CHAPITRE PREMIER
JLes liaisons dangereuses
La politique extérieure de la Hongrie, depuis les origines du royaume, et ce avec une constance dont seules l’ancienne Rome ou l’Angleterre nous offrent un exemple, n’a jamais eu qu’un but : trouver ou conserver des alliés assez forts pour aider la caste des conquérants magyars à maintenir sous son joug -les populations vaincues lesquelles, faute de dons d’assimilation, elle ne savait pas conserver autrement. C’est là le leit motif, l’idée conductrice, des gestes extérieurs des Magyars à travers les âges et que l’on retrouve sous ses premiers rois comme au temps des Tisza, des Andrâssy et des Mussolini. C’est à ce point de vue seulement que les maîtres de la Hongrie constituent un danger pour la paix de l’Europe, car autrement, ils sont fort intéressants.
La nécessité d’une béquille étrangère en vue de maintenir le régime de la caste historique, seule investie des lumières pour gouverner, est pour ainsi dire inscrite dans la vieille Constitution. Saint Etienne la pro-
clama en l’an mille, et ce fut là son principal titre de gloire à travers les âges.
Ce besoin d’alliance s’est compliqué aujourd’hui de celui d’amis sûrs pouvant aider les seigneurs de céans à récupérer les territoires que Trianon leur a fait perdre et sans lesquels, à leurs dires, la Hongrie ne saurait subsister. Aussi, aujourd’hui, leur devise est-elle : pereat mundus, dum ego saluus sim. Ils déclarent, sans ambages, qu’ils s’allieraient au diable s’il le faut pourvu qu’il leur prête main forte à reconquérir les oeuples allogènes qui les ont quittés, et ils ont parfaitement l’air d’avoir oublié que ce fut précisément du fait de s’être donné à ce diable que la Hongrie historique est morte.
Il y a eu, ainsi, au cours des siècles, cinq puissances .ayant servi à l’oligarchie magyare, d’appui à maintenir sa domination sur la mosaïque de peuples conquis en 896. La Rome papale d’abord, la Turquie ensuite, l’Autriche après, puis l’Allemagne et maintenant la Rome mussolinienne, dont le rôle serait de servir de jmarche-pied pour reprendre ce qui fut perdu.
On sait que ces sortes d’alliances coûtent généralement fort cher. Les protecteurs n’y mettent que leur prestige et leurs appétits et le vulgum pecus en paye les frais. En Hongrie, la noblesse a consisté longtemps
ne rien payer du tout.
« En étudiant notre histoire, dit un des historiens hongrois les plus officiels, ne perdons jamais de vue que, ni l’invasion turque, ni les ravages de la soldatesque allemande, ni nos guerres intestines n’ont^ causé plus de malheurs dans notre pays que l’exploiattion méthodique par la noblesse dont furent victimes, pendant de longs siècles, les classes les plus nombreuses
de la population » (Marczali, Sources du droit public hongrois , p. 338).
Aucune de ces alliances, soulignons-le encore une fois, n’eut jamais pour but un intérêt tant soit peu national, toutes ne furent dictées que par le besoin d’un parti voulant continuer à dominer et maintenir sous son joug des peuples qu’il ne savait s’assimiler.
La première alliance fut le pacte de consolidation intérieure que saint Etienne, roi, conclut avec l’Empire germanique et Rome contre la turbulence des chefs encore païens. Elle impliquait la catholisation des Magyars, d’autre part déjà fortement travaillés par le schisme oriental, et l’introduction de méthodes gouvernementales occidentales ce qui plaça ce peuple définitivement dans l’orbite de la civilisation centro-européenne. La lutte fut dure, l’indiscipline proverbiale des grands, un siècle de pillage jusqu’en France, des moeurs d’aventuriers nomadiques, ne constituaient pas un terrain propice à la stabilisation. Malgré une propagande par le fer et par le feu, des clans païens nomadisant et réfrcataires à toute vie sédentaire se rencontrèrent encore dans les plaines de Hongrie jusqu’au XIII 0 siècle.
Quelle fut l’étendue du pays effectivement occupée par les agglomérations magyares ? Il est difficile de répondre à cette question. Le peuple des Magyars devait compter environ 200.000 individus dont tes foyers ne pouvaient dépasser de beaucoup les limites de la Hongrie de Trianon. Le reste du pays ne semble avoir été conquis que par une administration imposée et superposée aux indigènes.
Bien entendu, la politique hongroise de ce jour proteste avec véhémence contre cette thèse qui pourrait diminuer l’ampleur des revendications révisionnistes*
et malheur à l’historien, tel que le professeur Alexandre Eckhardt de Budapest, qui Doserait émettre. L’on ne peut cependant pas admettre que 200.000 Magyars immigrés en 896 environ aient pu se multiplier jusqu’en l’an 1000 à couvrir même par îlots disséminés un territoire de 822.000 km. carrés. Mais, créons des légendes sur le passé pour servir le présent. Gela fait partie des méthodes de la propagande.
La conquête turque de 1526 divise les seigneurs magyars. L’Autriche qui étendait déjà sa main vers les régions de la Hongrie demeurées en dehors de l’occupation, leur fit peur. Craignant pour leurs privilèges, ils nommèrent roi un des leurs. Cependant un an après l’avoir sacré, ceux-mêmes qui lui avaient posé la couronne sur la tête, se ravisent et sacrent roi l’Autrichien, sur quoi le nombre des partisans du roi national, allié du Turc, diminue. C’est que l’Autrichien offre des avantages- matériels que le vainqueur ottoman dédaigne d’offrir au vaincu. Peu à peu le parti autrichien l’emporte’. Beaucoup de seigneurs magyars d’ailleurs jouaient déjà sur les deux tableaux.
