CHAPITRE PREMIER
JLea.
Autant la propagande allemande tient du requin, autant celle hongroise est amène, bon enfant, polie et insinuante. Décernons-lui la palme, elle est bien faite. Son courroux n’éclate qu’en face des Etats de la Petite Entente, notamment de la Tchécoslovaquie où elle ne connaît ni tact ni mesure. Ses méthodes sont celles de toute propagande : répétition, prestige, contagion, l’écrasement de la critique sensée sous le poids des masses bêlantes et du papier. Elle s’adresse particulièrement aux cerveaux mous. Elle opère au moyen d’un certain nombre de clichés impressionnants pour le profane qui sont autant de postiches articles de beauté et faux-nez craignant la lumière trop crue, ce qui peut se résumer en ceci, comme disait l’autre jour si justement un publiciste averti : « devant l’opinion, elle fait miroiter des arguments d’allures juridiques qui se parent d’un prestige usurpé; en même temps, elle prépare le jour où elle cherchera à obtenir des résultats juridiques en invoquant le témoignage de l’opinion qu’elle aura égarée ».
i if i
Afin de donner à cette propagande plus d’élasticité, et pour que la responsabilité de ses inspirateurs en demeure dégagée, ceux-ci l’ont affermée à une association d’allure privée dite Ligue hongroise pour la Révision du traité de Trianon, fondée en 1927 sous les auspices de lord Rothermere, le grand révisionniste anglais magyarophile, et aidée dans sa tâche de quelques collectivités similaires, telle que la Société hongroise des Affaires extérieures et la Tesz (Fédération des Sociétés patriotiques) sa mère. Son porte-parole est le Pesti Hirlap, vieux journal centre gauche au tirage imposant, maintenant officieux, sans compter la presse raciste qui lui emboîte le pas.
Le rôle intérieur de la Ligue consiste à attiser le feu des mécontentements, à semer les illusions qui adoucissent la misère, tout en donnant l’impression d’une volonté de révision unanime et compacte dans le pays, ce qui n’est pas. La politique officielle l’aide dans cette cette mission et aucun discours ne se prononce dans lequel les maux du moment ne soient attribués au « Diktat » de Trianon. Cortèges, bannières, trompettes, grosses caisse et beuveries font le reste. Soulignons encore une fois — et l’opinion hongroise libérale l’a souvent constaté — que, persuadée qu’une éventuelle révision ne ferait que raffermir le régime dont le pays dit se mourir; une bonne partie des Hongrois demeurent réfractaires à ce chant de Sirènes.
Mais, c’est surtout au dehors, où la Ligue s’appuie sur la diplomatie hongroise officielle et secrète qu’elle agit et récolte des lauriers. Elle a su y recruter un peu en France, beaucoup en Angleterre, pays béni de la jobardise, un peu en Hollande, des apôtres intéressants et des avocats intéressés dont elle espère un jour un appel irrésistible à l’opinion mondiale en faveur de la
sainte cause, en vertu du dicton disant qu’un mensonge mille fois répété devient vérité.
Les sommités internationales cotées sont particulièrement recherchées par ses agents extérieurs.
Ein Titel ni us-s Sie erst vertraulich machen Dass Eure Kunst viel Künste übersteigt dit Méphisto. Mais, on se contente aussi de petits satellites à la recherche d’un soleil « éclairant ». Ce qui ôte tout crédit à ces apôtres et avocats étrangers c’est le mépris qu’ils professent pour le audi alteram partem.
Chacun de ces néophites bénéficiera dans Le Pesti Hirlap et autres journaux, d’une publicité à grand fracas qui ne saurait que le grandir dans son pays, sinon d’une invitation à venir en Hongrie aux fins d’études « objectives » sur place, auquel cas, par l’effet d’une hospitalité aussi large que généreuse tout particulièrement destinés à provoquer des appréciations subjectives, tels Catherine II et M. Herriot, il ne verra que des villages à la Potemkin.
L’erreur, à l’inverse de la vérité, étant l’apanage des collectivités et d’autre part, le travail en série étant aisé, il convient de les recevoir autant que possible en groupe. Aussi depuis 1930, Budapest est-elle devenue une véritable foire aux parlottes internationales de telle sorte qu’il n’y manque plus que le Congrès des anti-révisionnistes pour que l’Europe entre en transes sur la question hongroise.
