CHAPITRE II
“ JFSMÆ&Mttt MCC mergilUl* ou les wicéssiiMeles &Im régime depwîs Ææ fiierre.
La situation lors de Favènement de FEmpereur Charles.
L’histoire intérieure de la Hongrie, dans les derniers mois et au lendemain de la guerre, est celle de tous les pays vaincus lorsque la défaite semble les délivrer d’une longue et pénible dictature. Certes, à côté de la révolution russe et de la Commune de Paris en 1871, la Révolution hongroise d’octobre 1918, ou ce qu’on nomme ainsi, ne peut passer que pour ce que le grand Condé appelait une guerre de pots de chambre. Néanmoins, la Hongrie vit s’effondrer le régime oligarchique dont elle avait tant souffert et auquel incombait une grande partie de la responsabilité de la guerre. Mais, elle eut ensuite le bolchevisme de Bêla Kun, l’occupation roumaine, puis avec la Terreur blanche, le retour victorieux, au milieu du sang, des autocrates d’antan qui aujourd’hui cherchent à reprendre les territoires que la défaite a fait perdre au pays, dans l’intention de raffermir par là leur pouvoir à tout jamais et de réarrondir leurs prébendes au point où elles étaient avant la guerre.
Voici aussi brièvement que possible, la psychologie de ces mouvements.
Le journal Magyar or szàg du 4 avril 1915 nous donnait comme suit la température de ropinion hongroise vers la fin de la première année de guerre. « IL y eut trois phrases dans le sentiment des masses depuis le commencement de la tourmente : la première fut celle des banderoles, des oriflammes, des drapeaux, des fleurs jetées aux soldats. Malicieusement, l’auteur de l’article compare cette phrase aux débuts de la guerre de 1870 à Paris où l’on criait « à Berlin ». En septembre 1914 encore, en Hongrie, quelques gens raisonnables, trouvant hors de propos cet enthousiasme prématuré, risquaient d’être traités de traîtres à la patrie. L’enthousiasme officiel seul était de mise. « Subitement cela changea. On cessa d’entonner des hymnes patriotiques dans les lieux publics, les belles dames de l’aristocratie cessèrent de s’exhiber dans les gares pour offrir, en des toilettes effarantes, des rafraîchissements aux blessés retour du front, de même que la foule s’abstint d’attendre pendant des heures le passage des blessés pour écraser sous des bouquets ces malheureux peu sensibles dans leur douleur à pareille réception. Victoires et défaites ne semblaient plus intéresser personne. Le public était devenu apathique. » L’auteur de l’article, gêné par la censure, ne peut dire que cette phase d’indifférence coïncidait avec la formidable rossée que la Serbie avait infligée en janvier de cette année aux armées du général Potiorek. La glorieuse armée impériale et royale, invincible par définition, avait dû fuir devant cette « soi-disant armée serbe, ramassis de brigands, de marchands de cochons et de mendiants ». Le souvenir delà légendaire incapacité des Excellences chamarrées de la Hofbourg se raviva dans l’esprit populaire et la confiance en les généraux autrichiens s’envola.
« Enfin récemment, se produisit la troisième phase : à l’indifférence la plus complète est venue se substituer dans les masses une nervosité excessive. Elle se produisit avec la chute de Przemysl. Cette tristesse publique est si forte qu’elle ne saurait s’expliquer uniquement par l’effet de la perte de cette seule place; elle est faite plutôt d’appréhensions subconscientes, de chagrins rentrés, d’angoisses de l’inconnu, de soucis de la vie matérielle... (censure)... la faim est mauvaise conseillère, la question du pain quotidien a certainement contribué à aigrir les consciences... l’opinion fait savoir que ceux de l’arrière sont des héros comme victimes, autant que ceux qui se battent... »
Encore un instantané : d’après le Pesti Hirlap au début de juillet 1916. Séance houleuse à la Chambre. Rakowszky s’écrie, « il faut demander des comptes aux généraux autrichiens incapables »... « L’opposition quitte la salle en signe de protestation... le comte Andrâssy, comme toujours, cherchant à concilier, affirme que l’opposition est patriote... Tisza, pour calmer l’orage, promet de tout dire devant une Chambre réunie en Comité secret. Par ordre de la censure, dit un député, on étouffe les scandales des conseils de révision et ceux des livraisons acceptée par l’intendance. L’orateur souligne la partialité des communiqués toujours favorables aux Autrichiens, et donne lecture de la lettre d’un officier supérieur racontant les épisodes de la dernière offensive russe : « Comme toujours, dit la let- « tre, ce furent les régiments hongrois qui écopèrent, « tous les autres prirent la fuite. Il ne reste pas un « homme vivant du 82 e hongrois. ». »
Depuis la chute du Tsarisme, dont les prétendues visées panslavistes avaient servi à justifier la nécessité de l’Alliance avec l’Allemagne, les Hongrois ne savaient
plus exactement pour qui et pourquoi ils se battaient, et il devint de plus en plus clair que le triomphe de l’Allemagne constituait leur seul but de guerre. Si vous relisez avec quelque attention les journaux hongrois de fin 1917, il vous apparaîtra que l’opinion publique, en Hongrie, avait fini par considérer une victoire des Centraux comme le plus grand malheur qui puisse frapper le pays. La perspective de voir le régime Tisza s’appuyer sur la Prusse plutôt que sur -l’Autriche n’était certes pas fait pour la rassurer.
Dès fin 1915, cette préoccupation du reste se fit déjà jour dans les débats parlementaires. Le comte Tisza, en bon mécanicien qui sait lâcher de la vapeur pour éviter que la chaudière ne saute, avait accordé à l’opposition quatre jours francs pour formuler ses plaintes, et aussitôt fut posé la question — je traduis textuellement : « De la sauce à laquelle la Hongrie serait mangée après la prochaine victoire. L’aigle impériale autrichienne, le bec usé, irait-elle déposer le pays aux pieds des Hohenzollern, en faisant elle-même sa soumission et ceux-ci imposeraient-ils directement aux Magyars les bienfaits de la Kultur ? Les députés hongrois estimaient que l’héroïque et loyale conduite de leur pays dans cette guerre méritait un sort meilleur, au sujet duquel du reste ils paraissaient peu rassurés... »
Andrâssy n’arrive guère à dissiper ces nuages : le discours du grand stratège du Parlement est beau à entendre ainsi à distance de dix-neuf ans; il débute par une apologie de la situation militaire des Centraux en déclarant « qu’en présence de ces éléments objectifs, au nom de la civilisation et de l’humanité, les alliés de l’Entente ne devraient pas continuer la guerre... mais les Alliés qui s’hypnotisent naïvement sur leur supériorité numérique... refusent de comprendre à quel
point ils sont battus... Français, Anglais, Russes, réfléchissez ajoute-t-il, avant qu’il ne soit trop tard, demandez la paix maintenant, vous l’aurez relativement à bon marché. Plus tard, vous serez vaincus, pulvérisés, et vous payerez cher, très cher. »
Et le souci de la paix vient s’ajouter à celui du sort de la Hongrie après cette paix, et quelle que soit l’issue de la guerre.
Vers le printemps 1916, ce désir de paix devient une obsession et se manifeste avec persévérance tant au Parlement que dans les journaux. Les sujets de discours et d’articles ne sont envisagés que sous l’angle de la paix. Poincaré, Asquith, le Tsar, Sazonof, Salandra, de diables des enfers qu’ils sont qualifiés, passeraient immédiatement à l’état d’anges de la paix s’ils venaient à se présenter un brin d’olivier à la main.
Or, la misère et la cherté de la vie ont leur part dans ce besoin de paix; mais la crainte instinctive, secrète, subconsciente, d’un avenir plein de mystère, en est certes la principale cause.
Le jeune empereur Charles, succédant à François- Joseph fin 1916, arriva dans un milieu de conseillers littéralement envoûtés par rAllemagne et exacerbant leur passion prussophile à mesure que la guerre semblait tourner mal pour eux. D’autre part, il est hors de doute que le jeune souverain avait la vision claire du parti Kossuth : los von Deutschland. Charles avait pu se rendre compte que le Mitteleurope de Naumann avait éveillé en Allemagne les plus formidables appétits et que toute l’offîcialité germanique avait repris, par l’incidence de cette publication, les théories pangermaniques exposées en 1911 par Richard Otto Tannenberg dans son Gros s deutschland. Il avait compris à son tour, qu’en cas de défaite, la Monarchie tomberait
en ses morceaux constitutifs de même qu’en cas de victoire, elle disparaîtrait dans le gésier de l’aigle prussienne, de sorte qu’uiîe paix séparée suivie d’une alliance avec la France lui semblait le seul moyen de sauvegarde. Il écrivit à Czernin, à ce moment son ministre des Affaires étrangères, en même temps un des plus plats valets de Berlin : « Je pense que pour sortir de cette épouvantable situation, il nous faut une paix sans annexions, et le rétablissement de l’équilibre par une alliance avec la France. » Un membre du parti Kossuth en qui Charles paraît avoir eu une grande confiance, lui conseilla d’abdiquer en faveur de son fils Othon s’il voulait sauver la dynastie, mais ce conseil fut contrecarré par des augures qui, dans leur amour obstiné pour l’Allemagne, voyaient tout de travers. Ici le rôle d’Andrâssy fut encore néfaste. Ce politicien germanophile par héritage paternel et par piété filiale, a toujours cherché à justifier par une intransigeante idolâtrie à l’égard de Berlin, le fait que son papa n’avait fondé l’alliance austro-allemande qu’aveuglé par les avantages personnels que Bismarck lui en avait offerts.
On peut du reste se figurer les haines que suscitait la francophilie de cette jeune et imprévoyante Majesté dans la cage à perroquets des anciens conseillers intimes de François-Joseph qui étaient venus prendre auprès d’Elle la succession de leur charge. Il en fut parmi ces Excellences qui songèrent sérieusement à l’envoyer dans un monde meilleur ! ! !
Le voyage que Charles, accompagné de l’impératrice Zita fit à Hambourg vers l’époque où il négociait avec la France par le canal du prince Sixte de Bourbon peut passer pour une tentative de ramener l’Allemagne à des notions moins subjectives de la situation. Il y vit Guillaume II, le chancelier Bethmann-Hollweg, et Hin-
denbourg. Il ne vit pas que cet aéropage le considérait un peu comme un souverain mineur, mais il comprit très bien que le véritable dictateur de F Allemagne était Ludendorff, et que même Guillaume n’affectait ses grands airs d ’împerator et Rex que pour cacher leur vide. Ludendorff, dont les appétits s’étaient augmentés en proportion de ses déceptions, avait Fini par tout vouloir manger, et la Belgique, et l’Alsace-Lorraine avec tout le Nord de la France, et l’Autriche avec les Balkans. Charles revint désespérant de l’Allemagne juste pour se faire trahir par Czernin. La France n’at-elle pas eu, n’a-t-elle pas pu ou n’a-t-elle pas voulu profiter des bonnes et sincères dispositions de Charles, il faut lire pour le savoir : Offre de paix séparée de l’Autriche par le prince Sixte de Bourbon (Paris, Plon, 1929) 0); quant à la sincérité des dispositions pacifiques de ce malheureux souverain, je renvoie le lecteur à l’œuvre du commandant Werkmann, son secrétaire particulier : Deutschland als Verbündeter . Je ne puis entrer ici dans les polémiques encore en cours.
Les derniers jours du régime Tisza.
Charles songea avant tout à se débarrasser du comte Tisza, trop puissant personnage, soudé à l’Allemagne, par voie d’héritage paternel.
Les Tisza, père et fils, le père à la tête de la Hongrie depuis 1875; le fils, à de courts intervalles près, depuis 1900, sont, en effet, les inspirateurs de toute la politique des hobereaux magyars s’accrochant à l’Allemagne dans l’unique but de perpétuer leur régime,
(1) Et L’Empereur Charles de Habsbourg, par le comte Arthur Pôldzer-Hoditz, Paris, Grasset, 1934, dont une excellente analyse :a paru dans L’Illustration du 1 er juin 1934.
s’il le fallait au prix d’une conflagration européenne. Soulignons que leur jeu continue, à la différence près que, pour être sûrs du succès, ils se sont adjoint Rome à Berlin.
L’histoire de la démission de Tisza mérite qu’on s’y arrête un instant.
Les fragments des Mémoires du comte Andrâssy, publiés par sa veuve dans le Pesti Hirlap des 6, 13 et 20 mars 1932, nous donnent un tableau saisissant dèsdifficultés que rencontra Charles pour se défaire de ce chef des autocrates magyars au milieu d’une guerre que, dit-on, il n’avait jamais voulue.