« Le démembrement du royaume n’entamait en rien la puissance spécifique de raristocratie magyare. Chacun traitera selon son intérêt soit avec l’Autriche, soit avec le Sultan, soit avec le roi hongrois, prince de Transylvanie, comme un souverain indépendant, passant de l’un à l’autre avec une aisance de prestidigitateur. Cette promiscuité, loin de nuire à ces hauts barons, leur permettait de se vendre plus cher. Toute atteinte à l’inviolabilité de leurs cabales était taxée de haute trahison et les trouvait unis pour la résistance. Par une savante répartition des rôles, chaque famille avait des intelligences dans les cours et dans les armées adverses, tout magnat se retrouvait des amis à la cour autri-
chienne ou chez les familiers du Divan où il pouvait intriguer, conspirer, trahir, calomnier avec une certitude à peu près complète d’impunité. On eut dit un grand syndicat de trahison, dont les représentants solidement établis à Vienne, à Kolozsvâr (Cluj), à Constantinople, facilitaient partout à leurs sociétaires, les volte-faces, les rentrées en grâce et les rébellions » 0).
Les imposantes splendeurs des Soliman pouvaient dans les premiers temps de l’occupation faire croire aux magnats que c’était de ce côté que se trouvait l’avenir, mais peu à peu cet espoir s’évanouit. Néanmoins, il y eut encore parmi les assiégeants turcs de Vienne en 1683 des bannerets magyars avec leurs détachements. C’étaient les purs !
Et ce fut là l’origine de ce faux ménage avec l’Autriche qui durera jusqu’en 1918 et qui n’eut jamais d’autre but pour les Magyars que de se faire assurer leurs prérogatives nobiliaires et le droit d’exploiter le peuple à leur guise. Bientôt, l’on trouvera les seigneurs magyars à la tête des grands services impériaux en Hongrie, tyrannisant, opprimant, emprisonnant, condamnant, pour le compte et sur l’ordre des ministres allemands de l’Empereur. En échange d’avantages personnels, ils sont prêts à tous les forfaits : pour plaire en haut lieu et se créer de nouveaux titres à des récompenses sur la misère de leurs compatriotes, aucune besogne ne les rebute.
Une seule chose pouvait blesser le patriotisme farouche des seigneurs hongrois, c’est quand l’impérial protecteur leur demandait de payer l’impôt ou menaçait
(1) Defaivre : Les Magyars pendant la domination ottomane ■en Hongrie. I, p. 177.
de toucher à leurs prérogatives. Alors ce fut l’esprit de révolte du Magyar des temps héroïques qui se dressait contre lui; on criait à la violation de la Constitution et de la liberté, et l’on s’enquérait d’un patron plus libéral.
Sous ce rapport, le fils de Marie-Thérèse, Joseph II est tout particulièrement considéré par les historiens, hongrois même modernes comme traître à la patrie. Effrayé du marasme économique dans lequel croupissait la Hongrie, il offrit de l’en sortir et de la mettre au niveau de ses Etats autrichiens, si la noblesse voulait bien participer aux charges. Horreur, Joseph II avait refusé de se faire sacrer roi selon les rites, il fut décrété traître à la constitution, ennemi de la liberté, et l’aristocratie hongroise, profitant de ses démêlés avec Frédéric II, roi de Prusse, alla proposer au roi philosophe ses bons offices contre l’Autriche. Joseph mourut après avoir été obligé de rétracter ses réformes et la noblesse, devenue frondeuse, jubilait. Cependant Léopold II sut couper court à cette joie. Ayant reçu la très longue liste des traîtres que le gouvernement prussien lui avait fait tenir, le successeur de Joseph II ne sévit pas et ne toucha pas davantage aux privilèges de la noblesse hongroise, mais s’en méfiait dorénavant. Les Serbes de Hongrie lui offraient un corps de 40.000 hommes s’il voulait mater les seigneurs magyars. Il fit occuper Bude par des forces croates considérables. Entre temps, des nouvelles venues de France mirent de l’effervescence dans les masses, et la noblesse, prenant peur, se réfugia sous l’aile protectrice du souverain. C’est ainsi qu’échoua une tentative de liaison dangereuse qui eût pu avoir des suites fâcheuses pour l’Autriche, si la guerre, entre Joseph II et Frédéric II, qu’on appelle en Autriche
la guerre des pommes de terre, avait pris des proportions plus sérieuses.
Toujours est-il qu’on était fixé à Vienne sur le fond qu’il fallait faire à la fidélité des seigneurs magyars. On ne les a jamais aimés et l’on s’en est toujours méfié. Il faut lire la littérature politique des premiers lustres du XIX e siècle, pour se rendre compte de ce qu’on pensait des Magyars, tant parmi le peuple autrichien que dans l’élite.
La Révolution française et les victoires de Bonaparte provoquèrent en Hongrie deux réactions contraires. La noblesse tremblait et les peuples espéraient. Craignant pour ses privilèges, la noblesse acceptait tous les sacrifices que réclamait la guerre contre la France, cependant que les peuples, identifiant Bonaparte avec l’idée de la Révolution, voyaient en lui un libérateur du joug des autocrates et des Habsbourg.