Il faut croire que les Magyars ont encore une grande confiance en l’effet des apparences. Jamais personne ne fera fond sur les dires de quelqu’un qui n’a étudié la question hongroise que d’après les discours de banquets, qui ne s’est promené en Hongrie que chambré, encadré d’informateurs et d’anges gardiens réquisitionnés. Quelle indépendance de jugement peuvent en effet
avoir des gens qui auront si bien dîné et bu si sec aux frais de la princesse magyare.
S’agit-il de conférences à l’étranger, on fait la salle, on organise la claque, sème des Heurs sur le chemin du maître, évince les éventuels contradicteurs, chahuteurs ou siffleurs. Ces. conférences sont toujours annoncées comme devant être contradictoires, mais un malencontreux hasard fait généralement qu’il ne reste point de temps pour des orateurs d’un avis opposé, ce qui est fort fâcheux et pour le bon renom de la propagande hongroise et pour les thèses qu’on y défend.
S’agit-il d’un livre, on fournit à l’auteur une documentation toute faite que le malheureux absorbe comme pain béni, après quoi on lui fait prendre place, au son des cloches, parmi les gloires de la patrie hongroise. Ces livres, généralement fort bien présentées, richement illustrés, souvent hautement préfacés, sortant de chez le bon faiseur, accusent un prix de fabrication assez élevé. On voit que si le peuple hongrois, des campagnes surtout, ne mange pas tous les jours, l’argent de la propagande ne manque pas. Les cotisants de la Ligue sont certainement aussi riches que peu charitables. Il paraît qu’une surtaxe spéciale est perçue sur les cotes de l’impôt pour alimenter la propagande.
Le « débinage » de la critique adverse constitue une partie importante du travail. On ne discute pas, on traite par le mépris. Dès la publication d’un « éreintement », vous verrez apparaître un monsieur, porteur d’une rectification circonstanciée de « l’erreur » commise, s’exprimant a?vec une indulgence compatissante sur les naïveté et l’ignorance de l’auteur, en vous offrant pour l’avenir des informations autrement sûres et qui ne vous coûteront rien... au contraire. D’une unanimité touchante, tous ces avocats du diable se ci-
tent les uns les autres comme autorités, en se couvrant de fleur. Or, si le savoir honnête manque souvent en leurs productions, constatons que le savoir-faire le plus subtil n’y manque jamais. L’aménagement des apparences pour créer le mirage de la vérité ne fut-il pas de tout temps le grand art des marchands du temple, et comme dit Corneille dans son Menteur :
Le dedans paraît mal en ces Jniroirs flatteurs
Les visages souvent sont de doux imposteurs.
L’adaptation des différentes thèses révisionnistes à l’esprit et à la politique du pays qu’on veut y convertir, constitue une autre opération souvent dangereuse, toujours délicate. L’écart entre ce qu’on sert à l’un et à l’autre est souvent fort grand et des doutes fâcheux peuvent naître. Ainsi, le comte Bethlen, ayant à plusieurs reprises affirmé devant la S. D. N. (1924-26) que nul, en Hongrie, ne pouvait être poursuivi pour crime d’opinion, fut de ce fait publiquement gifïlé à Genève, précisément par un réfugié hongrois condamné pour crime d’opinion, mais, cependant, récidiva à Londres en 1933, en déclarant dans une conférence que son pays était démocratiquement gouverné; la chose s’est sue en France ou de nombreux réfugiés politiques hongrois sont constamment en rapport avec les milieux parlementaires; mais un apôtre magyar ne s’inquiète pas de si peu.
Autre exemple : aux Anglais on a exposé le programme intégral des revendications révisionnistes hongroises à savoir, restitution à la Hongrie de toutes les régions à majorité magyare, plébiscite dans toutes celles ayant appartenues à la Hongrie, restitution pour le cas d’un vote favorable, autonomisation complète pour
le cas contraire. Le paysan en Hongrie ne vote que sous l’œil du gendarme magyar, il est probable qu’on demandera aux Puissances l’autorisation d’en faire autant pour le plébiscite des régions à récupérer, à moins qu’on ne compte recourir à la menace préalable comme fait Hitler pour la Sarre.
Or, aux Français, fidèles aux Traités et craignant l’inconnu, il a fallu déclarer qu’on se contenterait de rectifications sans importance de frontières, ne pouvant altérer les rapports de bon voisinage entre les Etats, après quoi on se trouvera en présence d’une Hongrie satisfaite décidée à faire chorus avec la France contre l’Allemagne.
