 35.000 hommes, y com- « pris les officiers et les troupes de dépôts.

L’article 112 : « Les établissements d’enseignement « autres que ceux visés par l’article 111, de même que « toutes les sociétés sportives ou autres, ne devront « s’occuper d’aucune question militaire. »

Art. 115 : « La fabrication d’armes, de munitions et

-« de tout matériel de guerre n’aura lieu que dans une « seule usine... »

Art. 118 : « L’importation en Hongrie d’armes, de <« munitions, et de matériel de guerre de toutes sortes « est formellement interdite... »

Art. 119' : « L’emploi de lance-flammes et celui de « gaz asphyxiants toniques ou similaires, ainsi que de « tous les liquides, matières ou procédés analogues « étant prohibé, la fabrication et l’importation en sont « rigoureusement interdites en Hongrie... », etc. .

« Ah, le bon billet... ! » S’il n’y a plus personne pour ^contrôler et la Hongrie demande Légalité des droits pour faire croire qu’elle se gêne pour se moquer de tout cela. Que serait-ce, si elle avait à sa volonté la faculté de s’armer...

Le service obligatoire étant supprimé, le recrutement de l’armée doit se faire par voie d’engagements volontaires d’une durée de vingt ans pour les officiers et de douze ans pour la troupe, chose qui dès 1921 porta le Parlement hongrois à recourir aux échappatoires auxquelles la commission de contrôle dut mettre ordre. Cette commission n’existant plus, les violations du traité sont le secret de polichinelle.

Dans la Hongrie d’après Trianon, le service obligatoire fonctionne comme au temps de François-Joseph. Les jeunes gens désignés par les commissions de recrutement signent un formulaire sur lequel figure bien le mot « engagement volontaire » mais gare au gars qui refuserait de signer.

La durée du service est de deux à trois ans en moyenne, mais il y a des licenciements avant terme, ee qui permet d’instruire de nouvelles recrues.

Les limites contractuelles des effectifs d’officiers sont plus largement dépassées. On fait figurer ceux-ci dans

les organisations les plus diverses, gardes fluviaux,douanes, fonctionnaires administratifs, organisations dites des héros de la guerre, gendarmerie, police, moniteurs de culture physique. L’ordre des « héros » sorte de vétéranat, censément privé, mais organisation militaire, groupe environ 13.000 officiers privilégiés, ayant reçu des lopins de terres et jouissant d’avantages matériels divers. La gendarmerie d’un effectif avoué de A 12.000 environ, la police même effectif, La police fluvilae de 4.000 hommes, sont des armées en marge... Mais la véritable force armée de la Hongrie réside dans une admirable instruction préliminaire de la jeunesse,, organisation dite Levente, copiée du reste sur les diverses organisations similaires italiennes. De 12 à 21 ans,, la Levente est obligatoire pour le jeune homme, la discipline y est militaire comme l’instruction. Aussi peronne ne s’est-il étonné d’entendre, il y a deux ans, dire à M. Gombos, alors encore Ministre de la Défense nationale, que la Hongrie avait beau avoir été ligotée par Les soins des vainqueurs, en cas de guerre, 600.000 hommes pourraient être réunis en quelques jours pour « défendre les frontières du pays ».

Vous me demanderez d’où viennent les armes et l’équipement pour tout ce monde. Je vous répondrai : mitrailleuses de Sankt-Gothardt, affaire de wagons^ chargés d’armes et arrêtés malencontreusement par des agents autrichiens trop curieux ou trop honnêtes à Hirtenberg, allées et venues d’avions entre Hongrie et Italie. Fabriques de gaz toxiques, de lance-flammes, d’avions de bombardement, etc., tout fonctionne comme si le Traité n’existait pas. Les étiquettes des bouteilles seules ont été changées. Là où il y a du poison, on met « cordial », « calmant », « réconfortant »; là où il y a du feu, on colle « allumettes de A

sûreté » et tout est dit. La Société des Nations est trop occupée de ses rhumatismes pour s’occuper de ces misères-là.