« La noblesse, dit Bêla Grünwald dans son bel ouvrage sur l’ancienne Hongrie (A régi Magyarorszâg, p. 70) tomba littéralement en stupeur devant la Révolution française et consent des sacrifices importants à la cour pour la combattre. Mais les victoires de Napoléon, lesquelles venaient de mettre à plusieurs reprises l’Autriche au bord de l’abîme, impressionnaient bien davantage l’âme populaire. On put constater chez nous que la puissance, dont jamais nous aurions osé espérer être délivrés, chancelait bel et bien. Peut-être s’efïrondera-t-elle sous les secousses irrésistibles du vainqueur, car les choses les plus invraisemblables paraissent pouvoir se réaliser en ce moment. Napoléon a détruit des Etats et de vieux trônes, il a humilié des rois, il en a créé d’autres. Oh, si, avec son aide, la vieille Hongrie historique et souveraine pourrait ressuciter. Tous les esprits de l’époque n’étaient tournés
que vers le problème de savoir ce qu’il valait mieux, d’un Napoléon vaincu ou d’un Napoléon vainqueur. Celui qui peut jeter un coup d’œil sur les lettres qu’échangeaient en ces temps nos aïeux en tirera des enseignements précieux sur ce qui agitait notre opinion publique. »
Très intéressante encore, sous ce rapport, la conversation qu’eut l’historien Etienne Horvâth avec le poète Virâg Benedek, un soir, sur le pont flottant du Danube à Pest et qu’il rapporte dans ses Mémoires sous la date du 28 décembre 1809 : « Le mieux ce serait d’envoyer une députation à Napoléon pour lui demander de nous donner un roi; certes le fier Corse exaucerait notre prière, ce qui nous mettrait en union avec la force française et nous permettrait d’espérer que la Serbie, la Bosnie, la Bulgarie se joindront à nous. Nous gagnerions ainsi un bon morceau de terres fertiles avec en plus le trafic maritime par la mer Noire et l’Adriatique, ce qui relèverait chez nous le sentiment national. »
Horvath avait-il connaissance des deux proclamations de Napoléon aux Hongrois qui abondent dans ce sens, L’une signée Bonaparte en 1797 et si mal traduite en magyar qu’on pouvait en rire, et l’autre datée du 15 mai 1809, admirablement rédigée par Maret, duc de Bassano, en collaboration de son ancien co-prisonnier et ami à Kufstein, le poète hongrois Bacsânyi, et dont une censure vigilante sut en noyer dans l’oubli et le texte et les effets.
Il y eut encore une troisième proclamation : en 1805, les troupes françaises étaient à Presbourg. Le comte Pâlffy, commandant de cette place, ayant mandat de faire certaines déclarationsi pacifiques au général Davoust, dépassa ses instructions et entra en pourparlers avec le général français sur la base d’une neu-
tralité du royaume de Hongrie. Davoust, saisissant l’occasion lança, au nom de Napoléon, une proclamation à la nation hongroise. L’affaire en resta là. Fâlffy fut relevé de ses fonctions; le Palatin Joseph, gouvernant la Hongrie au nom de l’empereur d’Autriche, nous notifia l’erreur, et la paix fut signée à Presbourg sans- qu’on soit revenu sur l’incident. Cette affaire n’est, du reste, pas encore bien éclaircie et certains historiens continuent à admettre que Pâlffy agit en vertu d’ordres reçus.
Voyons à cette occasion ce qu’on pensait à ce moment de la Hongrie en France; nous possédons à ce sujet des documents précieux.
Napoléon semble avoir été, quoiqu’on dise, fort bien renseigné sur les Hongrois par son principal informateur, comte Adrien Lezai-Marnésia, dont j’ai publié le magistral rapport, tel qu’il se trouve aux Archives nationales de Paris, dans mon article Napoléon et la Hongrie de la Revue Britannique, Paris, nov. 1897 0).
La proclamation Maret est du lendemain de la prise de Vienne. Quelques jours après, Napoléon installé au château de Schônbrunn déclara « il faut rendre indé-
(1) Fils du marquis Lezai Marnésia, émigré de la Révolution, parcourut l’Allemagne et l’Angleterre; rentré en France après Thermidor, prédit aux révolutionnaires la ruine de leur Constitution directoriale ce qui lui attira une vive satire d’André Chénier et deux nouvelles proscriptions successives. Il se rendit en Suisse. Après le 18 brumaire, il obtint la. protection de Madame Bonaparte, dont la sœur aînée était alliée par mariage avec Claude de Beauharnais, cousin d’Alexandre, premier mari de Joséphine. Envoyé près de l’Electeur de Salzbourg, Lezai passa en Hongrie, en mission spéciale de Bonaparte qui apprécia sa clairvoyance philosophique, sa connaissance des langues et son don d’observation. En 1806, il fut nommé préfet du Rhin et de la Moselle, en 1810, préfet du Bas-Rhin. Maintenu comme tel par la Restauration, il mourut à Strasbourg en 1814. Ses rapports sur la Hongrie sont des chefs-d’œuvre de clirvoyance politique.
pendante la Hongrie. Les Hongrois choisiront pour roi qui ils voudront, un homme qui saura sauvegarder leur indépendance et leur constitution ». Se faisait-il des illusions ? certainement non.
Lezai lui avait écrit en 1802 :
« ... on compte en Hongrie que les bourgeois sont, au reste de la population, comme 1 à 20; les nobles comme 1 à 21 et les ecclésiastiques comme 1 à 4 90. U on ajoute que pour un homme qui consomme, il s’en trouve 6 qui produisent, proportion de moitié à Vinverse de celle qui devrait exister et qui enlève à ce royaume l’avantage que sa position lui donne de fournir les pays qui sont à sa gauche des produits bruts, ceux qui sont à sa droite, de produits manufacturés qui leur manquent, et d’être ainsi, tout à la fois, le magasin aux vivres de l’Autriche et la grande manufacture de l’Orient .
« La bourgeoisie est pauvre, parce que la loi lui défend de posséder des terres, elle n’en a que peu, peu de fabriques, peu de commerce. La petite noblesse et le bas clergé sont pauvres. Le haut clergé et la haute noblesse ont des richesses énormes. A de grandes richesses, cette haute noblesse joint de grands droits et suffisamment de lumières. Le droit qu’a perdu la Hongrie d’élire ses rois ne lui semble pas une perte . Serrée par la monarchie autrichienne, qu’il faudrait avoir pour ennemie si elle ne l’avait pas pour maîtresse, elle sent qu’elle n’userait de son droit d’élection, si elle le possédait encore, que pour élire un prince de la maison régnante.
« La bourgeoisie n’est pas assez pauvre pour être séditieuse, elle l’est trop pour avoir de l’ambition. La faim et l’excès de mauvais traitements pourraient
seuls révolter les paysans. La terre est si fertile et le paysan si sobre, qu’il est à l’abri de la faim. Les mauvais traitements sont devenus plus rares depuis qu’ils sont devenus dangereux pour les seigneurs.