Vers le mois de février 1917 — donc à peine deux mois après son avènement au trône — écrit Madame Andrâssy, mon mari fut informé que le roi Charles songeait sérieusement à « démissionner » le comte Tisza, en mettant l’archiduc Joseph à la tête d’un ministère hongrois, de concentration nationale. L’opposition kossuthiste consentit avec joie, mais Tisza sut parer le coup en menaçant l’archiduc des foudres de l’impopularité s’il se prêtait à la combinaison, et l’archiduc prit peur.
Tisza qui, on le sait, avait déjà réussi à supplanter le prince dans l’acte du sacre royal en posant la couronne sur la tête du jeune roi, bien que le pape eut invité Charles à ne pas se laisser couronner par un calviniste, ce que Tisza avait su déjouer en faisant donner au Saint Père par le Primat de Hongrie, sa créature, des renseignements faux sur sa véritable religion, était d’une astuce et d’une fourberie fort à craindre. Charles dut réserver la partie, mais revint à la charge quelques semaines plus tard. « Décidément, dit-il à Andrâssy, Tisza devient intolérable, il maltraite l’opposition et finira par nous créer des troubles inté-
rieurs par la brutalité de ses procédés : il s’oppose à la moindre réforme d’apaisement et même à la formation d’une armée nationalement hongroise, vœu du pays tout entier. »
Hélas, une fois de plus, Tisza l’emporta. Devant sa menace de passer à l’opposition avec tout son parti, si on lui retirait ses pouvoirs, Charles céda encore. Cependant, l’archiduc Joseph qui s’était resaisi depuis, venait d’écrire au souverain : « Qu’il doutait fort que la majorité suivit Tisza dans l’opposition, attendu que tous ses membres devaient leurs mandats au pouvoir et non pas leur pouvoir à leurs mandats, mais, ajoutat-il, il ne faudrait pas les consulter avant que Tisza •ne fût relevé. »
Andrâssy aussi écrivit à Charles : « Que la Chambre hongroise en ce moment ne légiférait plus qu’en vertu de pouvoirs périmés (les dernières élections générales remontaient à 191(Let le renouvellement de la Chambre aurait dû se faire en été 1914, quand la guerre éclata), prolongés par décret et qu’elle offrait le spectacle effarant d’une société de quelques centaines d’individus, clients d’un chef omnipotent, gouvernant sans contrôle, sans responsabilité, et sans mandat régulier, contre la volonté de son souverain et du pays qui le détestaient. »
Des semaines s’écoulèrent encore. Tisza était manifestement en disgrâce et s’en moquait; rien ne se fît,
Czernin le protégeait par mandat de Berlin. Subitement, le 8 mars 1917, le couple royal se trouvant à Budapest, Andrâssy fut appelé auprès du souverain pour six heures et demie du matin. On parla d’abord ,
des nécessités militaires. « Le désarmement général serait l’idéal, mais hélas, ajouta-t-il, cela ne servirait aux Etats qu’à se tromper les uns les autres. » On re-
vint sur la question Tisza. Charles informa Andrâssy qu’il avait de nouveau sondé le terrible homme, et dit textuellement : « Tisza, der sehr aufgeregt war über die Sache... m’a opposé toutes sortes de raisons, disant que l’archiduc Joseph qu’on voulut mettre à sa place n’était pas ein politischer Kopf et que si la chose devait se produire, il passerait à l’opposition avec armes et bagages. J’ai dû par conséquent remettre à plus tard mon projet... nous ne saurions certes sacrifier les intérêts du pays à ceux d’un parti. Ich bin nicht nur ans Gefiihl ein guter Ungar, sondera auch aus Uberzeugnng ».
Encore une fois Charles avait reculé devant Tisza. Il exigea cependant que la Hongrie obtint le suffrage universel à vote secret, seul moyen croyait-il de calmer les masses, notamment les allogènes, déjà menaçants. Tisza s’y opposa et sabota le projet dont Charles avait conçu les bases, et ce fut la perte du grand homme qui se prit ainsi à son propre piège. Le 20 mai, Andrâssy se trouvant à Vienne, Charles le fit venir. La rupture entre lui et Tisza était dès lors inévitable. Le jeune empereur avait compris que Tisza menait la monarchie à sa perte. L’archiduc Joseph est rappelé du front.
Le lundi, 21 mai 1917, Tisza se rend à Vienne pour soumettre son projet au souverain qui, le trouvant insuffisant, réserve sa décision. Même, en face de l’agitation devenue inquiétante des masses allogènes, ce £hef des hobereaux, comme toujours, craignant pour la suprématie de sa caste, ne put encore se résoudre à accorder au peuple la moindre concession démocratique. Tisza, le soir même revient à Budapest, convoque le Conseil des Ministres, amende son projet de quelques concessions purement symboliques, mais, en même temps, fait signer leur démission à tous ses collègues,
démission qui restera secrète et sera rapportée si Charles accepte les nouvelles stipulations. Mardi 22 au soir, Tisza demande une nouvelle audience. On lui téléphone de monter dans le train impérial à quinze heures quinze à son passage à Budapest, Sa Majesté se rendant à Gyôngyos visiter les sinistrés du grand incendie. Tisza joignit le souverain, mais eut aussitôt l’impression que son rôle était fini. Ses concessions démocratiques furent jugées insuffisantes, et il ne resta au dictateur que de donner sa démission. Il fut fort étonné en arrivant le soir à Budapest d’apprendre que les journaux en avaient publié la nouvelle dès seize heures, moment où elle n’était même pas encore donnée. Ce soir-là la Hongrie couvrit de fleur son jeune roi, et les rues de Budapest étaient en fête, malgré la guerre.
Et c’est ainsi que quitta la scène politique, l’homme qui fut, comment dirai-je ?... le « Pressard » de l’assassinat de Sarajévo, cause de la grande guerre. Quinze mois après, il fut assassiné lui-même, juste retour des choses.
L’autocratie magyare célèbre sa mémoire comme celle d’un saint — chaque tribu a ses idoles, et à chaque saint sa chandelle.
Les prodromes de la Révolution.
Après la démission de Tisza, une crise de deux semaines pendant laquelle les influences les plus diverses se combattirent autour de Charles, et auxquelles le ressentiment de Tisza, d’avoir été congédié comme jadis Bismarck par Guillaume II, ne fut pas étranger, aboutit à un ministère comte Maurice Esterhâzy qui dura deux mois, suivit un cabinet Wekerle, troisième du nom qui.
rénové fin janvier 1918, conserva le pouvoir ou ce qu’on pouvait appeler de ce nom, jusqu’à ce que, à mioctobre, il fut balayé par les événements.
A partir de janvier 1918, l’on peut suivre jour par jour et degré par degré, le glissement vers la catastrophe : il y a vingt fois plus de cambriolages à Budapest qu’en temps normal, et dont la plupart ont pour auteurs des déserteurs du front. Les gares, les magasins publics, sont les lieux où ils opèrent de préférence, La misère générale et la faim sont à la base de tous ces crimes. L’autorité, faute de prison, relâche les criminels, et ils recommencent. L’enfance fournit son contingent à cette armée du vol. Le père est mobilisé, la femme travaille aux munitions, et les enfants lisent Nick Carter. Les vieux chevaux de retour de la cambriole se font les moniteurs de cette jeunesse.
Le Magyarorszâg du 6 avril 1918 écrivait : « Un effroyable déluge de crimes déferle sur la Hongrie. Les vols à main armée, les assassinats, les drames de famille, les jeux clandestins, l’usure, le faux, les abus, les plus monstrueux des riches à l’égard des pauvres et des faibles, les suicides tragiques, les femmes se vendant à qui les paye, les vengeances sanglantes sont venues enrichir la criminalité militaire et enfantile. C’est avec exaspération que nous constatons cette déchéance. »
Le 27 du même mois, le même journal écrit : « Ces mœurs ont rejailli sur le Parlement. Jamais encore cette assemblée n’avait atteint pareil degré de dépravation... Le corps législatif où devraient converger toutes les forces morales que contient encore la nation... n’est plus qu’une horde amorphe, incapable d’élan, de décision créatrice... le pays saigne de mille blessures et son Parlement ne représente qu’une pourriture... végète
comme un corps agonisant... se trompe sur sa propre agonie... n’a plus de force, plus de raisons d’être... n’est plus pour le pays qu'une charge, un poids mort, dont toute la fonction consiste à se cramponner à sa misérable existence... n’a plus d’autres idées que sa vanité, ses intérêts privés, ses haines et ses rancunes personnelles, l’égoïsme des groupes, les rivalités féroces pour la possession du pouvoir, le marchandage des places, la souplesse de l’échine. Voilà l’image du Parlement hongrois; la pomme est mûre pour la chute, et si elle ne tombe pas toute seule, on l’abattra. »
Voilà pour l’intérieur; voyons ce qui se passait sur les fronts de guerre. Les journaux du temps n’ayant rien pu dire, ayons recours à ce qui s’est révélé depuis. Le comte Batthyâny, dans ses Mémoires dit (i, p. 212) : « Sur les fronts austro-italiens, dès mars 1918', les soldats étaient en haillons et gelaient. Les épidémies causées par la famine, décimaient la troupe, l’agitation bolchéviste empoisonnait les esprits. Sur les fronts hongrois (sud et sud-ouest) c’était la débandade. Dans les grandes villes, notamment à Budapest, on comptait les déserteurs par dizaines de mille. Armés et pourvus de munitions enlevées aux tranchées, ils se livraient par bandes organisées au brigandage à main armée. Les troupes de renfort qu’on envoyait au front quittaient les trains en cours de route par milliers. » L’archiduc Joseph écrit du front hongro-italien en date du 9 mars 1918 : « Le bétail qu’on amène pour le ravitaillement, arrive à pied, exténué, pour mourir de faim avant d’être abattu. Le soldat ne reçoit plus que cinquante à soixante grammes de viande par jour y compris les os, des légumes secs dits Dôrrgemüse , vers compris — mais l’intendance déclare que ces vers ne sont pas nuisibles à la santé — et un petit pain géné-
râlement pourri sur les rebords. Aussi, les hommes sont-ils passés à l’état squelettique. » Le prince Louis Windischgraetz, envoyé en mission d’études sur le front, fait à son retour à la Chambre, réunie en comité secret, un tableau effrayant de la situation militaire. Ce fut apparemment son récit qui servit au Pesti Hirlap pour son sensationnel article La Révolution triomphante , dont tout Budapest, alors, eut la chair de poule.
Et tout le monde savait déjà qu’on ne se battait plus, qu’on ne supportait plus ces privations que pour que au jour de la victoire, quelques magnats hongrois puissent confortablement brouter sur les marches du trône des Hohenzollern, pour que Budapest devint une souspréfecture de Berlin, pour que les Hongrois apprissent le pas de parade, sous le casque à pointe. Cela ne suffisait pas, certes, pour mettre l’héroïsme dans les cœurs, et forcément l’opposition kossuthiste, prêchant depuis la conclusion de l’alliance avec Berlin, qu’une guerre aux côtés de l’Allemagne, qu’elle fût victorieuse ou non, serait le tombeau de la Hongrie comme de la monarchie toute entière, vint se révéler à l’opinion, comme ayant seule vu juste.
C’était donc ou la paix immédiate, séparée ou non, ou la révolution d’un peuple qui se voit trompé, abusé par des chefs incapables, imbéciles, aveugles ou canailles.
Le traître national, comte Michel Karolyi, sa dévolution et sa République.
A entendre un Magyar bien pensant, vous apprendrez que le comte Michel Karolyi est responsable de tous les
malheurs de la patrie. C’est lui qui vendit la Hongrie aux Alliés de la grande et de la petite Entente d’abord, puis aux bolchevistes de Bêla Kun. Sans lui et ses complaisances, Trianon eût été meilleur pour le pays, et les voisins se fussent moins généreusement servis. Enfin, les sept péchés d’Israël ne sont que pécadilles à côté des crimes dont le charge ses adversaires.
A tout péché miséricorde, Kârolyi, poussé beaucoup plus par leurs propres fautes que par son génie, est l’homme qui, depuis Louis Kossuth, a dérangé les calculs des autocrates magyars, pour qui la patrie est une table de maître bien garnie.