« Celui qui veut acheter ses ennemis par des concessions n’est jamais assez riche », disait Bismarck. Prague n’est pas assez naïve pour ne pas le savoir. La manie de vouloir traiter directement avec son ennemi est née au Café du Commerce de Landernau; elle est essentiellement française.
N’oublions pas que, dans sa retentissante tournée de Conférences en Allemagne, en 1933, la thèse du comte Bethlen consistait à proclamer la nécessité, pour l’Allemagne, de restaurer la Hongrie historique pour que celle-ci puisse lui maintenir ouverte La trouée vers l’Orient en empêchant les éléments sud-slaves et nordslaves de se joindre. On n’est pas plus cyniquement maladroit.
La propagande hongroise a évolué sous différentes formes et en trois temps distincts. Il y eut d’abord, à partir de 1885, un premier essai qui n’avait pour but que de faire connaître « au monde civilisé » les progrès accomplis par la Hongrie depuis la restauration des libertés constitutionnelles en 1867; la vanité des ministres hongrois de se voir glorifiés dans la grande
presse occidentale, vanité exploitée par des aigrefins de la plume et de la publicité fit se terminer la chose dans le ridicule.
Plus sérieux fut le deuxième essai. En attendant les décisions de la Conférence de la paix, il convenait de prouver au monde que le territoire de la Hongrie était un et indivisible. Une floraison abondante de graphiques, de tracts et de cartes ethnologiques, économiques, géographiques, démographiques, historiques en toutes langues souvent des chefs-d’œuvre d’exécution, sont de cette époque (1919-1920). Cette propagande était richement dotée. Ainsi le comte Bethlen spiritus rector du Conseil national des Sicules (transylvains), depuis décembre 1918 à mars 1919 en amitié étroite avec le traître Kârolyi et son ministère, obtenait pour la propagande étrangère en faveur de l’intégrité territoriale de la Transylvanie son pays, une subvention de 1 million. Ses amis sont désignés pour aller à l’étranger prêcher la bonne parole. Le comte Nicolas BânfTy reçoit à part 100.000 couronnes au cours de novembre 1918 pour aller en Hollande avec, en plus, la promesse d’être nommé ministre à Londres dès le rétablissement de la paix. On ignore jusqu’à ce jour si ces messieurs ont eu le temps de rejoindre leurs postes...
Trianon vint mettre fin à cette propagande, et la Hongrie sembla devoir se résigner à l’inévitable. Ainsi, l’on pouvait lire, en tête des journaux hongrois, 3 août 1920, la note officieuse que voici : « s’appuyant sur l’unanimité de l’opinion du pays, le gouvernement déclare que toute idée d’aventure lui est étrangère et que sa politique ne vise qu’à être un facteur d’ordre et de paix durable ». A la Commission des Affaires étrangères, 24 septembre, même année, une résolution fut votée, portant : « Pour faire une bonne politique inté-
rieure, nous avons à compter en politique extérieure avec des faits accomplis, et nous devons nous abstenir de tout acte téméraire. » C’était, comme on voit, la politique du or a et labora, lia seule sage, celle du comte Teleki alors président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères qui, en prenant le pouvoir avait déclaré (Pester Lloyd du 30 avril 1920) : « Nous avons perdu la guerre, résignons-nous et cherchons à gagner la bienveillance du vainqueur, n’orientons pas notre politique vers tel ou tel Etat, mais vers une paix sérieuse, générale, consolidée et définitive. »
Mais l’aristocratie veillait. Il y avait des terres nobles écornées par Trianon, et il y avait des « pékins », tel Gustave Grâtz à la tête des Affaires étrangères, il y avait la peur d’être submergé par la démocratie pacifiste, de rater le coche dans une guerre de revanche et de voir la bonne vache laitière magyare quitter pour toujours l’étable des glorieux ancêtres. Le 27 janvier 1921, un Comité se constitua sous la présidence du comte Andrâssy, et qui « regrettant l’intrusion de l’élément bourgeois dans la diplomatie laquelle jusqu’ici fut le domaine exclusif de la noblesse, désigna pour chaque pays un ou deux agents chargés d’agir indépendamment du Ministère des Affaires étrangères, en vue d’utiliser leurs anciennes relations à l’extérieur pour le bien de la patrie. » Il y eut distribution de rôles : Apponyi avec Rônay de Zombor irait en France, Andrâssy avec Bânffy en Angleterre, pour Bethlen et Sommsich, l’Allemagne, Vienne et Prague au prince Louis Windischgraetz, la Pologne au baron Burian. Ce fut là le premier pas, le Auftakt comme on dit en allemand, vers la campagne révisionniste en vue de reconquérir les anciens bénéfices.