« ... Mais quoique chacun souffre ou dans son amour-propre ou dans ses intérêts, il n’est personne qui voulut changer son malaise contre une Révolution, personne qui le pût • et je ne vois dans le royaume que le roi seul qui fût assez puissant pour y susciter des troubles sérieux, si, désespérant toutes les classes à la fois, comme le fit Joseph H, il allait, encore plus imprudent que lui, prendre, pour assembler ses peuples, le temps de leur plus grande fermentation...
« Les éléments d’une révolution lointaine existent en Hongrie (Lezai prédisait 1848-1849), ceux d’une révolution prochaine n’existent pas; en dedans, il n’y a plus de moyens, en dehors plus d’appuis suffisants. On peut rétablir les appuis. Mais l’Autriche est trop près pour que des appuis éloignés soient efficaces. Si l’on voulait absolument remuer la Hongrie, il faudrait commencer par mettre dans son voisinage une puissance qui fût pour elle ce que furent autrefois, dans les troubles, la Pologne et la Transylvanie.
« Mais l’idée de se séparer de la monarchie autrichienne lui viendrait difficilement. Ce qui la fait souffrir, ce n’est pas d’être unie à l’Autriche, c’est d’y être mal unie, c’est de ne plus être comptée que parmi les provinces autrichiennes, après l’avoir été parmi les puissances européennes.
« Les Français, en cas d’invasion, trouveront peu d’appui, mais aussi peu de résistance... l’esprit de la Révolution agit en Hongrie comme ailleurs, et déterminera tôt ou tard ou une réforme ou une révolution...
L’on peut admirer dans ce rapport la justesse près-
que mathématique de l’appréciation de même qu’un don de prévision extraordinaire. Si tous nos diplomates avaient su voir ou voyaient encore aussi clair, mais liélas...
Napoléon eut d’autres informateurs autorisés : il y eut, après Lezai, deux anonymes, puis Lacuée, secrétaire d’ambassade à Vienne, le fameux espion Schulineister et Camille Tournon, auditeur au Conseil d’Etat, intendant à Beyrouth où l’Autriche le fit arrêter et interner à Munkâcs, extrême nord-est de la Hongrie, en 1805. Son rapport n’est qu’une relation de ce qu’il avait pu voir après sa mise en liberté, pendant son voyage de retour.
Enfin, le prince Eugène de Beauharnais, dans ses Mémoires (T. V, p. 318), constatant que le succès de la proclamation du 15 mai 1809 que des détachements de cavalerie légère française avaient cherché à faire passer en Hongrie, fut nul, déclare : « Nous ne pouvons nous tromper sur l’esprit des habitants de la Hongrie; ils sont contre nous, et les bonnes intentions de Sa Majesté, exprimées dans sa proclamation, n’ont produit jusqu’ici aucun effet. La noblesse a toujours gouverné ce pays. Elle a pris en entier les armes et paraît décidée à se défendre contre nous. »
Il y eut ensuite, comme coup de grâce, une brochure très habilement lancée. Ce fut celle dans laquelle le Palatin archiduc Joseph lui-même combattit les Fran çais. Répandue dans toute a Hongrie, elle fit rentrer sous terre les derniers restes de sympathies françaises qu’avait suscitées l’approche de nos armées.
Si Napoléon avait pu offrir un emprunt aux autocrates magyars peut-être auraient-ils au moins accepté son argent; mais Napoléon ignorait encore le secret des sympathies franco-hongroises.
Les prédictions de Marnésia concernant une lointaine révolution, se réalisèrent en 1848.
La politique extérieure de la Révolution hongroise de 1848 fut dilettantesque, voire naïve. Kossuth s’imaginait sincèrement que l’Europe viendrait se jeter au feu pour sauver la liberté des Magyars. Il perdit la partie en Italie par suite des victoires de Radetzky, il la perdit en France par la venue de Louis-Napoléon, il la perdit en Angleterre parce que Palmerston voulait bien « embêter .» l’Autriche en Orient, mais la voulait forte chez elle, en Allemagne parce que la prépondérance autrichienne y subsistait encore et en Prusse parce que son roi, tout en cherchant à éliipiner l’Autriche de la Confédération germanique, aimait encore moins les révolutionnaires que les Habsbourg.
Nous retrouvons dans cette propagande révolutionnaire hongroise à l’étranger les mêmes procédés caméléonesques que dans la propagande révisionniste du moment. On est conventionnel en parlant à la France, marchand en Angleterre parce que les Anglais sont des mercantis; en Italie on honnit le Tedesco et en Prusse on devient protestant luthérien anti-catholique, pour les besoins de la cause.
Ce n’est que lorsque la Prusse se fut affirmée avec Bismarck comme soleil levant en Allemagne et que le libéralisme kossuthiste était abattu, que la noblesse magyare, songeant à l’avenir, et voyant l’Autriche s’enliser dans l’impuissance, vint tenter de prendre ses sécurités auprès des Hohenzollern. La Prusse de Bismarck avait, en effet, tout ce qu’il fallait pour éblouir le Magyar historique, l’appétit* la mégalomanie des peuples primaires, leur orgueil national, leur pragmatisme élastique, le goût des exhibitions de la force, fai-
sant croire à la manifestation d’un droit, celui des parades et du panache, l’esprit de domination.
Les rapports plus ou moins orageux entre la Prusse et l’Autriche à propos de l’expédition contre le Slesvig- Hoistein allaient amener entre Berlin et les Hongrois des joutes de sympathie dont Vienne devait faire les frais. Le père Tisza qui, après la révolution de 1848, était allé se nourrir de science allemande sur les bords de la Sprée, en était revenu pétri d’admiration pour les méthodes prussiennes surtout lorsque Bismarck se révéla comme maître ès-poigne contre les socialistes.