Comme en vertu de l’article 75 du traité de Trianon, les crimes politiques commis pendant la guerre ne sauraient tomber sous le coup de la loi, il a fallu, pour punir Kârolyi d’avoir fait une République hongroise, horribile dictu, inventer une série de chefs d’accusation de droit commun, dont le plus important et le plus vrai est d’avoir pris la fuite devant les hordes de la Terreur blanche. « Si l’on m’accusait, disait Alexandre Dumas, d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je mettrais la frontière entre moi et les accusateurs... » Le journal Az Est oui poursuivait en son temps Kârolyi d’une haine aussi farouche que certainement désintéressée, publiait dans son numéro du 25 octobre 1919 une liste de crimes pendables dont l’accusait une société qui lui en veut, liste que je n’ai pas à reproduire ici. Pour suppléer à l’invraisemblable niaiserie de ces accusations', le journal annonce que l’instruction en. a été confiée à la plus haute personnalité judiciaire du pays, ce qui, en matière politique, surtout en Hongrie, est toujours dangereux pour l’accusé. Il s’agissait naturellement, avant tout, de confisquer sa fortune. Kârolyi étant réfugié en France, j’ignore et je veux
ignorer si la diplomatie française a défendu cette cause internationale avec son zèle coutumier, mais la fortune a été bel et bien confisquée.
Je reprends mon récit. Le 12 février 1918, le Président Wilson prononça son grand discours dans lequel il exposa les conditions préliminaires d’une éventuelle entente entre les belligérants. Charles répondit personnellement dans un long mémoire, dont le docteur Gratz, à la Chambre hongroise nous fit connaître le sens, au début du mois de mai 1921, et dont, ensuite, la Montagszeitung de Wien, publia le texte complet en date du 7 mai, même année. Ce document trop long pour être reproduit ici, se termine par cette conclusion : « Je crois donc pouvoir affirmer, après ce qui précède qu’entre les conditions posées par M. le Président des Etats-Unis d’Amérique et ma manière de voir, il existe un degré d’harmonie suffisant pour permettre, des conversations dont on puisse espérer quelque résultat, et qu’une telle conversation pourrait amener le rapprochement des peuples de cette paix qu’ils désirent tant. »
Encore une fois, comme en 1917, les efforts du pauvre Charles échouèrent. Ses bonnes et saines dispositions se brisèrent contre l’incurable prussophilie de son ministre des Affaires étrangères, comte Czernin et de ses ministres hongrois, Wekerlé, Szurmay, Szterényi, Vâzsonyi, Jean Tôth, prince Louis Windischgraetz, sans oublier le général baron Arz, d’origine allemande, chef du grand état-major de l’armée.
Les propositions Wilson avaient été la dernière main tendue à la Monarchie, le jeune empereur le sentait, le savait, les chefs de l’opposition hongroise de même. Les vieux augures de la politique de François-Joseph
n’avaient encore rien compris. Et, ce sont eux les responsables des malheurs de leur pays, eux seuls qui au début de 1918 se laissaient encore, disons le mot, « dindonner » par les communiqués allemands et les rodomontades de Guillaume II et de Ludendorff, alors que tout était perdu pour quiconque réfléchissait sans parti pris.
Le 4 octobre 1918, le baron Buriân, qui a succédé à Czernin, fut chargé de faire des offres de paix à Wilson, lequel fit répondre par Lansing : « Trop tard, la situation n’est plus la même qu’en janvier dernier. »
Vers la mi-octobre, Charles semble avoir perdu la tête. Le 16 octobre, il lance son ordre du jour à l’armée autorisant les militaires, chacun pour sa race, à aller collaborer à la création de la Confédération des peuples d’Autriche, puis il autorise la constitution de conseils de soldats. Wekerlé démissionne. Les 24, 25 et 26 octobre se tient à Gôdôllô, où séjourne le souverain, une « foire aux portefeuilles » dont même en France où ce spectacle est suffisamment écœurant, l’on pe peut se faire une idée. Charles pliait littéralement sous la poussée des visiteurs qui, pour sauver la patrie, voulaient être ministres. Toute la vieille garde de Tisza était là. Voyant que le programme de l’opposition kossuthiste était seul encore possible, elle s’agita fiévreusement pour être chargée de l’exécuter, et bien entendu, pour le saboter à son bénéfice. L’opinion comprenant le danger criait cependant, pour en finir avec leur régime, « vive Karolyi ».
Le 16 octobre, le Conseil National yougo-slave siégeant à Zagreb, avait proclamé l’émancipation de la Croatie de la tutelle hongroise et l’union des Slaves du sud sous l’égide de la Serbie. Le 25, à Gôdôllô, Charles autorisa le général Snjarics, commandant en Croatie,
de passer à la Serbie avec toutes les forces armées sous ses ordres, y compris la flotte austro-hongroise de guerre.
En date du 28 octobre, le comte Andrâssy qui venait de succéder à Buriân comme ministre des Affaires étrangères, répondant à la lettre Wilson du 18 octobre, lui adressa cette note : le gouvernement de S. M. adhère à tous les désirs de M. le Président des Etats-Unis d’Amérique y compris à ceux concernant les droits à l’émancipation nationale des Tchécoslovaques et des Yougoslaves, de sorte que rien ne saurait plus s’opposer à la négociation d’un armistice et de la paix... Il est donc bien vain d’imputer à Kârolyi le morcellement de la patrie. Ces peuples ont bel et bien reçu leur liberté de la volonté et du consentement du souverain, sous la responsabilité de ses ministres. Du reste, un récrit impérial et royal, édicté en bonne et due forme, daté du 30 octobre ajoutait textuellement : « la monarchie austro-hongroise appartient au passé ».
La Hongrie aussi eut son Conseil National constitué vers la mi-octobre par l’union des gauches parlementaires. La suppression de toutes 1 les entraves à la liberté, de tous les privilèges de caste et de rang, paraissant être la volonté de toute la nation, son rôle était de guider l’opinion et de canaliser les tentatives de désordre. Son malheur fut de n’avoir pas de pouvoirs réguliers, de n’être qu’une institution morale.
L’abbé Hock, aujourd’hui condamné à la prison pour avoir offensé, dans un journal de Vienne, le régime qui s’identifie prétentieusement avec la Hongrie, en fut le président et toute l’élite magyare, celle qui crie en ce moment haro à cette institution, tel le comte Bethlen lui-même y adhéra avec enthousiasme. Il est donc vain de la représenter comme un nid bolchevi-
sant. Les listes de ses membres existent et peuvent être publiées.
En retournant à Vienne, fin octobre, Charles avait embarqué Kârolyi dans son train, visiblement pour le consulter et le charger de la constitution d’un cabinet. Quels furent là encore les conseillers qui lui suggérèrent de l’oublier pendant le parcours et de le laisser se morfondre ensuite à Vienne à l’hôtel Bristol sans le voir. La chose fut interprétée, par la rue à Budapest, comme une tentative de séquestrer l’homme du jour et de le soustraire à sa mission de sauver le peuple. Maladresse insigne. Charles nomma l’archiduc Joseph homo regius comme on dit en Hongrie, en lui confiant la mission de dénouer la crise. Joseph, en arrivant à Budapets dut sortir de la gare par une porte dérobée pour ne pas être écharpé par la foule. Il essaya de constituer un cabinet comte Jean Hadik, ni chair, ni poisson, mort-né du reste, après quoi il fallait, sous la pression violente des masses recourir à Kârolyi, d’autant plus que selon l’ordre formel du souverain portant es darf kein Blut mehr fliessen , aucune répression par les armes ne devait se faire.
Malgré le conseil de ses amis, Kârotyi, probablement enivré de cette popularité, commit la maladresse d’accepter. Ignorait-il qu’une révolution à laquelle il est laissé libre cours, ne peut se terminer qu’à là plus extrême gauche, et que celui qui cherche à l’arrêter par de beaux discours, non seulement est impitoyablement balayé, mais encore payera pour le régime qui aura provoquée la subversion ? Le comte Batthyâny qui, par son esprit pondéré, eût pu servir de frein dans cette course à l’abîme, sur un ordre téléphonique du souverain et malgré ses graves appréhensions, dut accepter le portefeuille de l’Intérieur dans cette galère qu’il quitta du reste au bout de six semaines, quand il
fut clair qu’elle allait se briser contre l’écueil rouge de Bêla Kun. D’autres membres de ce cabinet la quittèrent pour des raisons analogues, de sorte qu’il ne restait que les éléments d’extrême gauche et de désordre.
L’on peut reprocher à Kârolyi ses erreurs d’optique, son inexpérience et sa naïveté presque enfantine, en grande partie cause de la catastrophe. Ainsi il était persuadé qu’il fallait se bien tenir avec les communistes, étant donné que le bolchevisme se communiquerait bientôt aux pays de l’Entente, de sorte qu’il étaii prudent d’être bolcheviste soi-même pour obtenir les meilleures conditions de paix... Mais on ne saurait l’accuser de trahison. Le caractère dilletantesque de ce grand seigneur, subitement converti vers l’âge mûr, à un amour exagéré des masses, peut-être uniquement pour se distinguer et faire parler de soi, m’a toujours paru un paradoxe.
Le ministère Kârolyi prêta serment entre les mains de l’archiduc Joseph le 31 octobre 1918 — le jour de l’assassinat de Tisza — et dès lors se trouva devant deux problèmes bien difficiles à résoudre : d’abord celui de l’abdication inévitable du roi qui, mal conseillé, mal entouré, prisonnier désespéré de l’Allemagne et de la révolution, avait tout lâché, donc devant le choix d’une nouvelle forme de gouvernement, et ensuite, devant la question de la défaite des armées, c’est-à-dire de l’armistice et d’une paix déplorable qui en sortirait.
Le passage de la monarchie à la république fut une conséquence très naturelle de la situation, et ceux qui font à Kârolyi le reproche d’avoir opéré ce changement,, ne font qu’accuser par là le dépit qu’ils éprouvent d’avoir vu s’imposer une forme de gouvernement contraire à leurs tendances autocratiques.
Il avait existé avant la guerre, sous les auspices d’un
député M. Georges Nagy, un petit parti républicain que Tisza avait fait disparaître en faisant voter une loi contre toute menée républicaine. Il va sans dire que ce parti, sous la pression des événements, s’était reformé et considérablement élargi. De plus, de hautes compétences hongroises en matière de droit public, nommément les professeurs de l’Université, Alfred Doleschal, Kirâly, Kmetty, Kenéz, Pikler, avaient prévenu le comte Kârolyi que la dynastie des Habsbourg était de fait et automatiquement déchue de ses droits au trône de Hongrie, et ce, pour sept raisons différentes, dont la plus importante consistait à avoir abandonné des territoires de la sainte couronne stéphanoise.
Le jour même de la communication des Universitaires, le 13 novembre 1918, le margrave Palavicini, beaufrère de Kârolyi, donc gendre aussi du ministre des Affaires étrangères de l’empereur-roi, comte Andrâssy, publiait dans le journal Az Est une déclaration exigeant la proclamation de la république et de la déchéance du trône de la dynastie. Le margrave Georges Palavicini, dont nous ferons connaissance tout à l’heure dans l’affaire du vol des millions de la Bankgasse de Vienne, est aujourd’hui l’un des plus ardents champions de la restauration de l’archiduc Othon sur le trône des Habsbourg.
Dès le premier jour de novembre, Charles avait déclaré par écrit à ses peuples d’Autriche qu’il se soumettrait à leur volonté et qu’il s’éloignerait du trône s’ils le demandaient. Le même jour, et sur la demande de Kâroly, Charles avait relevé de leur serment de fidélité, à lui prêté la veille, tous les ministres hongrois qui, dès lors, reconnaissaient comme souverain le Conseil National dont ils étaient une émanation. Une députation hongroise fut envoyée auprès du souverain à
Eckarts-Au pour lui faire signer son abdication de la couronne hongroise laquelle est datée du 13 novembre; entre temps, le Parlement hongrois, Chambre des Magnats autant que celle des Députés, s’étaient prorogés de leur propre autorité en prévision d’une nouvelle consultation nationale. Tous les grands seigneurs étaient devenus républicains. En un tournemain, il n’y avait
lorsque le 16 novembre, sous la coupole centrale du palais du Parlement, le Conseil National proclama la II e République hongroise, provisoirement et en attendant que la nation eût décidé de la forme définitive du gouvernement ? 0 ).