Vint le gouvernement Bethlen. D’apparence, il ne se
séparait pas du programme de son prédécesseur, mais projeta quelques ombres troublantes sur la manière dont il exercerait cette continuité. Il oublia de dire que du « cours chrétien » et de la surveillance des communistes, il ferait une camisole de force et un bâillon pour toute la nation, afin d’empêcher toute critique de son régime, de plus, que la politique extérieure, si pacifique du comte Teleki, se transformerait entre ses mains en offensive révisionniste, sous couleur de traditionalisme magyar, conscient des droits des frères irrédimés d’outre-frontière, comme il disait. Certains passages de son discours-programme semblent aujourd’hui à un autre point de vue tout particulièrement intéressant : tout en se félicitant de la restauration de la souveraineté de son pays, mais en déplorant le prix excessif qu’il fallut la payer, le comte Bethlen avoue que « la catastrophe était due aux Magyars eux-mêmes, à leurs défauts ancestraux d’orgueil et d’indiscipline, dont il faudra les corriger » (Compte rendu de la Chambre hongroise, 19 avril 1921).
Nous n’avons jamais dit autre chose !
Les gestes subséquents du nouveau ministère ayant inspiré quelques appréhensions au dehors, le Président du Conseil se vit obligé de déclarer, sous sa signature, dans le Pester Llogd, porte-voix allemand du gouvernement hongrois (11 septembre 1921) : « die ungarische Regierung steht fest und loyal auf der Basis des Friedensvertrages von Trianon, und verlangt blos dass auch ihr gntes Recht ohne Voreingenommenheit behan delt und beurtheilt werde » ( l ).
Une nouvelle loi électorale réduisant l’opposition au
(1) Le gouvernement hongrois se fondant loyalement et solidement sur les bases du traité de Trianon demande seulement qua son bon droit soit respecté et envisagé sans parti-pris.
simple rôle de décor parlementaire, concurremment avec le maintien de toute la législation de guerre contre la presse, la liberté de paroles et de réunion, vinrent parfaire son œuvre intérieure, la dictature, le fameux nouveau cours (uj cursus) ainsi appelé parce que La chose est vieille comme le monde. On se sentait suffisamment consolidé, dès lors, pour qu’on pût s’occuper de l’œuvre extérieure de la caste : la Révision du traité de Trianon, œuvre patriotique, dont la France par le moyen d’un faux également patriotique était destinée à faire les premiers frais (1926-1927).
L’affaire découverte en janvier 1926, en Hollande où les faussaires, dans leur candeur, avaient cherché à écouler leurs billets, s’imaginant que les banques hollandaises n’y verraient goutte, fit grand bruit. Les plus illustres politiciens hongrois y avaient trempé. On arrêta pour la forme quelques-uns d’entre eux et qui ensuite ne perdirent pas au change, puis l’affaire fut ensevelie dans un oubli bien organisé à la grande satisfaction de la diplomatie française.
Nous savons par un discours de M. Edouard Benes du 16 février 1926, prononcé précisément à propos de l’affaire des faux francs, que déjà en 1918-1921, des Hongrois s’étaient essayés au faux patriotique en falsifiant des banknotes tchécoslovaques, mais que malgré toute diligence des autorités de Prague, la police hongroise refusa obstinément d’instrumenter contre les faussaires .
Ce fut le 9 avril 1928 après une longue préparation diplomatique conduite en grand secret, que le comte Bethlen, se rencontrant dans un petit hôtel près la gare de Milan, avec Benito Mussolini qui avait pour la circonstance, su dépister tous les limiers de la diplomatie internationale, put discuter avec le dictateur le projet
d’une coalition de puissance devant un jour, par son poids, dicter au monde la révision des Traités. L’accord semble avoir été parfait, car le lendemain, la presse hongroise, haussant la visière annonça à grand fracas au monde la naissance d’un géant italo-hongroturco-bulgaro-albano-grec, dont le seul souffle suffirait à renverser les frontières de Trianon. Et, les violons partirent pour célébrer les parents du jeune homme. Le chassé-croisé ministériel qui s’exécute depuis 1928 entre Budapest, Rome, Sofia, Berlin et Constantinople n’a d’autre but, soyez-en sûrs, que de préparer la maturité du nouveau-né. Le chemin depuis s’est révélé comme semé d’écueils.