En 1864 fut découverte à Pest la conspiration dite du Casino des Magnats; quatre conjurés, Almâssy, Csâky, Benitzky et Nedeczky furent pris pour avoir voulu fonder un gouvernement national magyar aristocratique continuant l’œuvre ratée de Kossuth, mais sans ses « défauts » démocratiques. Seul le comte Csâky réussit à prendre la fuite. Il se réfugia à Berlin où il entama avec Bismarck un flirt lequel devait dès la déclaration de la guerre de 1866 se matérialiser en ce mémorable putsch Klapka, par quoi, prenant l’Autriche de flanc en passant par la Hongrie nord-ouest on chasserait les Habsbourg du trône de saint Etienne, en les remplaçant par le Hohenzollern prince Frédéric- Charles de Prusse, le futur vainqueur de Gravelotte.
Et la Hongrie, du moins le clan centre gauche était d’accord, ce qui résulte de l’attitude de son chef Coloman Tisza qui, le jour où les troupes impériales partaient pour le front prussien, refusa, avec tout son parti, de voter une motion de bonne chance à l’empereur roi, sous prétexte que la Hongrie, tout en fournissant des régiments à l’armée autrichienne, devait rester neutre dans le conflit, c’est-à-dire réserver l’avenir 0).
(1) V. pour tous les détails sur la légion Klapka ma Responsa - Tyilité de la Hongrie, p 89 et suiv.
Bismarck, ayant des raisons de politique générale de ne pas trop affaiblir F Autriche, mit un frein aux appétits de son souverain qui avait sérieusement pensé à l’Anschluss et n’exploita pas à fond sa victoire à Sadowa. Il fit l’armistice de Nikolsburg et conclut la paix à Prague; mais en lâchant Klapka, il ne lâcha pas la Hongrie. Pendant son ambassade à Paris, et par ses fréquentations dans les milieux des émigrés politiques magyars, il avait pu connaître le point vulnérable qu’était, pour l’Autriche, la Hongrie et le parti qu’il pouvait en tirer pour tenir les Habsbourg à sa merci.
Bismarck fut ainsi le père spirituel de la restauration constitutionnelle de la Hongrie en 1867, comme de tous les événements qui en découlèrent dans la suite.
Il la voulait d’abord cette restauration qui donnait aux Magyars un droit de veto dans les- affaires de la monarchie, parce que l’état-major autrichien se préparait secrètement à une revanche de Sadowa; il la voulait encore, parce que la guerre contre la France était ouvertement dans son programme, et que les Magyars lui serviraient à empêcher l’Autriche de marcher avec elle, et il la voulait finalement parce que l’Autriche décentralisée, xiphopagiée avec la Hongrie, freinée par elle, n’était plus à craindre.
Les hautes sphères de Vienne n’y virent goutte. De Beust, chancelier de la Monarchie, soutint les revendications hongroises parce qu’il croyait que les Magyars satisfaits cesseraient de flirter avec Berlin, l’impératrice Elisabeth favorisait les Magyars par esprit de fronde contre les « dindes » de la Hofburg... et les Magyars l’exigeaient comme un moyen de rendre aux hobereaux de bonnes sinécures. Sciemment ou incons-
ciemment l’esprit de Bismarck planait sur tous, ennemis comme amis.
La vieille Autriche de Kaunitz et de Metternich fit donc peau neuve et de césarienne et centraliste devint bicéphale, sœur siamoise, rattachée de son corps aux Magyars, en s’intitulant dorénavant Autriche-Hongrie.
Cette opération s’accompagna entre autres d’une grâce amnistiante qui fit rentrer au bercail toutes les brebis égarées tenues pour galeuses jusqu’ici, et que La révolution de Kossuth avait fait fuir. Seulement ici les calculs de Bismarck se révélèrent comme faux.
Tous ces émigrés saturés d’idées démocratiques en France, en Italie, en Angleterre, avaient bien voulu aimer Bismarck contre l’Autriche, mais n’en voulurent plus comme protecteur des hobereaux magyars. Ils avaient vu trop clair dans son jeu.
D’une supériorité bien au-dessus de la moyenne des hobereaux, ils entrèrent au Parlement comme des élus, circonscriptions rurales magyares toujours frondeuses, alors que les autres se contentaient des allogènes qu’on pouvait pousser aux urnes à coups de crosses, et ainsi fut fondée l’opposition kossuthiste proclamant pendant cinquante ans le danger que constituerait pour la monarchie son alliance avec Berlin et dénonçant au monde les pensées secrètes et purement digestives de la classe des autocrates magyars.
La France eut, au cours des temps, force occasions de profiter des démêlés du parti Kossuth avec la Triplice en vue de changer complètement l’orientation de la politique austro-hongroise. Un appui moral, quelques encouragements substantiels donnés à la presse kossuthiste eussent suffi. Mais la politique extérieure de la France était sacrifiée aux lubies d’une majorité jmrlementaire ignorant la géographie et aux aises
d’une diplomatie cultivant le moindre effort. (Voir à ce sujet, Chélard, Responsabilité de la Hongrie , pp. 100, 104, 133, 162.)
La main mise de Bismarck sur l’Autriche par les soins des Magyars se trouve donc à la base de tous les évènements conduisant à la guerre, et cependant, je vois encore d’illustres ambassadeurs me répondre par un sourire compatissant quand, avant la guerre, je leur exposai l’intrigue hongroise et ses dangers. La diplomatie occidentale en Autriche-Hongrie était médusée par les renseignements fournis par le Litterariselles Bureau du Ballpltz où siégeait M. de Kânya et la place Saint-Georges à Budapest, où opéraient Arpad de Berczik et Gustave Beksics, et c’est ainsi que, pendant des lustres, les démonstrations du parti Kossuth sur les périls de la politique hongroise furent considérées, tant à Paris qu’à Londres, comme bégayements de nourrissons. Et le filtre viennois ainsi qu’on appelait le grillage qui ne laissait sortir que ce qu’on devait connaître, était en or, ce dont la grande presse européenne n’avait pas tardé à se convaincre.