Où étaient-ils ces censeurs, aujourd’hui si sévères, lorsque le jour de l’auto-prorogation des Chambres le baron Wlassics, du haut du fauteuil présidentiel de la
mentaires à participer à la proclamation de la République provisoire ? Et en quoi cet acte diffère-t-il de la question posée relativement à une constitution provisoire, le 29 octobre aux Conseils des soldats sous la responsabilité encore du ministère Wekerle et du comte Andrâssy, ministre des Affaires étrangères ? En quoi diffère-t-il de cet acte signé en octobre 1919, entre le ministère Huszâr et tous les partis politiques hongrois, sous les auspices de Sir Georges Clark, représentant de l’Entente, et portant que la forme définitive du gouver-
(1) La première République hongroise fut proclamée par Kossuth le 14 avril 1849 dans le grand Temple réformé de Debrrczen, à peu près dans la même forme. Proclamation de la déchéance de la dynastie et forme du gouvernement à décider ultérieurement par une consultation nationale dont on espérait que sortirait une république définitive. La défaite de 1a. révolution de Louis Kossuth balaya ces projets.
nement en Hongrie dépendra d’une consultation nationale ?
Messieurs les légitimistes adhérèrent aussi à ce qu’on consultât les Conseils de soldats au sujet de la question de savoir si la Hongrie serait républicaine ou royale, et quand, mi-octobre 1918, le comte Batthyâny avait conseillé à Charles d’abdiquer tout de suite en faveur de son fils Othon, ce qui, par le moyen d’une régencl libérale, gouvernant en son nom, aurait sauvé la dynastie et peut-être encore bien autre chose, on les, avaient vus s’y opposer de toutes leurs forces de même qu’ils s’étaient opposés aux propositions de paix séparée faites à la France par le canal du prince Sixte de Bourbon, quelques mois avant. 0).
Esaü s’illustra jadis en enseignant aux âmes simplesqu’un plat de lentilles présent vaut mieux qu’un droit d’aînesse lointain...
La question de savoir s’il fallait continuer la guerre en tâchant de résister à l’armée de Franchet d’Espéraÿ, remontant des Balkans vers le Danube, ou demander un armistice conformément à la lettre que Charles avait fait écrire à Wilson par le comte Andrâssy, en date du 28 octobre 1918, fournit aujourd’hui un autre sujet de récriminations aux adversaires de la gestion du comte Kârolyi.
(1) Le comte Batthyâny dans ses Mémoires (1, p. 282) donne' une description pathétique de cette intervention au cours de laquelle l’archiduc Joseph téléphonant au nom de Batthyâny et en sa présence dans ce sens au souverain à Schonbrunn, se vit assez \ertement retoqué par le comte Andrâssy qui s’était emparé de l’appareil et répondit en lieu et place de l’empereur. Batthyâny parlant ensuite lui-même, Andrâssy, d’un ton courroucé, lui répondit que le trône ne saurait être mis en question et que par conséquent l’éventualité d’une abdication ne saurait en aucun casseproduire. Et c’est ainsi que ces messieurs voyaient la situation à travers les fumées répandues par l’invincible Allemagne.
Nous avons vu quelle était la situation de l’armée austro-hongroise dès octobre 1918. Certes, il est des mémorialistes militaires autrichiens et hongrois qui ont soutenu dans leurs écrits qu’il eût été possible de continuer la guerre, mais ce sont auteurs qui prêchent pro domo. La vérité est qu’on ne disposait plus sur les fronts que d’un petit noyau de troupes sûres, mais exténuées et que l’armée de Franchet d’Espérey, bien nourrie, bien équipée, renforcée de nombreux corps serbes eût balayé comme vent qui chasse le sable.
Ainsi, le général Kôves, commandant en chef de l’armée austro-hongroise, écrit dans son rapport Hgk-Op-Geh-73, du 4 novembre 1918 et se rapportant à la situation sur le front sud, du 2 novembre : « L’on ne dispose plus que d’un corps d’armée et d’une division et demie d’infanterie, en tout 10.000 fusils. La ligne de la Save pourra-t-elle tenir, cela dépend des Serbes, car il ne faut pas songer à une résistance sérieuse. La troupe est exténuée et considérablement affaiblie par la défection et le départ des Croates... » 0)
Il fallait dônc s’arrêter à l’alternative de l’armistice. « J’y consentis, dit le comte Batthyâny, ministre de l’Intérieur dans le nouveau cabinet Kârolyi ( Mémoires , n p. 15) et j’en prends ma part de responsabilité, à condition que ceux qui avaient suivi cette politique d’imbéciles en se faisant mener par le bout du nez, par l’Allemagne, à sacrifier leur pays à des intérêts étrangers, prennent les leurs... »
Donc, étant donné que l’armée désorganisée par la
(1) Je note ici, afin d’illustrer l’extrême bonne foi avec laquelle messieurs les autocrates magyars manient la vérité historique que 2 ans après, le même général Koves, se déjugeant lui-même, soutenait dans les journaux de Budapest que fin octobre 1918 les armées sous ses ordres se trouvaient dans les meilleures conditions pour continuer la lutte.
faim, par les conseils de soldats, par l’ordre de l’empereur-roi aux soldats de ne plus lutter que pour leur nationalité, par la propagande bolcheviste et la défection des Serbo-Croates, ne tenait plus, d’autant moins que Charles, depuis le l es novembre, ne s’occupait pour ainsi dire plus des affaires de l’Etat, et que, d’autre part, l’état déplorable du front austro-italien semblait seul encore intéresser le haut commandement, il était indispensable que Kârolyi procédât à l’arrêt des hostilités par la conclusion d’un armistice. A une question adressée à Franchet d’Espérey, pour savoir avec qui il fallait valablement traiter, le généralissime avait répondu qu’avec lui seul. Et, ainsi fut fait.
Les hautes compétences qui furent cause des malheurs de la Hongrie ont auguré post festa que l’armistice conclu à Belgrade le 13 novembre 1918, constituait un acte de haute trahison. On est excessivement généreux en Hongrie du qualificatif de traître à la patrie, et les traîtres courrent ainsi les rues. Le maréchal Franchet d’Esperey a fait justice lui-même de ces insanités méchantes en déclarant que les troupes hongroises débandées qui couvraient le front sud-hongrois eussent été culbutées en un seul jour en cas de résistance et qu’il avait ménagé les Hongrois, et même leur avait promis de respecter provisoirement l’intégrité de leur territoire national, dans l’intention de se réserver un passage à travers la Hongrie vers Berlin pour le cas où il eût fallu continuer les hostilités contre l’Allemagne qui hésitait encore à mettre bas les armes 0).
(1) Je ne puis reproduire ici, in extenso , faute de place, les déclarations faites à Paris par le Maréchal lui-même à l’historien hongrois Géza Supka, en octobre 1924 à ce sujet et qui couvrent en tous points les déclarations de son aide de camp, colonel Azan, auteur d’un article dans le même sens, paru dans h’Illustration du 5 nov. 1921, sous le titre . L'Armistice ctrvec la Hongrie.
Or, si la Hongrie de Kârolyi n’a pu tenir compte de ces conditions favorables, c’est que le Grand Conseil de Paris lui imposa ultérieurement les clauses de l’armistice négocié par le général Diaz à Padoue d’abord, à Prague ensuite, lequel primitivement ne devait s’appliquer qu’à la partie autrichienne de la double monarchie, mais dont l’article 4 porte la faculté pour l’Entente d’occuper, pour des raisons militaires, certaines parties de la Hongrie septentrionale. Kârolyi devait s’incliner, à plus forte raison que — rappelons-le — dans la lettre d’Andrâssy à Wilson du 28 octobre, le droit de formuler eux-mêmes leurs revendications territoriales étaient reconnues aux Tchécoslovaques comme aux Yougoslaves.
Dans une lettre personnelle adressée au comte Batthyâny en date du 5 janvier 1922, le colonel Paul Azan, du 6 e régiment des fusiliers d’Alger et qui fut un des principaux aides de camp du maréchal Franchet d’Esperey, il est dit in fuie : « Aucun autre gouvernement « hongrois que celui avec le quel le général a traité « n’eût pu obtenir de lui de meilleures conditions d’ar- « mistice »
La responsabilité de Kârolyi est certainement bien plus engagée relativement à l’introduction en Hongrie du bolchevisme, qu’elle ne l’est pour ce qui la regarde la république et la conclusion de l’armistice. Ici, rien ne saurait excuser sa myopie politique et son néophytisme marxiste un peu enfantin. Son mauvais génie fut Sigismond Künfi, ministre de la prévoyance sociale et du travail, meneur socialiste extrémiste juif. Peut-être a-t-il compris aujourd’hui que le socialisme et ses succédanés, adjuvants ou similaires ne font la guerre au capital que pour le posséder à leur tour, mais qu’au lieu de l’acquérir par le labeur et avec le temps, ils
prétendent en prendre possession rapidement en se servant pour cela des plus bas instincts des masses.
Ce fut vers la mi-hoveinbre qu’arrivèrent à Budapest,, libérés de captivité en Sibérie, Bêla Kun et ses compagnons, Seidler, Nânâssy et deux autres. Les plus âgés du groupe portaient l’uniforme des médecins majors de l’armée austro-hongroise, les autres étaient costumés en ordonnances d’ofïiciers. La tenue militaire était devenue, parmi les agitateurs socialistes et bolchevistes en Hongrie, une manière de sauf conduit sous la protection duquel on était plus libre d’opérer. Kun disposait de beaucoup d’argent russe, probablement indirectement de provenance allemande. Protégé par une garde armée, il s’installa sans façon dans un immeuble de la rue Visegrad, à Budapest, dont il fit une forteresse et d’où il se livra aussitôt à une propagande communiste intense. Batthyâny voulut le faire arrêter, mais ayant besoin pour cela du consentement de son Conseil des Ministres, s’y heurta à Künfi qui, dans l’intervalle, avait conclu avec Kun un accord selon lequel le gouvernement ne sévirait contre lui qu’en cas de propagande par le fait, accord dont Kun, bien entendu, ne tint aucun compte.
Batthyâny suivi de Bartha, ministre de la guerre et de Lovaszy, instruction publique, quitta le ministère le 12 décembre et fut remplacé à l’Intérieur par le docteur Vincent Nagy. Dans les premiers jours de janvier 1919, Kârolyi prit ie titre de Président de la République au sens provisoire et alla s’installer dans les appartements du roi, au château de Bude. Son ministère prit comme Président le docteur Denis Berinkey, ministre de la justice, mais les affaires n’en allèrent que plus mal, en raison surtout de la lutte intestine entre les membres bourgeois et socialistes internatio-
nalistes du Cabinet. Finalement, les exigencs territoriales du Colonel Vyx, représentant de l’Entente mirent le comble à la brouille. Vers le 15 mars 1919, Kun Bêla ouvertement protégé par Künfi n’ayant tenu ses engagements, Kârolyi le fit arrêter, mais intervint aussitôt pour qu’il fut traité en prisonnier politique et non de droit commun. Le ministère Kârolyi-Berinkey divisé sur de nouvelles injonctions du Colonel Vyx, tint, le 21 mars 1919 son dernier Conseil consacré à la démission de tous les ministres. Ce fut pendant cette séance même que fut proclamée, à Budapest, la République des commissaires dont Kun, libéré par Künfi, prit la tête.
On a été longtemps à ignorer les détails de ce coup d’Etat; quelques lumières y ont été apportées lors du procès des commissaires du peuple pendant l’été 1920 et où furent condamnés à mort les « camarades » Vantus, Haubrich, Désiré Bokânyi, docteur Pierre Agoston, alors que Bêla Kun avait réussi à s’enfuir.
Il ressort des dépositions de Berinkey et des déclarations de Garami que ce fut, en effet, Künfi qui, à l’insu du Conseil des Ministres, mais probablement du consentement personnel de Kârolyi, avait fait sortir de prison Bêla Kun et consorts quelques heures après que le Conseil des ouvriers eut proclamé la République des Commissaires du peuple. Il est très probable que Kârolyi ait cherché ainsi à se venger des exigences territoriales de l’Entente. Il aurait même déclaré, lors d’une de ces séances orageuses de son Conseil des Ministres, que le sort de la Hongrie ne serait point réglé par les diplomates de l’Entente victorieuse, mais par l’Internationale socialiste. Une autre fois, dans un cercle plus restreint de ses ministres, il aurait dit : « L’Entente m’a abandonné. Mais je me vengerai, je
« vais lui f... un bolchevisme qui finira par réduire « toute l’Europe à la mendicité... » ( Pesti Hirlap, 4 juin 1920, Procès des Commissaires.) Autre déclaration : « L’Entente fait de la Hongrie son champ « d’opérations de guerre contre l’armée soviétique « russe avançant sur la frontière roumaine... je ne « puis assurer le salut du pays qu’en remettant le « pouvoir entre les mains des prolétaires du peuple « hongrois. »? ? ? (Je ne garantis pas l’authenticité de ces déclarations.)