Mêmes réflexions à faire pour ce qui concerne les frais de ces armements. Là, mystère, ils sont cause des perpétuels dépassements budgétaires, et pour le permanent, figurent sous les étiquettes les plus anodines dans les budgets des ministères de ressort et de paix. Quand il s’agit de truquer, de finasser, de ruser, le Magyar de vieille souche rendrait des points à un Peau-rouge.

I] est cependant bien clair, d’après ce qui précède, que l’entretien d’une force armée démesurée partie pour le maintenir au pouvoir la tyrannie de caste, partie destinée à parer à des événements futurs qu’on cherche plus ou moins à provoquer soi-même, est bien plus la cause de la misère qui règne en Hongrie que ne le sont le traité de Trianon et la crise mondiale.

Résumons et concluons : La majorité parlementaire de la Chambre hongroise dénommée parti de l’unité nationale parce qu’elle n’a rien de national, n’a aucune racine dans l’opinion publique du pays, n’a aucun programme autre que celui que le gouvernement lui impose, est sortie de la terreur blanche dont elle n’est qu’un enfant moins sauvage. C’est une troupe prétorienne identique à celle que, sous les Tisza, on appelait les Mamelouks. Primitivement, un certain nombre de députés paysans donnait à ce parti une couleur rurale démocratique, mais le comte Bethlen a su réduire leur nombre à quelques éléments faisant office de figurants.

Comme d’autre part, le Gouvernement, par le jeu d’une loi électorale qui est un chef-d’œuvre de machiavélisme, mesure au compte-gouttes à l’opposition ses forces et son rôle au sein du Parlement, que d’autre

part, le seul parti qui ait un programme éprouvé en politique intérieure comme en politique extérieure, en même temps que de profondes racines dans l’opinion du pays, le parti Kossuth, est jugé trop dangereux pour figurer à la Chambre, Ton ne saurait parler en Hongrie d’une volonté nationale. La politique de la majorité n’est donc que celle du gouvernement qui lui a fourni ses mandats.

Or, elle n’a d’autres directives que d’assurer le pouvoir aux anciennes castes oligarchiques magyares par l’intangibilité de la propriété foncière ecclésiastique et feudataire, en faisant vivre la « gentry » par toutes sortes de privilèges dans l’administration de l’Etat et des départements. L’administration tout entière, Finances, Justice, Instruction publique, ingérence de l’Etat en matière économique, en matière de collectivités sociales ne servent qu’à ce seul et unique but. Il n’y a, comme je l’ai dit, aucune liberté de presse, de parole ou de réunion, et les maigres droits qu’on a concédés sous ce rapport — toute la législation de guerre est encore en vigueur — sont soumis à des autorisations spéciales révocables lorsque l’intérêt de parti l’exige.

Le gouvernement, non seulement tend à assurer son pouvoir brutal par les organes de l’Etat et des départements, mais il s’est emparé des collectivités sociales, en majeure partie autorisées seulement sur des bases militaires. Des officiers et sous-officiers en masses, siègent dans les associations bourgeoises, nationales, patriotiques, surveillant de paisibles bourgeois pour leurs opinions et leurs gestes. C’est l’espionnage, la calomnie et la délation à la ville comme à la campagne.

La jeunesse n’y échappe pas, chaque élève, chaque étudiant, chaque enfant de paysan est soumis à ta discipline militaire pendant ses années scolaires, et le plus

grand tyran du village c’est l’instructeur Levente I Le centre directeur de cette organisation est la Société Tesz (Tdrsadalmi Egyesiiletek Szôvetsége : fédération des Sociétés nationales) le nid même où fin 1925, furent fabriqués les faux billets de mille francs devant servir à la propagande révisionnaire et à inflationner la devise française. Cette société est arrivée à son apogée quand. M, Gômbôs, un de ses fondateurs, fut nommé président du Conseil. Aussi M. Gômbôs tout en accomplissant dans ce milieu ses plus beaux tours d’acrobaties oratoires, n’oublia-t-il pas son Tesz , tabernacle des justes; toutes les bonnes places furent toujours pour ses membres. C’est en faveur de la Tesz qu’une surtaxe d’impôt est perçue pour alimenter la propagande révisionniste.