En effet, qui donc avant la guerre s’est jamais aperçu de l’enchaînement de faits existant logiquement entre le vote de non intervention dans la guerre de 1870, du Parlement hongrois, provoqué par Tisza, voulu par Andrâssy, premier ministre constitutionnel hongrois, la promesse de Bismarck à ce même Andrâssy de lui procurer le poste de chancelier de l’Empire s’il voulait continuer à être sage, le départ effectif de de Beus t de ce poste en 1871 et son remplacement par le Magyar Andrâssy, la nomination, en 1875, à la tête du gouvernement hongrois de Goloma Tisza, dont François- Joseph ne voulut pas, et finalement la signature de
F alliance formelle entre Budapest-Vienne et Berlin qui nous amena la guerre.
Il y a des preuves à ce que je dis : au début de la guerre mondiale, une campagne blessante pour la Hongrie se dessina en Allemagne au sujet de prétendues incapacités des troupes hongroises au cours des hostilités. Il s’agissait comme toujours d’un prétexte pour intervenir en Hongrie et en préparer l’annexion. Le comte Tisza en prit ombrage et fit publier par le uéputé Charles Czerny, sous le titre : Délitsch-ungarische Beziehungen, une brochure qu’il tint à préfacer lüimême. Parmi des multiples services dont l’ingrate Prusse était redevable à la généreuse Hongrie, on peut y lire que « depuis 1848, rAllemagne n’a point eu de plus fidèle et plus loyale amie que la Hongrie, et que si en 1870, l’Autriche n’a pas marché, ce qui immédiatement aurait détaché de la Prusse la Bavière et les Etats souabes, c’est à la pression qu’exerça Pest sur Vienne que cela est dû ».
Et chaque travail méritant son salaire, de quelle nature étaient les services que la Hongrie attendait en échange de cette fidélité ? On ne la’ jamais avoué, cependant à tous les points de vue concrets, soit économiques, soit sociaux, soit politiques, les relations entre tes deux pays furent toujours loin d’être amènes et la presse allemande ne se gênait guère pour traiter les Magyars d’Asiatiques ayant besoin d’aller à l’école de la Kultur.
Or, comme le dit dans ses Mémoires Edmond Klein, ancien directeur de la Presse à la Présidence du Conseil de Hongrie, « le seul but de l’Alliance est d’assurer son intégrité à la Hongrie pour le cas où l’Autriche flancherait », et, entendez ici par intégrité celle des pouvoirs de l’oligarchie, car autrement, comme on le
verra plus bas, l’intégrité de la patrie hongroise était surtout assurée par l’Allemagne de bel et bien disparaître 0).
La médication politique n’a pas encore pu découvrir la dose de vérité évidente et de clarté aveuglante qu’il faut pour faire revenir un homme d’Etat des erreurs qu’il a sucées avec le lait de son parti.
Il y eut d’abord, pour la manifestation des véritables buts de guerre de l’Allemagne, le Mitteleuropa de l’abbé Naumann, paru en 1915. Il y eut, en 1916, je crois, et répandu à profusion, un vieil article de Paul Lagarde reproduit dans la Revue Die Tat, où il était dit que les peuples de races diverses de la monarchie danubienne, y compris particulièrement les Magyars, étaient en somme un fardeau pour l’Europe et que, plus vite ils disparaîtraient, mieux ce sera pour nous autres Allemands ».
Il y eut, ensuite, les déclarations de Guillaume II faites à Kolozsvàr (Cluj) à l’archiduc Joseph, le 27 octobre 1917 et rapportées par ce dernier dans ses Mémoires : à savoir qu’il y aurait unification complète entre les armées austro-hongroises et allemandes.
Une agence officielle secrète, ayant pour but de donner des directives aux milieux compétents allemands, et dont certainement les collections existent encore notamment dans les archives de Varsovie, écrivait à la même époque : « Qu’il était dommage pour cette belle nation magyare aux qualités si merveilleuses et dont l’attitude pendant la guerre fut si admirable, d’avoir : von der Bildflache zu verschwinden (à disparaître de la face du monde), au même titre que les Polonais, étant donné qu’elle barre à l’Allemagne le chemin
(1) Edmond Klein : Tiszatol Tiszaig, Budapest, 1922. p. 5.
nach Osten. Certainement, il est regrettable que la Hongrie soit géographiquement si malencontreusement située, car les Serbes par exemple, ne gênant en rien les aspirations germaniques vers l’Orient du Gesamm treich, peuvent rester où ils sont. Ils seront simplement rattachés tels quels à l’Allemagne. »
On n’ignore pas, d’autre part, que dès 1915, la Transylvanie avec la Marmaros étaient promises à la Roumanie pour prix de son concours dans la guerre, par Czernin lui-même et qui ajoutait que, si la Hongrie ne consentirait pas volontairement à cette amputation, on l’exécuterait de force.
Enfin, quand, en date du 5 juin 1918, parut dans le Neue Freie Presse de Vienne la fameuse lettre signée Payer, vice-chancelier de l’Empire allemand dans laquelle, renchérissant sur la thèse de Naumann, il était dit en substance qu’après la prochaine victoire des Centraux, la frontière entre l’Àutriche-Hongrie et le Reich ne serait plus qu’un souvenir historique, les yeux des germanophiles magyar les plus impénitents se désillèrent enfin. Tisza lui-même poussa à la Chambre hongroise, le jour de la parution de l’article Payer, un cri d’alarme contre l’allié, mais hélas, il n’était plus tout puissant ministre, mais simple député presque de l’opposition et puis, il était trop tard.