Il est à remarquer qu’en novembre 1918, il y avait déjà antagonisme entre les socialistes et les communistes en Hongrie. En date du 29 janvier 1919, le Conseil des ouvriers vota l’exclusion des bolchevisants et une action énergique contre le communisme. Il semble bien encore ici que ce furent les manœuvres et opérations de Künfi et de ses amis qui provoquèrent la soudure.
M. Garami, socialiste raisonnable et national donnait dans le journal Az Est du 28 octobre 1919 comme suit la psychologie de la révolution kârolyiste : « Cette « révolution est née avec un défaut naturel. Elle « aurait du être un mouvement protestataire de la « bourgeoisie contre la séculaire oligarchie des ma- « gnats et de la gentry, mouvement tendant à obtenir « par l’introduction du suffrage universel à vote se- « cret l’établissement d’un régime démocratique « excluant toute tyrannie de classe, et ce sont, au con- « traire, les masses ouvrières qui ont lutté dans ce « sens, par la simple raison qu’elles étaient organisées « et que la bourgeoisie ne l’était pas. L’influence de « celle-ci a été nulle. Elle a laissé faire et a courbé « la tête. C’est ainsi que les ouvriers ont fini par se « croire destinés à prendre le pouvoir, ce qui a de
« beaucoup facilité les succès du bolchevisme auquel « la Russie servait des subsides énormes et des moyens « d’action puissants. Et c’est ainsi que le communisme « en Hongrie fut l’œuvre d’une infime minorité, d’une « poignée d’homme résolus sachant ce qu’ils voulaient, « sans avoir pour cela dans la nation ni fond ni -s racine. »
La lâcheté et le laisser faire de la bourgeoisie qui craint de se déranger pour se défendre, sont partout les mêmes. Toujours est-il que sans la tyrannie des Tisza et consorts ayant pesé sur le pays depuis le début du siècle, la réaction révolutionnaire eut été moins violente.
Que voulait Kârolyi ? La fin des hostilités, la séparation de la Hongrie d’avec l’Autriche, une réforme agraire équitable, le suffrage universel à scrutin secret, c’est-à-dire une Hongrie indépendante, adaptée au système démocratique des pays de l’Entente. Sa grande erreur fut de ne pas convoquer immédiatement l’assemblée nationale, comme le lui conseillaient ses collègues kossuthistes, de suivre les conseils des extrémistes de son cabinet, et de ne pas créer une force armée de Tordre. L’armée du parti ouvrier qu’il laissa organiser par le camarade Pogâny, était une armée de faction, donc de désordre, et un danger pour la paix intérieure. Peut-être Kârolyi ne se rendait-il pas bien compte de ce que représentent pour un pays européen les théories marxistes mises en pratique par des Asiatiques comme Lénine et Trotzky; peut-être se laissa-t-il aller, dans la colère, à jeter le manche après la cognée en voyant les exigences grandissant du Colonel Vyx; peutêtre encore n’était-il vraiment pas à la hauteur de sa tâche ? en tout cas ce n’est pas Kârolyi qui a introduit le bolchevisme en Hongrie.
Le premier, qui eut l’idée de mettre en pratique cette diabolique insanité, fut, je crois, M. de Kânya, un Magyar, actuellement ministre des Affaires étrangères de Hongrie et qui, en 1916, Trotsky et Lénine étant réfugiés à Vienne, les styla en l’art de répandre le communisme en Russie comme, machine de guerre à détruire le moral de l’armée russe. Le Neues Wiener Tageblatt et la N eue Freie Presse ont publié à ce sujet, en 1916, des articles savoureux 0). M. de Kânya qui précédemment avait su fort habilement forger quelques intrigues balkaniques retentissantes, notamment l’affaire Prohaska, de quoi mettre le feu aux poudres, était à ce moment chef du bureau de la presse au Ministère des Affaires étrangères à Vienne bureau dénommé par euphémisme Litterarisch.es Bureau. Les Russes, après avoir reçu leur instruction s’en furent par ses soins en Suisse où l’Allemagne les prit en charge avant de les expédier en Russie pour agir. On a beau être un disciple de Talleyrand, l’on ne peut pas tout prévoir : « Tel cuide engeigner. » Dès l’explosion de la révolution russe, la Hongrie se satura de communisme comme parun retour de flamme.
Appelé comme témoin au procès des assassins de Tisza, le comte Théodore Batthyâny, ministre de l’Intérieur du Cabinet Kârolyi déclara (procès-verbal de l’audience, 13 mai 1921) : « Kârolyi et nous autres sommes intervenus pour sauver ce qu’il y avait encore à sauver. Tisza, Andrâssy et Apponyi et leurs congénères politiques s’étant exposés pour l’Allemagne, il était évident qu’ils étaient impropres de traiter avec l’En-
(1) Le dossier de cette affaire, avec une vingtaine d’autres, m’a été volé à Budapest, en 1922, dans mes bureaux relevant de la Légation de France, et je n’ai jamais pu savoir ce qu’il était devenu. Is fecit cui proctest.
tente avec quelques chances de succès. Quant au bolchevisme, les vrais coupables ce sont les hommes d’Etat et les généraux allemands qui ont envoyé en Russie Lénine, Trotzki et consorts. Pour ne pas avoir compris ce qu’ils faisaient, ils n’en pas moins coupable devant l’histoire. »
Et pour conclure, l’on peut se demander qui, de Kârolyi, inexpérimenté, mais sincère, ou de la société corrompue attaché au sort de l’Allemagne dans Tunique but de conserver la domination, est le plus coupable des malheurs de la Hongrie ?
Le pillage rouge et les rois en exil.
La description d’une révolution communiste qui éclata en Egypte 2200 ans avant J.-C. peut nous suffire pour nous donner une idée de ce qui se passa en Hongrie lors de l’application des théories extrêmement neuves de Karl Marx. C’est un papyrus se trouvant au Musée de Leyde déchiffré vers 1918 par l’égyptologue allemand Erman qui nous la fournit : Le roi fut séquestré, ses employés chassés, les registres des greniers furent brûlés, « et chacun pouvait y prendre ce qu’il voulait. La Haute-Cour de justice fut dissoute. La peste prend le pouvoir et le sang coule dans tout le pays. Le Nil charrie des morts, dont les flots seront le tombeau. Les puissants gémissent et la populace se réjouit... les riches sont mis en prison et les bourgeois sont attélés à la meule... les femmes esclaves commandent, portent des parures d’or, d’azur, d’argent, de malachit, pendant que les femmes libres errent dans les campagnes, vêtues de loques, demandant du pain. On détrousse les voyageurs sur les chemins, les étrangers se mettent en avant partout, on ouvre les tombeaux, on brûle des
maisons, on vide les trésors... et le pays se déserte; il est comme un champ après la récolte, il est retourné comme un tour de potier... chaque ville proclame : chassons les riches... ils n’ont plus rien à manger et convoitent la nourriture des porcs, les enfants sont jetés dans la rue ou cloués au mur... on se moque de la propreté, on ne rit plus, que la conception cesse donc comme la maternité...
« Et maintenant commence le règne de la populace... les propriétaires de belles demeures sont mis dehors, celui qui n’avait de quoi se faire enterrer est assis sur des trésors, celui qui n’avait pas de quoi s’abriter possède un palais, celui qui mendiait son pain est dans l’opulence, celui qui n’avait pas de quoi s’habiller est vêtu de Byssus... le chauve qui n’avait pas d’huile détient des pots remplis de myrrhe, la femme jadis obligée de se mirer dans l’eau possédera un miroir... celui qui n’avait pas d’attelage a maintenant des troupeaux... et l’auteur de clamer : « bien se trouve l’homme qui ne convoite pas le pain d’un autre » f 1 )-
Depuis, et en tous pays, des milliers de guerres entre le populo minuto et le populo grosso ont toujours produit les mêmes effets. Invariablement, les promesses des bergers de conduire le troupeau aux riches pâturages, se terminèrent à l’abattoir. La pauvreté durera dans le monde tant que durera la bêtise qui iest la seule chose qui puisse nous donner une idée nette de l’infini comme disait Renan. C’est pour dire ce que valent toutes ces aubes d’un monde nouveau et d’une humanité meilleure qu’elles soient rouges, blanches ou noires.
La Hongrie a du reste pu éprouver déjà au XIII e siècle les effets d’un communisme sanglant : le réforma-
(1) Comptes rendus de l'Académie des Sciences de Berlin, 1919,
teur Wan-ngan-Tshe, vers 1067, sous l’empereur Chen- Tsoung, communisa la société chinoise suivant les théories de Marx-Engels-Clausewitz-Lénine, si bien qu’une affreuse misère se répandit sur l’empire du Milieu. Cette misère rejaillit ensuite sur la Tartarie où elle obligea Gengis-Khan, pour donner à manger à son troupeau, d’organiser l’expédition de rapine dite des Mongols dont la Hongrie fut si cruellement frappée en 1241.
Les Mongols de Bêla Kun qui sévirent du 21 mars au 6 août 1919 ne purent tout de même pas, faute de temps, exercer les ravages que subit le royaume de saint Etienne sous Bêla IV, en dix-huit mois.
On a voulu mettre l’entreprise Kun et consorts sur le compte d’une Verzweifelungs-psychose, en raison de la perspective d’un morcellement de la patrie. Soyons plus modeste : sous prétexte de créer le bonheur des humbles, il ne s’agissait que de voler, entreprise qui n’était possible, tout comme en Russie, qu’à la faveur de l’inévitable réaction qui se produit toujours après un long régime d’oppression.
Il ressort du livre du substitut Dr. Alexandre Vâry, publié en 1922 sur -l’ensemble des poursuites judiciaires intentées contre le régime de Bêla Kun, que les Rouges ont assassiné en Hongrie 587 personnes, sans compter celles qu’ils ont torturées. Szamuelly à lui seul a fait exécuter 100 personnes. On compte sur le total 7 % de Juifs. Il est par conséquent vain de prétendre qu’il n’y ait pas eu de Juifs parmi les victimes. L’ouvrage en question contient la liste complète des noms de ces malheureux.
Les disputes et le mécontentement entre les commissaires du peuple au sujet du partage du butin, fut la cause première de la chute de l’entreprise. Les sommes importantes, que la Russie envoyait pour entretenir le
feu, disparaissaient dans leurs poches. On appelait destructeurs ceux qui touchaient et volaient, et liquidateurs ceux qui ne recevaient rien. Le communiste Grumbach, probablement un liquidateur, pour se venger, dans une brochure publiée à Vienne, je crois, et sous le titre La Peste hongroise , dévoila les dessous crapuleux de cette cité future, à laquelle l’armée roumaine mit une brusque fin. Bêla Kun, en s’enfuyant avait selon l’affirmation des siens, le ventre littéralement blindé d’une couche de diamants cousus dans une ceinture.
Risquant d’être pendus s’ils restaient, l’équipe politique de l’ancien régime et tous ceux qui craignaient pour leur vie, prirent la fuite devant Kun. Quelques-uns vinrent en Suisse où ils me documentèrent, d’autres se réfugièrent à Arad, puis à Szeged, sous les ailes protectrices des missions militaires constituées par Franchet d’Esperey. Les seigneurs de haute lignée se retrouvent en majeure partie à Vienne où les appelaient de vieilles habitudes, des palais de famille, l’hôtel Sacher, pied-aterre des archiducs et de la haute noblesse, lieu de plaisir des noctambules blasonnés du bon vieux temps.
Szeged sera bientôt le siège d’un gouvernement hongrois in spe et in partibus infidelium dont le premier titulaire fut le comte Jules Kârolyi. Vu de Suisse, on le trouva trop réactionnaire et trop clérical, trop antisémite surtout, car parmi les réfugiés à Zürich et à Genève, il y avait un assez grand nombre de juifs. Après une longue et active foire aux portefeuilles, au cours de laquelle surgirent des ambitions souvent effarantes, Jules Kârolyi céda la place à Désiré Abraham, libéral, un des chefs du parti Kossuth, aryen pur-sang, malgré son nom rappelant celui du mari infidèle à Sarah. Ce côté de l’histoire du régime est encore trop em-
preint de subjectivités pour pouvoir être analysé sans parti pris.
La société des réfugiés politiques à Vienne est plus sujette à être jugée objectivement. Ses bacchanales de grands seigneurs en « chambre séparée » chez Sacher, ses agapes au champagne « qui se terminaient, pour les uns, dans les tripots à gros jeux, pour les autres, dans les boîtes de nuit où bolchevistes et ungarische Blutgrafen y comme disaient les journaux, rivalisaient à gaspiller, qui l’argent volé en Hongrie, qui le reste de son patrimoine », ont tellement défrayé lia chronique scandaleuse que leurs souvenirs sont encore vivaces.