Il est dans cette propagande des éléments d’une stupéfiante naïveté. Ainsi, l’on soutient très sérieusement que la révision du traité de Trianon doit bénéficier d’un privilège, se faire hors série et avant toute autre révision, par la raison que l’injustice qu’a subie la Hongrie, conséquemment de la perte de ses anciens territoires, dépasse en' ampleur toutes les autres. Sans tenir compte de l’amitié qu’on a toujours manifesté en Hongrie pour le « német sôgor » (le beau-frère teuton), on n’hésite pas à déclarer que les revendications allemandes, en ce qui concerne le traité de Versailles, sont peu intéressantes à côté de ce qu’on doit à la Hongrie, et qu’elles sont mêmes gênantes pour elle, parce que les titres que l’Allemagne peut invoquer à la récupération des territoires qu’on lui a enlevés sont de nature précaire, de même que ces territoires sont relativement peu étendus. Et les Hongrois ne sentent pas le danger de cet argument, ils ne voient pas qu’à la première application de leur prétendu droit de priorité, rAllemagne se lèverait comme un seul homme, brandissant des textes, pour prouver que ce qu’on lui a pris à Versailles ne
représente qu’une faible partie de ce qui lui appartenait au temps du roi Teutobochus. N’ont-ils donc jamais vu à l’œuvre les Herren Universtâtsprofessoren avec leurs Griibelei d’historiens - mégalomaniaques. Cette théorie de la relativité de l’injustice ne prêterait qu’à des conflits nouveaux.
Même absence de réflexion en ce qui concerne la technique d’une éventuelle révision pacifique des traités par les œuvres de la Société des Nations.
Voici pour mémoire les articles du « Convenant » se rapportant à cette procédure, encore qu’ils la rendent assez difficilement applicable.
« Art. 10. — Les membres de la Société s’engagent à respecter et à maintenir contre toute agression extérieure, l’intégrité territoriale et l’indépendance présente de tous les membres de la Société. En cas d’agression, de menace, ou de danger d’agression, le Conseil avise aux moyens d’assurer l’exécution de cette obligation. »
« Art. 19. — L’Assemblée peut, de temps à autre, inviter les membres de la Société à procéder à un nouvel examen des traités devenus inapplicables ainsi que des situations internationales, dont le maintien pourrait mettre en péril la paix du monde. »
Or, sans entrer dans des questions juridiques, constatons que les deux articles représentent un cercle vicieux dans lequel la question pourra tourner jusqu’au jugement dernier; en effet, d’un côté, on pourrait reviser, mais de l’autre il y a défense formelle de toucher au territoire d’un membre de la Ligue. Le cercle deviendra plus vicieux encore lorsqu’on se sera rendu compte que, en vertu de l’article 19, la Société ne peut rien reviser mais simplement inviter les parties en présence et en conflit à s’entendre, et même pour cette invitation, il lui faut, d’après son Code de procédure.
l’unanimité des voix,' chose fort difficile à obtenir étant donné qu’il y aura toujours l’Etat défendeur qui refusera de donner la sienne.
Néanmoins, la révision compte en Hongrie, et même en Angleterre, voire en France quelques marchands d’orviétan, se disant capables de reviser sans guerre ni douleurs. Leurs remèdes sont simples et rappellent l’œuf de Colomb : je traduis : « puisque certains articles du statut de la Société des Nations rendent la rébrme des traités difficile, il suffit de les changer ». Ansi, le futur article 19 portera : « Dès qu’un Etat, membre de la S. D. N. aura appelé l’attention de celleci sur un Traité devenu inapplicable ou dangereux pour le maintien de la paix, elle désignera à la majorité des voix, et non plus seulement à l’unanimité, une Commissim qui se rendra sur les lieux aux fins d’études, et dans laquelle pourront prendre place des représentants des parties intéressées. Cette Commission, statuant cette fois-ci à l’unanimité, pourra proposer des modifications au Traité incriminé, auquel cas le Conseil invitera les parties à s’entendre. Pour le cas où l’Etat défendeur résisterait, il deviendrait passible des mesures de coercition qu’édicte l’article 11 du pacte, etc., etc. » C’est à peu de choses près la teneur du premier projet Wilson de cet article 19, auquel l’ancien président de l’U. S. À., le jugeant trop dangereux pour la paix, substitua le texte actuel dès lors accepté par les Puissances.