Je pourrais citer cent preuves irréfutables de ce qui attendait la pauvre Hongrie après la victoire, entre autres la Convention militaire conclue le 18 mai 1918 à Spa par le colonel d’état-major Arz, allemand, naturalisé autrichien, successeur de Conrad von Hôtzendorfï et intitulée Grundlage fiir dert Waffenbund .
(1) Lettres de guerre du comte Tisza : y. Erzberg-er à Tisza, 8 juin 1915; Tisza à Czernin, 7 juin 1915, à Burian, 12 juin 1915, à Czernin Bucarest, 28 août 1915, etc., etc.
C’était la mise en œuvre des projets d’unification des deux armées dont Guillaume II avait parlé à l’archiduc Joseph.
Et voilà le sort qui attendait le royaume millénaire d’Etienne le saint en cas d’une victoire pour laquelle ses enfants avaient versé le meilleur de leur sang : une patrie mutilée, caporalisée, vivant sous la férule d’un Preussischer Oberstaat 9 auquel on servirait de colonie pour l’écoulement de sa camelote, comme de piédestal pour satisfaire son orgueil de barbare, ivre de domination. Ugolin dévorait ses enfants pour leur conserver leur père, dame Germania dévore ses alliés pour les rendre dignes de la Kultur.
Mais, d’autre part, quel eut été le sort qui attendait la Hongrie si François-Ferdinand, demeuré vivant, avait succédé à François-Joseph, sans heurt et sans guerre ? A peu près le même. La race magyare réduite environ au territoire que lui assigne Trianon, soumise à un Oberstaat autrichien, restauration de la vieille Autriche sur les bases d’une poussière d’autonomies raciennes, perdait son indépendance nationale avec tous 1 les attributs de sa couronne, pour ne plus être qu’une préfecture nationalisée de Vienne.
Donc, en aucun cas, la Hongrie ne devait rester ce qu’elle fut. L’Allemagne victorieuse, ou François-Ferdinand montant sur le trône, elle en était pour sa souveraineté millénaire, ce qui fait apparaître Trianon comme la meilleure de ses chances. Diminuée territorialement, mais nationalement libérée de toutes les entravse, elle ne pouvait rêver mieux. Or, une restitution de ses anciens territoires, en plus de cette souveraineté reconquise, serait d’abord une prime accordée à sa défaite dont elle est grandement responsable comme un des fauteurs de la guerre, et, de plus, ne
ferait que reconstituer une situation qui la provoqua et dont l’ancienne Hongrie est morte.
Et cependant, quoique les visées pangermaniques du troisième Reich soient les mêmes que celles du Reich de Guillaume ïî, les intimités de Budapest avec Berlin sont plus avancées qu’on ne croit. Les autocrates de la Hongrie de Bethlen s’imaginent-ils que l’Allemagne est moins gloutonne qu’elle ne fut, et que la Germanie hitlérienne, déjà emportée dans son rêve de domination universelle, aura pour premier soin de remettre à flot la Hongrie historique ?
Non pas, et ceci constitue précisément une preuve de plus de la nature inavouable de leur but. Que veulentils exactement ? Dominer, demeurer au pouvoir et reconquérir, soit avec l’aide allemande soit avec celle de l’Italie, soit avec celle des deux à la fois, de gré ou de force, leur fastueuse opulence, anciennes sinécures et richesses terriennes.
Il est vrai que le comte Bethlen déclara naguère que pareille supposition était absurde parce que terres et prébendes, jadis hongroises ont été depuis cédées par le vainqueur à de nouveaux bénéficiaires, mais pour qui connaît les avocats hongrois, il n’est point d’action pour laquelle ils ne trouvent un point de droit dans leur code. On aurait vite fait de déposséder les nouveaux propriétaires.
La liberté des peuples hongrois fut de tout temps le cadet de leurs soucis. Ils s’aplatirent jusqp’à terre devant Soliman II pour en obtenir des faveurs, ils se firent, pendant quatre siècles et demi, les gardes chiourmes des Hongrois pour le compte de l’Autriche, ils se feraient avec la même désinvolture les suppôts de la Prusse à l’égard de leurs compatriotes, et même, si François-Ferdinand avait pu réaliser son projet
4’une nouvelle Autriche césarienne, on les aurait retrouvés broutant confortablement sur les marches de son trône et tyrannisant les leurs pour le compte du souverain destructeur de leur pays.
Il y a parenté spirituelle de dictateur à dictateur, il •en est une, très ancienne, entre Magyars et Germains, une autre plus étroite encore entre Junker et hobereaux magyars, et puis, M. Gombôs ne cacha-t-il pas jadis, les assassins d’Erzberger dans son appartement?
Que recèle pour les- Hongrois et pour nous ralliance avec l’Italie. Malgré toutes les déceptions que la Hongrie a éprouvé dans le passé en ce genre de pactes, ce n’est encore là qu’un accord de sauvetage pour la caste dirigeante. Et en etïet les seigneurs hongrois se conduisent maintenant à Rome exactement comme jadis ils se conduisirent à Constantinople, Vienne et Berlin.
Mussolini a fait son fascio en canalisant la haine jalouse contre la France que tout Italien moderne porte dans son cœur et contre laquelle se briseront encore pour longtemps les efforts d’unir intimement les deux nations sœurs. Il ne pouvait faire autrement, car les peuples s’unissent dans la haine commune, mais jamais dans l’amour. Il a su organiser ce sentiment de façon à nettoyer les Ecuries d’Augias italiennes qui en avaient besoin et c’est là sa grande œuvre.