Il est bien entendu qu’il s’agissait, comme on l’a dit, de noyer son chagrin et de s’étourdir devant la chère patrie perdue : ratio et prudentia curas, non locus effusi late maris arbiter y aufert (Hor. epist.).
Cependant le îsten n’abandonne pas ses préférés : Pénz ail a hâzhoz (de l’argent vient vers la maison) comme disent les cartomanciennes tsiganes.
Le colonel Sir Arthur Cunningham était le représentant de l’Entente à Vienne. Dans les premiers jours de mai, il vint offrir au comte Batihyâny de se mettre à la tête d’un ministère hongrois dans lequel Bêla Kun et un autre communiste prendraient des portefeuilles. Cette idée, qui .n’avait pu naître que dans la tête d’un Anglais, n’eut aucun succès. Batthyâny refusa net de rentrer en Hongrie flanqué de Kun et d’un de ses complices pour tâcher de rétablir l’ordre bourgeois, tout en lui conservant son étiquette bolcheviste dont le nom de Kun était inséparable. Néanmoins, toute la presse mondiale annonça la constitution d’un Cabinet Batthyâny qui résoudrait la question hongroise, et ce, malgré tous les démentis que Batthyâny put opposer à cette nouvelle.
Si anglais que fût ce projet, il était cependant d'invention hongroise et Cunningham ne l’avait adopté que par ignorance de la situation. C’est que « l’émigration » commençait à être à court de fonds. Il y avait urgence à ce qu’il se fit quelque chose.
Je donne ici la parole au comte Batthyâny luimême :
« Au temps de mon séjour forcé à Vienne, racontet-il dans ses Mémoires, vers les derniers jours du mois d’avril 1919, je fus prévenu par des amis que j’avais à la Légation de Hongrie — on sait que l’Autriche avait reconnu le régime communiste en Hongrie et que l’ancien ministère hongrois, sis dans la Bankgasse, était devenu Légation de Hongrie — que Bêla Kun y avait réuni des sommes considérables volées en Hongrie et devant servir à financer la proclamation du communisme en Autriche, de même que la formation de détachements rouges destinées à y semer la terreur. Les deux « ambassadeurs » de Bêla Kun se trouvaient pour le moment à Budapest me disait-on, mais, dès leur rentrée qui devait être très prochaine, l’opération se ferait.
« Mes deux amis me déclarèrent que pour éviter ce malheur, ils étaient prêts à se saisir de cet argent lequel pourrait être la source d^un malheur pour toute l’Europe, à condition que cela se fit de mon consentement donné en ma qualité de président du Conseil désigné par l’Entente. Très intrigué par cette révélation, je m’en fus prendre langue avec le général italien Segré, chef des missions militaires de l’jEntente. Celuici ne put que me répondre que l’Autriche ayant reconnu la république de Bêla Kun, ses ambassadeurs jouissaient de l’immunité diplomatique, de sorte que l’Entente ne pouvait intervenir.
« Le 2 mai, mes amis me firent savoir qu’ayant pu
s’introduire dans la chambre à coucher de l’un des ambassadeurs, ils y avaient trouvé l’argent, environ 140 millions de couronnes en billets austro-hongrois — dont la valeur représentait à ce moment 80 % or — enfermés dans deux sacs en cuir qu’ils comptaient mettre en lieu sûr le soir même, vu le retour des délégués de Kun, annoncé pour la nuit.
« Après avoir mis au courant de l’affaire une haute personnalité autrichienne, il ne me restait qu’à stipuler sur parole d’honneur de tous les opérants, que l’argent serait conservé à la disposition de son légitime propriétaire quel qu’il soit. Le soir même, M. Hajos, le plus agissant de mes deux amis, vint m’informer que les deux précieux sacs venaient d’être déposés chez M. Déry, richissime antiquaire hongrois établi à Vienne, et d’une honorabilité au dessus de tout soupçon. »
Batthyâny, tout en craignant quelque peu d’éveiller les appétits gloutons de ses compatriotes en face d’un magot pareil, ne pouvait cependant pas manquer d’informer de l’affaire les vedettes de l’émigration hongroise à Vienne. Il alla donc trouver son ancien collègue au Parlement, Szmrecsânyi, lequel reçut la nouvelle avec une nervosité visible. « Le soir, ajoute Batthyâny, je fus prié, au nom du margrave Georges Pallavicini, de venir causer à l’hôtel Sacher, salon particulier n° 8 où je me présentai à 21 heures.
« En entrant, je fus écœuré de me voir interpellé, en un pareil milieu, sur un sujet aussi profondément confidentiel que ces messieurs avaient traité avec animation, coram populo et inter pocula, avant mon arrivée. Ils en causaient à voix hautes, grasses, avinées, toutes portes du salon ouvertes, avec, dans les couloirs, un vaet-vient de gens en casquettes et à mines bolchévistes. C’était donc cela, les fameux soupers de chez Sacher,
dont se gaussait la presse autrichienne et que je n’avais jamais vus. Sur une longue table, les restes d’un festin h la Trimalcion, dont le fumet emplissait l’atmosphère, de tous côtés des bouteilles de vins fins, une fumée de tabac à couper au couteau, à travers laquelle je pus reconnaître Georges Szmrecsânyi, margrave Pallavicini, les comtes Takâcs-Tolvay, Antoine Sigray, Joseph Pâlffy-Daun, Etienne Zichy, sans compter nombre d’officiers hongrois que je ne connaissais pas. Le lendemain 3 mai, Sigray me pria de venir le voir chez lui à l’Hôtel Bristol. Je m’y trouvai en présence d’une partie de ce qu’on appelait déjà à Vienne, l’état-major de chez Sacher. Le journaliste anglais Ashmead Bartelett, dont je me méfiais sous beaucoup de rapports, se tenait paraît-il caché dans la salle de bain, de peur de se trouver face à face avec moi. La conversation languissait, les esprits semblaient déprimés, même Pallavicini, beau parleur, avait des hésitations et des bégayements dans la voix.
« Que s’était-il passé ? Poussé par le désir de légaliser l’enlèvement du magot, et passant outre aux conseils de modération et de prudence que j’avais donnés la veille, on s’était rendu de nuit, après mon départ, à la Légation. On y avait empoigné les ambassadeurs de Kun, et on les avait remis entre les mains de la police viennoise, laquelle, toutefois, les avait immédiatement fait reconduire en triomphe chez eux, au milieu des cris de joie des socialistes autrichiens. Quant à l’argent, ajouta-t-on, il était en lieu sûr, en quelque lieu anglais. Il n’était donc plus chez Déry, le richissime hongrois ? Pourquoi l’avait-on enlevé, et qu’avait à faire l’Angleterre dans cette affaire ? J’eus l’impression qu’on me cachait une bonne partie de la vérité.
« Les 7 et 8 mai eut lieu le fameux putsch de Kirâ-
lyhida, où mes amis, groupés en société de patriotes amateurs, avaient tenté de pénétrer en Hongrie, afin de renverser le régime Bêla Kun par des moyens vaudevillesques. Tout en se couvrant ainsi de ridicule ils avaient prélevé les nombreux millions qu’a coûté cette ténébreuse expédition, sur le magot de la Bankgasse. (L’expédition n’était en somme qu’un prétexte pour justifier le vol, R. Ch.)
« Dégoûté de ce que j’avais vu et inquiet de ce que l’ignorance politique, la naïveté internationale proverbiale de mes compatriotes, leur crédulité enfantine jointes à leur amour des plaisirs et de la bombance, allaient encore nous réserver, je quittai Vienne peu après, ayant obtenu de la Tchécoslovaquie l’autorisa- ' tion de m’installer à Bratislava.
« Je n’appris ce qui s’était passé dans la mémorable nuit du 2 au 3 mai 1919 qu’en rentrant à Budapest en janvier 1920, et après avoir eu à souffrir d’insinuations malveillantes et de bruits calomnieux répandus sur mon compte en Hongrie. Voici le récit de ces événements :
« Le 2 mai au soir, après mon départ pour T’Hôtel « Impérial où j’habitais, les soupeurs de l’Hôtel Sa- « cher s’étaient rendus à la Légation de Hongrie pour « y discuter la question de savoir si oui ou non, il fal- « lait, à leur arrivée en Autriche, se saisir des deux « « ambassadeurs » de Bêla Kun. Ces messieurs durent « constater que la nouvelle de la chute du régime rouge « à Budapest répandue à Vienne, était fausse, ce qui « avait jeté un froid dans l’assistance; une violente « discussions s’en était suivi, au milieu de laquelle le « comte Joseph Pâlffy-Daun, se levant, avait prononcé « ces mots : « Le gouvernement hongrois formé sous « la direction de MM. Batthyâny et Szmrecsânyi, et
« déjà reconnu par l’Entente, ordonne que les deux « délégués bolchévistes soient arrêtés et que les som- « mes d’argent qui ont été saisies à la Légation soient « remises cette nuit même aux représentants de ce « gouvernement. »
« On a peine à imaginer la surprise que causa cette déclaration. Quelques instants après, le comte Palffy- Daun, aidé d’Aladâr Borovicsényi, vice-consul, avait introduit dans la salle un gentleman qu’on présenta comme cpaitaine de l’armée anglaise et aide-de-camp du colonel Cunningham. Tous trois certifièrent que le gouvernement hongrois était constitué, que l’Entente avait ordonné l’arrestation des « ambassadeurs », et que l’officier anglais était chargé au nom de la délégation des alliés à l’exécution de ses ordres.
« Et, aussitôt, une députation — il était minuit — accompagnée du prétendu officier anglais, de se rendre chez Déry et de se faire remettre, contre reçu dûment signé, les deux valises et leur contenu, à savoir 135 millions de couronnes en billets de 10.000 de la Banque austro-hongroise, 333.000 francs en billets de la Banque de France et 98.000 francs en billets suisses.
« Or, tout cela n’était qu’une vaste escroquerie. Jamais aucun gouvernement hongrois n’avait été constitué à Vienne, et tous mes amis savaient que le chancelier Renner l’avait formellement interdit. Ils savaient que « l’officier anglais » n’était autre que ce Bartelett, simple reporter, ou se disant tel et que j’avais vu rôder depuis plusieurs jours autour de mes amis avec des mines de conspirateur et des propositions financières pour le moins étranges.
« Les honoraires que reçut Bartelett pour s’être prêté à ce coup s’élevaient à 13 millions de couronnes (Batthyâny, Mémoires, II, p. 325). »
Quittons maintenant, avec Batthyâny, le terrain solide où Ton voit clair, pour entrer dans une aire où les objets s’estompent et ne se désignent que par des euphémismes et des sous-entendus.
On sait que, par la suite, l’administration autrichienne restitua à la Hongrie 60 millions sur les 140 enlevés à la Bankgasse, et qu’elle avait pu saisir en réprimant la formation de détachements armés et l’organisation de putsch militaires hongrois sur son territoire. Restait donc à justifier encore l’emploi de 80 millions.
Batthyâny rentré à Budapest s’inquiète auprès du gouvernement régulier restauré. On lui répond « secret national et patriotique, n’insistez pas. » On nomme une Commission d’enquête qui reçoit ordre de ne rien dire. Pallavicini et le prince Louis Windischgraetz, ces deux trublions de la vie publique hongroise, s’en prennent à Batthyâny, le calomnient, jettent sur lui le discrédit. C’est de leur campagne de presse dans ce sens que datent les attaques contre le gouvernement Kârolyi. Evidemment, le meilleur moyen de se défendre contre un accusateur, c’est de passer à l’attaque, tous les criminels le savent... Finalement, dans certains milieux de Hongrie, on chuchotait et l’on chuchote encore que la glorieuse armée blanche n’est rentrée en Hongrie que grâce aux millions volés dans la Bankgasse.
Quelques mots ici sur le rôle du comte Bethlen pendant l’exil à Vienne. Il semble s’être complètement isolé et confiné dans son travail. Chef, avant la catastrophe, d’un minuscule parti d’extrême droite n’ayant aucune racine dans le pays, on le retrouve à Vienne, représentant du gouvernement in partibus formé à Szeged, très occupé de gagner des adeptes à sa cause, et en relations étroites avec les missions de l’Entente*.