Il n’y a pas lieu ici de faire état de l’influence régulatrice de la Chambre haute dite des Magnats. Assemblée limitée dans ses droits, elle n’est qu’un corps consultatif qu’on ne consulte du reste pas. En sont membres, sans distinction de partis les envoyés des départements, de la haute noblesse, des collectivités économiques, des confessions et certains personnages nommés par le gouvernement et lui ayant rendu des services. La majorité est élu au moyen des procédés électoraux présidant aux élections législatives. Ce n’est que la réunion parfaitement anodine de vieillards où peut se donner libre cours leur soif de publicité.

(1) Dénommée d’après Levente, un jeune fils d’Arpad qui, vers 394 conduisit une armée magyare, alliée de l’empereur Léon VI de Byzance, à la victoire contre les Bulgares, mais périt dans unie dernière expédition avant la conquête de la Hongrie par son père. L’organisation Ler vente ressemble à celle des Ballilas en Italie. C’est une préparation militaire intense. J’en ai donné une description détaillée dans L'Europe Centrale du 21 mars 1931, y compris tout le jeu des armements secrets de la Hongrie.

Comment ce régime anachronique, dans lequel des bourgeois en grand nombre et aux longues dents sont venus se joindre à la gent nobiliaire, finira-t-il ? Il est difficile de le prévoir, puisqu’il y a neuf siècles qu’il dure et que nous sommes à un moment où l’humanité semble vouloir faire retour au droit du plus fort. Et je dirai avec Lezai Marnésia, l’informateur sur la Hongrie de Napoléon I er : « je vois bien les éléments d’une révolution lointaine, je n’en vois pas pour une révolution prochaine ». Mais l’atmosphère est partout tellement chargée d’électricité qu’il ne faut jurer de rien.

L’Entente et la France ont laissé échapper une demidouzaine d’occasions d’exiger, en temps utile, une réforme radicale des méthodes gouvernementales hongroises garantissant une paix durable. Hélas, l’Entente n’existe plus et Marianne ne se présente plus en Europe qu’un panier de poires au bras. L’encyclopédique et provinciale ignorance géographique des dirigeants français, la médiocrité, souvent la malhonnêteté de leurs agents d’exécution qui ne voient ou ne veulent voir que du beau, ont fait que nous payons aujourd’hui très cher les frais de notre badauderie. La France a su si bien manoeuvrer en Hongrie que ce sont précisément les milieux qui furent cause de la guerre que nous avons vus revenir au pouvoir et continuer leur politique incendiaire. Voyez la ferveur avec laquelle ils tressent des couronnes de lauriers à la mémoire du comte Tisza ! !

Ce que veulent ces messieurs de Budapest est très clair : Révision pacifique d'abord, demain on rasera gratis. Bon peuple attend et paye, nous décrocherons la timbale et tu nous élèveras sur le pavois. Révision tout court ensuite, coûte que coûte; une guerre nous l’amènera, nous avons Hitler et Mussolini, deux

géants dans notre manche, nous prendrons tout et bon peuple, que tu veuilles ou que tu ne veuilles pas, nous continuerons triomphalement l’œuvre de nos pères qui fiit de nous engraisser de ta substance. Troisième éventualité. Pas de guerre, pas de révision. Nous ferons faillite ne pouvant même plus payer nos gendarmes qui mettront la crosse en l’air. Nous nous serons dévorés nous-mêmes et la Hongrie ressuscitera plus saine que jamais, ou disparaîtra avec nous.

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