Mais, un dictateur peut tout, excepté s’arrêter dans sa course triomphale. Sous peine de mécontenter ses prétoriens, il doit perpétuellement agir. Son œuvre intérieure accomplie, il fallut chausser les bottes de Bismarck en se faisant croque-mitaine européen, bien entendu encore contre la France. Son alliance avec la Hongrie dans un but de révision des traités, est une manœuvre dirigée contre la Petite Entente, enfant de la France. C’est la continuation sur le terrain extérieur
ce qui lui a bien réussi à l’intérieur. Les Hongrois, avec leur révisionnisme agressif sont artillerie lourde, ils lui sont indispensables pour lui permettre de jouer un rôle et « rien ne pourra venir détruire ce lien ». Peut-être Mussolini se calmerait-il quoique « les traités comme il dit ne soient pas éternels » moyennant quelques compensations substantielles ? Le tout est de savoir si, vu les difficultés et les dangers d’une révision, il est bien décidé à tirer les marrons du feu pour Budapest. Il est permis d’en douter. Quoiqu’il en soit, il y a risque, il y a la morale du risque, il y a le danger du dupé, du faux joueur et des erreurs de calculs !
« Les traités ne sont pas éternels » proclame Mussolini sans nous dire comment ils le deviendraient par la révision. Quels sont les traités d’annexion qui ont été révisés bénévolement sans guerre ou qui ont cessé d’être appliqués par caducité. Tous les traités qui ont joué un rôle dans l’histoire, tous Diktat 9 s imposés au vaincu , n’ont jamais été révisés autrement que par les armes, si contraire qu’ils fussent au droit des gens. Ainsi, les traités par lesquels fut démembré la Pologne, ont été en vigueur pendant 146 ans, et il fallait la guerre mondiale pour en abolir la criante injustice. Les traités au moyen desquels l’Italie recouvra son unité, traités qui ne seraient davantage éternels en leur appliquant les dires du Duce, sont le fruit de sanglantes guerres et ne sauraient être révisés sans guerre; ceux qui ont fini par réduire la Turquie d’Europe à sa portion congrue et auxquels la Yougoslavie, la Roumanie, la Grèce et la Bulgarie doivent leur existence nationale, sont-ils oui ou non éternels ? Le traité de Francfort, imposé à la France par le vainqueur de 1871, ne fut révisé que par celui de Versailles fruit d’une sanglante victoire; il a duré 48 ans; les traités établissant
les zones franches entre la France et la Suisse remontent à 1815, et bien que la situation intervenue depuis rendent leur application peu aisée pour nous, le Tribunal de La Haye vient de Les confirmer et la France de s’incliner sans protester.
Certes, les traités ne sont pas éternels, mais ils ont cependant des durées Logiques. Faits pour mettre fin à la guerre, leur suppression à l’infini rétablirait la situation qui a provoqué le conflit, et ainsi de suite. C’est que la volonté de réviser est chez les hommes politiques une machine de guerre, un tremplin, une plateforme destinés à faire de l’éclat et à ranimer les polémiques. On veut toujours réviser chez les autres, jamais chez soi. Mr. Mac Donald, si chaud pour reviser en faveur des Magyars, ne voudrait pour rien au monde rendre des colonies à h Allemagne, ni Malte à l’Italie, ni Chypre à la Grèce, ni Gibraltar à l’Espagne, et, dès lors, sa politique révisionniste n’est qu’un jeu pour « embêter » la France et ses alliés.
Et Mussolini, a-t-il offert à ses amis hongrois de leur rendre le port de Fiume pour lequel ils ont dépensé des milliards ? A-t-il offert de restituer à l’Autriche pour lui donner plus de force, de résistance dans sa lutte contre VAnschluss, le pays d’André Hofer, à savoir les districts de Botzen 86.000 Allemands, 4.500 Ladins, 4.200 italianisants; de Méran, 50.000 Allemands, 1.700 Ladins, aucun italianisant; de Brixen, 30.000 Allemands, 400 Ladins, pas d’Italiens; de Schlauders, 22.000 Allemands, 45 Ladins, point d’Italiens; de Bruneck, 30.000 Allemands, 350 Ladins, 5.300 Italiens. Ces chiffres sont empruntés au recensement autrichien de 1910. Quand bien même on tiendrait ce recensement
pour suspect, ce que je n’admets pas ayant pour mes études ethnographiques sur le Tyrol passé de longs mois en ce superbe pays 0), il n’en reste pas moins évident qu’il est allemand de race et d’esprit et que rien ne distingue Tyroliens du haut Adige de celui de la vallée de l’Inn. « Partager ce peuple, lisait-on dans la Gazette de Lausanne du 4 novembre 1918, un des plus fortement caràctérisé de la région des Alpes, en deux moitiés, serait tout à fait contraire au droit de libre disposition des peuples. » C’est que les Suisses et notamment les Suisses romands, cependant si ententophiles pendant la guerre, se sentaient menacés par les intentions de lTtalie de s’annexer ce libre peuple de montagnards, comme eux. Et le partage fut fait et les mal partagés furent soumis à un régime de dénationalisation ressemblant fort à ce qui se pratiquait en Hongrie avant la guerre... avec les mêmes résultats du reste. Mais, M. Mussolini veut reviser chez les autres,, car c’est par là qu’on établira cette Europe pacifiée et pacifique, satisfaite et unie dont chacun voudra être le roi.
Or, tôt ou tard, plutôt bientôt, une Entente entre lTtalie et la France deviendra inévitable, tout comme en 1915, en vue de faire obstacle aux appétits mégalomaniaques de l’Allemagne. Les Hongrois espèrent, et le disent ouvertement, que lTtalie leur alliée s’emploiera alors auprès de la France et celle-ci auprès de la Petite Entente pour régler la question de la restitution des territoires à la Hongrie. La collaboration de la Hongrie à l’encerclement de l’Allemagne serait à ce prix, sinon la Hongrie se joindrait à la Germanie... (pour disparaî-
(1) Raoul Ciiélard, L'Autriche Contemporaire , Paris. Chailley, 1894, pp. 303-343. (Le Vorarlberg-, le Tyrol et la race allemande habitant ce pays).
tre dans le gouffre). Je n’ai pas à faire ici des pronostics sur ce que répondront la France et la Petite Entente, mais on peut logiquement prévoir que ce sera Fltalie qui saura modérer le feu des ambitions magyares. Sinon !