A un moment donné, il vient trouver Batthyâny qu’il connaît comme un homme cherchant en .tout sincèrement la vérité, pour lui demander un projet de la restauration d’une situation légale en Hongrie, projet que Paris, par l’intermédiaire des missions à Vienne, voulait obtenir du grand kossuthiste. Batthyâny lui dicte son projet dans la plume : constitution d’un gouvernement de coalition à l’exclusion des partis extrêmes soit de gauche, soit de droite, y compris le parti Bethlen, avec à la tête de la combinaison une personnalité ne s’étant pas compromise par sa germanophilie... Bethlen, non seulement y souscrivit, mais encore vint de la part de l’Entente quelques jours après offrir à Batthyâny la mission de former ce ministère. On sait que Batthyâny refusa.
Il y a lieu de supposer que ce fut pendant cet exil en Autriche que le comte Bethlen échaffauda tout le projet de restauration de sa patrie et du pouvoir de sa caste, à la réalisation duquel il s’est depuis attaché avec beaucoup d’esprit de suite, à savoir : établissement d’une dictature larvée aristo-militaro-cléricale , capable de le préserver des accidents de politique intérieure et révision du traité de Trianon par la voie de liaisons extérieures utiles. Nous voyons, par ce qui se passe, <jue son entreprise marche à souhait... pour le moment.
Quoiqu’il en soit, l’on n’a pas vu Bethlen chez Sacher prendre part aux agapes rituelles de la haute aristocratie magyare, ni .toucher aux millions de la Bankgasse.
Quittons un peu les Excellences à Vienne : vers la deuxième moitié de juillet 1919, le régime Kun Bêla faisant prévoir un prompt et prochain effondrement, la question se pose de savoir si l’on ne pourrait pas
profiter de l’occasion pour restaurer la monarchie. On' voit, dès lors, affluer en Suisse tous les champions de la restauration. Arrivent, pour conférer à Lucerne et au Rurgenstock, l’archiduc Frédéric, le baron Borna, le comte Jules Andrâssy, Guillaume Vâzsonyi, venant de Montreux, le prince Louis Windischgraets également de Montreux où il s’est installé, le prince de Schoenburg, l’ex-empereur Charles, installé à Frangins se fait représenter par un dignitaire de son ancienne cour. Ne sachant ce qu’en décideront les peuples magyars et autrichiens, aucune décision n’est prise, mais on est d’avis qu’ils sont assez fatigués de la démocratie pour aspirer à un régime de tout repos. On pense à un gouvernement de concentration avec Lovâszy et le comte Bethlen... et l’affaire s’écroule dans le sable mouvant des combinaisons personnelles. On ignore s’il y eut projet de remettre Charles sur le trône ou d’offrir la couronne à l’archiduc Joseph — qui n’aurait pas accepté ce cadeau.
Le 4 août 1919, l’armée roumaine, mettant en fuite des commissaires du peuple et leurs complices, entre à Budapest pour ne quitter la capitale hongroise que le 14 novembre de la même année.
Les Roumains étaient entrés en belligérants contre Bêla Kun, et ce fut l’aile droite des commissaires du peuple qui capitula en demandant un armistice. Un gouvernement de gauche constitué de ces éléments prit donc le pouvoir le 2 août 1919; président du Conseil Peidl, flanqué, entre autres, de quelques commissaires du peuple repentis, tels que Garbai, Agoston, Haubrich, Dovcsak. Ce ne fut là que le printemps d’un jour. Sous les auspices du beau et bouillant Etienne Friedrich, ancien compagnon de voyage en Amérique de Michel Kârolyi, mais nouvel autocrate, s’était formé un noyau
de blancs siégeant en permanence à l’Hôtel Bristol de Budapest. Or, le 6 août, « l’Hôtel Bristol » envoya à Peidl un détachement d’officiers soutenus par la police, lui enjoignant de déguerpir en remettant ses pouvoirs à Friedrich, et quelques heures après celui-ci put, du haut du balcon de l’Hôtel Bristol, annoncer aux promeneurs du « Corso » qu’à défaut d’être nommé par qui de droit, il s’était nommé lui-même chef du gouvernement, mais, qu’il ferait ratifier cette nomination par l’archiduc Joseph qu’il venait de nommer Palatin de Hongrie pour la circonstance. Et c’est ainsi que le peuple de Hongrie repassa de l’extrême gauche à l’extrême droite. Le putsch Friedrich est un des événements les plus pittoresques de la politique intérieure hongroise. Le ministère Peidl ne dut de ne pas être mis en prison qu’à l’intervention des missions de l’Entente. Il disparut sans tambour ni trompette.
Le 17 août 1919, Friedrich décréta les élections générales en même temps qu’une loi électorale de sa conception qui, il faut le dire, fut la plus libérale que la Hongrie ait jamais connue. Si le comte Bethlen n’était pas venu gâcher cette œuvre en 1922, par un monstre ayant pour unique but de favoriser ses intentions secrètes de révision sans opposition intérieure, bien des événements ne se seraient pas produits. Il y avait dans cette loi, vote secret pour tout Magyar majeur, homme comme femme, et le beau Friedrich fut acclamé par toutes les femmes de chambre du royaume de Saint- Etienne.
Malgré ce libéralisme, mais ambitieux, manquant de base solide, parce que transfuge de la révolution Kârolyi, c’est Friedrich qui inventa, ou plutôt qui mit le premier en œuvre le cours chrétien national et antisémite, cause de tant de crimes. Sir George Clark en-
voyé de l’Entente pour rétablir l’ordre en Hongrie, mit fin à son règne au moment même où les Roumains allaient quitter Budapest ? M. Friedrich est député opposant aujourd’hui, il a beaucoup d’esprit, un accent, allemand prononcé, il joue de l’un comme de l’autre et amuse beaucoup la galerie.
Le « Horthy bunko ».
En français, la matraque Horthy, dénomination par laquelle on désigne en Hongrie les massacres de la Terreur blanche de 1919-1920. Les contre-révolutions, on le sait sont toujours plus sanglantes que les révolutions qu’elles sont appelées à réprimer, mais leurs victoires demandent généralement à être embellies de légendes héroïques, destinées à l’étranger et à la postérité.
Tenons-nous en donc ici au précepte du bon Boileau: rien n’est beau que le vrai le vrai seul est aimable.
La nécessité de cacher ces horreurs devant l’étranger a coûté beaucoup d’argent, mais c’est là une eau qui, depuis la Bankgasse à Vienne à la Rombachgasse de Budapest (ghetto des juifs orthodoxes) coulait d’abondance, quoiqu’un peu trop rouge. Quant aux haut-parleurs qu’il fallait se procurer pour couvrir les cris des victimes, tous les ateliers de notre temps en fournissent notamment le Palais -Bourbon et les abords de l’Académie française, où certainement, ils sont un peu plus chers, mais d'un timbre tout particulièrement prenant. Puis, au pis aller, il y a toujours notre diplomatie avec ses rapports à l’eau tiède dans lesquels l’homme froid ne peut que se réchauffer et où le trop bouillant trouve le calme d’un bain à 23 degrés. Depuis que les
Hongrois ont pris contact avec l’Occident civilisé, ils ont acquis une dextérité de banquier levantin à exploiter l’ignorance dans laquelle le monde était resté à leur égard.
Ce sont en effet les représentants à Budapest de l’Entente qui sont cause que la Terreur blanche ait pu s’installer à demeure en Hongrie. Je les ai vus à l’œuvre et n’ai pas manqué de le leur dire. C’était pénible à voir. L’ignorance de la langue et du pays ne suffisent pas pour expliquer leurs manquements au devoir. Il fallait être aveugle ou malhonnête pour ne pas percer à jour les cajoleries intéressées des Magyars, pour ne pas comprendre que les parties de chasse, les bons dîners, les bridges, les llirts, les abandons avec de jolies femmes, les excursions sur le Danube, étaient faits pour appeler des ménagements complaisants.
Aussi, si les traités sont attaqués aujourd’hui, c’est bien leur œuvre. Pendant que les salons des hôtels Ritz et Hungaria retentissaient du bruit de leurs bals, thés et noces, la terreur fondait ses assises et l’on torturait dans les sous-sols des hôtels Britannia, Astoria et Palace, forteresses des officiers bourreaux.
Ce fut sur leurs rapports édulcorés, anodins, attendris que, au ricanement des Hongrois, les chefs des gouvernements de Paris, de Londres et de Washington purent affirmer qu’il n’y avait pas de Terreur blanche en Hongrie.
« Il n’y a pas de Terreur blanche en Hongrie » proclamèrent à tour de rôle Greenwood, Millerand, Lloyd George, Harmsworth, ce qui nous fit rire; et cependant en même temps Charles Huszar, succédant, par la grâce de l’Entente, au ministère Friedrich, déclarait devant les Chapibres hongroises : « assez d’anarchie.
d’assassinats, de sang versé. Nous ne voulons plus voir dorénavant des Szamuelly blancs. Nous ne permettrons plus que des misérables, n’ayant aucune morale, aucune idée de droit, de justice, ni d’honneur, continuent de tenir, comme ils le font depuis des mois, le pays sous la terreur, en se drapant dans les formules de la chrétienté. Nous ne tolérerons plus que ces associations secrètes et des éléments irresponsables salissent le bon renom et l’honneur du pays. » Andrâssy dans le Berli ner Tagblatt, Apponyi dans une lettre ouverte à son gouvernement confirmèrent les faits.
Et que pouvait faire un président du Conseil comme Huszâr, sinon de s’en aller, car les assassins étaient protégés par plus haut que Lui. Il eut suffi à ce moment d'une intervention énergique de l’Entente et la Terreur blanche avec tout le système gouvernemental auquel depuis, elle a donné naissance, se fut écroulée. Un historien célèbre se plaisait à dire que la diplomatie se résumait en ces deux mots : ôte-toi de là que je m’y mette et Moi c’est bien différent.
Il faudrait une édition nouvelle du fameux Almanach des Girouettes publié en 1815 pour vous donner la liste des gens qui, après avoir été rouge-blanc-vert sous Tisza, rose, soiis Kârolyi, rouge sang, sous Bêla Kun, redevinrent blanc d’agneau à l’approche des détachements de l’amiral Horthy. Quand le neveu de Rameau réduisait toute la politique à une question de mastication, il n’avait pas tort.
J’ai servi, toujours et sans réplique Sous ceux qui régnèrent jadis Napoléon et la République Louis Philippe et Charles Dix .
J’ai même f il m’en souvient encore Conduit Bonaparte en prison
Brigadier 9 répondit Pandore,
Brigadier, vous avez raison.
Bien avant le départ des Roumains, il y eut dans la Hongrie transdanubienne, c’est-à-dire dans l’Ouest, des violences de toute nature. Empêchée par l’occupation roumaine de marcher sur la capitale, l’armée nationale s’était repliée vers cette région laquelle échappait à l’occupation étrangère. Elle ne tarda pas à y établir son régime de terreur, tuant, torturant, dépouillant, incarcérant ouvriers et juifs. D’aristocratiques et fringants officiers de carrière, de bonne race magyare, remplaçant la solde qui ne coulait plus bien fort par un patriotisme antisémite, assassinaient des ouvriers parce qu’ils n’étaient pas de leur classe et de malheureux juifs pour leur prendre quelques sous, les accusant de bolchévisme sans la moindre preuve. On les pendait, les enterrait vivants, les écartelait avec des raffinements de cruauté sadique, on violait leurs femmes et leurs filles à moins qu’elles ne payassent rançon, tout cela sous le masque de jugements du peuple (Népitélet).
D’où venaient ces militaires : en partie de Szeged où ils s’étaient soustraits à la surveillance de l’armée française, en partie de Vienne où nous les avons vus dans le chapitre précédent, partie de Feldbach en Styrie où ils avaient collaboré à la préparation du grand putsch en faveur de l’Anschluss, premier en date. Il y avait là les comtes Ostenburg, Vay, Esterhâzy, Széchényi, Salm, Pongrâcz, les barons Pronay, Bibo, les « gentry », Héjjas, cousins germains du commandant en chef de l’armée Nicolas Horthy de Nagybânya, les plus sadiques de la bande. Beaucoup d’entre ses messieurs s’étaient distingués au front par leur mise recherchée, leurs bottes vernies et leurs manières arrogantes.
La presse hongroise, encore très censurée, ne soufflait mot de ces horreurs, les missions militaires et diplomatiques de l’Entente semblaient s’en désintéresser. Elles n’ont été connues que lorsqu’une bienfaisante amnistie intervenue vers 1922 eut mis hors de cause les coupables de façon à pouvoir en parler.
Voici un épisode typique de ce qui se passait en province antérieurement au retour de l’armée nationale à Budapest : l’affaire dite de Fonyôd (sur les bords du lac Balaton) : je cite le rapport officiel de cette affaire publié dans le Pester Lloyd des 30 et 31 janvier 1922 :
« La patrouille conduite par le premier lieutenant, comte Hermann von Salm et sur l’ordre du chef d’escadron baron Paul Prônay, le 27 août 1919 avait arrêté sous l’inculpation d’opinions communistes, MM. Albert Toszeghy, Graner et Hamburger, de Budapest, en villégiature à Fonyôd, M' rae Toszeghy s’adressa au commandant en chef de l’armée résidant à Siofôk non loin de là, et au commissaire de gouvernement. M. Horthy ordonna d’avoir à surseoir à toute exécution avant enquête sous la responsabilité du commandant de la patrouille, et le commissaire du gouvernement, par
télégramme réclama la mise en liberté des inculpés.
Il y a des ordres qu’on exécute, il y en a d’autres qu’on n’exécute pas. De Salm passa outre en réunissant dans le préau de l’école, un certain nombre d’indigènes de Fonyôd pour leur annoncer que les inculpés avaient fourni des armes à l’armée rouge et que ceux qui étaient d’un avis contraire à ce qu’ils fussent pendus, levassent la main. Personne n’osa bouger. Ce furent là les jugements du peuple, empruntés du reste aux méthodes de Szamuelly et de Kun Bêla. L’exécuteur de la sentence fut le lieutenant baron Bibo, ancien chauffeur
d’un commissaire du peuple. Les malheureux furent
pendus et rependus après avoir été fouettés au moyen d’un bout de câble en acier à deux reprises. M |rao Toszeghy mourut de chagrin. »
Les missions de l’Entente s’émurent : on expédia, aux fins d’enquête auprès du chef de l’armée hongroise, te colonel américain Horowitz. Il fut reçu par l’amiral üe plus aimablement et, quoique juif, fut traité au champagne pendant deux jours. On fit venir le rabbin du pays qui, menacé d’être pendu s’il disait la vérité, certifia que ces messieurs avaient transformé la région en Canaan. Horowitz fit un beau rapport, mais le II e Bureau à Paris, mieux informé et trouvant son innocence incompatible avec sa qualité d’observateur en mission, exigea son rappel.
Le 14 novembre, entrèrent à Budapest les premiers détachements de ce qu’il était convenu alors d’appeler l’armée nationale. Budapest ressemblait à un tombeau <et l’armée nationale à un troupeau de chacals venant le violer. Dans le journal Magyarorszâg de la veille, le ministre de la guerre du Cabinet de Friedrich, François Schnetzer avait recommandé à la population de la capitale de rester ce jour chez elle les volets fermés, et l’amiral Horthy, du haut de son cheval, avait fait dire qu’il arriverait en maître et qu’il fallait obéir.
Des affiches placardées donnaient aux Budapestois un avant-goût de ce que serait la délivrance et le régime des libérateurs. Ce fut la loi martiale proclamée sur tout le pays non occupé, avec peine de pendaison immédiatement exécutée, non seulement pour toute désobéissance, mais encore pour toute réunion, cortège, manifestation, écart de parole dite ou écrite, expression de sentiment, non suivi de faits. Parquet, police, suivant l’exemple du commandement de l’armée, proclamèrent chacun pour ce qui le concernait, sa gentille
petite loi martiale. Le Az Est reçut dans son sein les épanchements de la colère de ces héros où il était dit que, quiconque ferait la moindre opposition ou protestation contre la force armée serait non pas simplement pendu, mais massacré sans merci. Le mot massacré (felkoncolni) revient du reste si souvent dans lies énonciations officielles pendant cette triste époque que Ton peut en conclure à une véritable joie sadique de la chose.
Et les détachements entrèrent dans la capitale de leur pays sans qu’une main ne se fût levée, sans qu'une parole n’ait été proférée, comme un cortège funèbre, et se livrant aussitôt à une sainte Barthélémy blanche,, camouflé et larvée; point de jugement du peuple, mais disparition sans trace, assassinat à huis-clos.
Devant la préfecture de police, devant les prisons militaires des femmes éplorées demandaient en vain des nouvelles de leurs maris, de leurs fils; il leur fallait aller au « Teleki tér » (place Teleki), grand marché des fripiers pour retrouver les hardes dans lesquelles ils avaient £té assassinés et que les assassins avaient vendues.
Je ne parlerai pas des horreurs du camp de concentration de Hajmaskér, ni des prisons qui débordaient et où les malheureux étaient entassés commue moutons à l’abattoir, ni de la demande d’un ministre de la justice d’en faire construire 60 nouvelles et de recruter des bourreaux officiels en nombre, le nommé Kozarek ne pouvant plus suffire à sa tâche.
Dès le lendemain de l’entrée à Budapest des troupes nationales, on apprit par des rumeurs confuses que des choses effroyables se passaient à Kecskemét, ville de 60.000 habitants à 70 km. au sud-est de la capitale, et dont le commandant militaire Iwan Héjjas, nommé
à ce poste par son cousin germain Nicolas Horthy, avait organisé un massacre de juifs en gros, dont les missions militaires de l’Entente elles-mêmes s’émurent.
Les détails de ces atrocités sont trop effrayants pour être racontés ici. Il s’agit de 200 victimes, pendues, enterrées vivantes, atrocement mutilées avant leur mort et dont je possède tous les noms. Il y a eu trois rapports officiels sur cette affaire. Le premier confidentiel, fait par le parquet de Kecskemét fut paraît-il enlevé de force à cette autorité par le « détachement » Prônay, qui le fit disparaître; le second, un mémorandum des habitants de Kecskemét adressé au gouverneur Horthy, à M. Bârczy, ministre de la Justice et aux Missions de l’Entente à Budapest, au Syndicat de la presse hongroise et au Barreau de la capitale; le troisième enfin, un rapport du ministre de la Justice au gouverneur Horthy. Aucun de ces rapports ne fut suivi ni publié, les détails n’en furent connus que par une interpellation du député Drozdy à la Chambre hongroise le 22 janvier 1924, à un moment où les auteurs de ces crimes, déjà couverts par une opportune amnistie générale, ne pouvaient plus être poursuivis. Peu de temps après, M. Iwan Héjjas fut élu député, d’où l’on peut inférer qu’en beaucoup de pays, le bétail électoral manifeste des sympathies spéciales aux bouchers. Tout comme en d’autres pays, en pareille circonstance, ce furent toujours les assassins eux-mêmes qu’on chargea d’enquêter sur leurs crimes. Dans l’espèce, ils invoquaient généralement la force majeure ou des nécessités de défense légitime pour excuser leurs forfaits, et cela suffisait pour classer l’affaire
Peu à peu, ces atrocités sanglantes se muèrent en vols à main armée et en chantage. Vers 1921, la voie publique à Budapest était une forêt de Bakony, ce qui
correspond, à notre légendaire forêt de Bondy, et une dame se trouvant dans la rue à la nuit tombante, risquait d’être dépouillée de ses bijoux, sous l’accusation d’être juive. Il y avait en ce .temps tellement de bijoux à vendre en Hongrie que l’autorité en défendit l’exportation en raison du nombre de diamantaires, surtout parisiens, qui s’étaient abattus sur la place pour les. acheter. Le 17 octobre 1920, la valise diplomatique française fut éventrée à la sortie de Hongrie par des douaniers hongrois flairant un lot de bijoux à exporter. Ils se trompaient, le préposé à la valise de la Légation de France à Budapest était un prix de vertu de tout repos et, quoique très courtisé par les plus louches raffleurs de bijoux, se contentait certainement de n’accepter que leur sourire.
En général, à partir de cette époque, l’on ne dépouillait et torturait plus que de petits juifs sans importance, mais ayant le gousset bien garni. L’on ne touchait aux juifs gras, banquiers, industriels, avocats* médecins que s’ils refusaient de chanter. La sensationnelle affaire des deux Landau, Adolphe et Géza, est typique à ce sujet. jEnlevés à la barbe de la police, traînés de prison en prison sans le moindre mandat d’arrêt, torturé dans les sous-sols du Ministère de la Guerre même pour avoir refusé de payer une rançon de deux millions de couronnes, le vieux Landau mourut de ses blessures quelques jours après vers le 20 septembre 1920. Les révélations sur l’affaire Landau, furent faites le 19 octobre 1920 à la Chambre des députés par M. Ruppert; aucun de ses auteurs ne fut poursuivi.
Le 3 avril 1923, au milieu d’un banquet, au Cercle Elisabeth à Budapest, une bombe fit explosion, tuant et blessant un grand nombre de personnes, et, peu après, pendant un bal au Casino de la petite ville de
Csongrâd, une autre bombe explosa faisant encore plus, de victimes. A la même époque, une bombe déposée devant l’hôtel de la Légation de France à Budapest* put être éteinte à temps par le concierge qui, de ce fait» se vit décoré des palmes académiques. Au Parlement hongrois, comme dans la presse, il fut dans ce temps beaucoup question de M. Jules Gômbôs, actuellement président du Conseil des Ministres, et alors député et spiritus rector des associations nationalistes et terroristes, Réveillants, Move, aujourd’hui Tesz . On le représentait, dans les journaux illustrés de son pays, se tenant sur un monceau de cadavres en se frottant les mains. Interpellé le 24 juillet 1922 à la Chambre, sur ses penchants violents, M. Gômbôs avait avoué qu’en effet il était violent à la brutalité quand il s’agissait de l’intérêt national. Or, récemment, quand on sut que le gouvernement hongrois entretenait à Janka Puszta, à Nagy Kanizsa et ailleurs, de véritables hautes écoles, d’assassins politiques et de régicides, M. Gômbôs nia en déclarant la chose impossible, étant donné la répugnance connue du caractère magyar pour la violence en matière politique. Se non è vero è bene trovato .
La plupart des gros juifs avaient « chanté ». Certaines grandes banques ou grosses entreprises industrielles avaient offert des sommes considérables sur « l’autel » de la patrie. Je m’abstiens d’aller plus loin dans* rénumération des sacrifices et des sacrifiés.
Je possède au grand complet les rapports officiels sur les horreurs commises par les détachements blancs dans les localités suivantes : Budapest, Dunafôldvâr^ Balaton-Fokajâr, Janoshâza, Celldomok, Enying, Mezôszentgyôrgy, Berhida, Fadd, Marcali, Dég, Polgârd,, Tapolca, Sârospatak, Vôrôsberény, Nagyszokol, Szilasbalhas, Gyônk, Tolna-Ozora, Bokonye, assassinats, vols
à main armée, chantage sous menace de mort, environ 2.000 individus occis, emprisonnés, dépouillés, violés, et que cela suffise pour le moment.
Le substitut Dr. Alexandre Vâry, dont je cite plus haut le travail et qui, pareil au brigadier de la chanson avait su servir tous les régimes, estime à 70.000 le nombre des personnes poursuivies en justice par les Blancs : 15.000 furent arrêtées, 6.000 condamnées, 2.500 acquittées, 300 remis à la Russie en échange de prisonniers de guerre hongrois, 50 régulièrement condamnées à mort et exécutées; pour les autres, il y eut abandon de poursuites sans jugement. En 1922, il y eut en Hongrie encore 400 bolchevistes sous les verrous. Bien entendu on avait englobé, tant dans les poursuites judiciaires que dans celles exercées irrégulièrement à main armée, tous les démocrates y compris le parti Kossuth, l’occasion étant trop bonne pour ne pas en profiter en vue de se débarrasser d’adversaires politiques gênants.
Ces poursuites légales n’étaient là que pour masquer les autres. Et voilà comment Israël fut roi en Hongrie !
Concluons : l’Entente voulait une Hongrie démocratisée, libérée du traditionnel joug des* magnats. Les élections à une première Assemblée nationale ordonnées en août 1919 par Friedrich avaient donné une poussière de partis libéraux : parti de l’union chrétienne et nationale, parti chrétien socialiste, parti économique, parti des petits propriétaires et ruraux réunis, parti national des cultivateurs et petits ruraux, parti national démocratique. Les grands feudataires du sol et de la politique se voyaient submergés sous cette poussière profane. Que deviendrait la révision, que deviendraient les classes historiques ? Seule une bonne Terreur pouvait sauver la situation. Quant à l’Entente
qui ne s’entendait déjà plus, endormir ou narcotiser ses agents en Hongrie suffisait pour en avoir raison. Et les Magyars y ont parfaitement réussi, et continuent: du reste !