L’enchevêtrement des races dans l’ancienne Autriche-Hongrie était tel, on le sait, que le partage de ses territoires n’a pu se faire strictement suivant les foyers ethniques. Certaines localités renfermant troip races différentes voire quatre n’étaient pas rares dans l’ancienne Hongrie. Chacun des Etats successeurs a donc dû renoncer à un nombre plus ou moins grand de
« frères » passant, lors de la fixation de nouvelles frontières, dans les Etats voisins. Il en résulte une mosaïque de races juxtaposées où les querelles de ménage sont forcément à l’ordre du jour. Or, il est peu probable que l’Europe et la paix s’accommoderont de la nouvelle rédaction de l’article 19, proposée par les Hongrois, et des manœuvres, intrigues, polémiques et excitations irrédentistes au moyen desquelles un conque rant pourrait créer lui-même l’inapplicabilité d’ui traité qu’il invoque, sans compter que son appétit satisfait, ce serait à sa victime de recommencer le jeu.
Les Hongrois affirment que grâce au concours ces Anglais et de quelques Français, ils auront raison de l’actuel article 19. Il faut espérer peu et ne désespérer jamais dit un vieux proverbe. Mais qu’ils n’oublientpas que les illusions qu’on se fait sur un futur bonleur sont un acompte pris sur sa réalisation, laquelle en sera réduite en proportion.
Voici, ad perpetuam rei memoriam ce qui pourrait éventuellement faire obstacle à toute révision pir les soins de la Société des Nations : le 29 octobre 1918, comme il en est fait mention ici même au Livre I, le comte Andrâssy, ministre des Affaires étrangères de la Monarchie sur l’ordre de l’empereur Charles, constitutionnellement approuvé par les premiers ministres autrichiens et hongrois, écrivit à Wilson, président des Etats-Unis : « Sans fixer des frontières, et sans faire la moindre réserve, je reconnais aux peuples tchécoslovaque et yougoslave le droit de fixer eux-mêmes les limites des territoires qu’ils entendent prendre sur la Hongrie. » Dès le 25 octobre 1918, Charles avait ordonné la remise à la Yougoslavie de la flotte austro-
hongroise, unités comme matériel, et des forces armées de terre croates 0).
Quant à la Roumanie et à ses possessions prises sur la Hongrie orientale, on sait qu’elles lui avaient été promises par les Centraux pour son éventuelle colaboration avec eux. D’autre part, le Traité de Londres du 17 août 1916 stipulait que lui reviendraient pour prix le son entrée en guerre auprès des alliés de l’Entente,
(1) V. les Mémoires du comte Théodore Batthyany, T. I, p. 264 et T. II, p. 370. Le Pesti Rirlap et son rejeton français Les Nouvelles danubiennes, ont récemment révoqué en doute l'authenticité des documents reproduits par le comte Batthyany relativement à ces passages de la correspondance Andrassy-Wilson en me traitant de faussaire, et une po’lémique s’est engagée entre moi et le grand organe révisionniste magyar, dont ci la conclusion:
LextraU textuel de la note Andrassy, qu\e le comte Batthyany reproduit en exergue à la page 370 du tome II de ses Mémoires. ne fût pas corps avec l’ouvrage. Il se trouvait contenu dans une pétition adressée par Batthyany le 25 juin 1923 à VAssemblée Nationale de Budapest, réclamant sa mise en accusation devant une Saute Cour afin de se laver des imputations lancées contre lui. 0\i lui reprochait, en effet, d’avoir, comme ministre de VIntérieur dans le cabinet Michel Kârolyi, contribué à livrer une pa/rtie du territoire national à l’ennemi , Les emprunts faits par le comte Batthyany à la note Andrassy sont précisément destinés à prouver qtee, lorsqu’il prit le pouvoir, 1 le 31 octobre 1918, cette partie du territoire se trouvait déjà livrée à l’ennemi de par une décision de son souverain légitime. Il faudrait donc admette' que, pour se disculper, le comte Batthyany ait invoqué un document faux, et dont la fausseté pouvait être constatée par le premier venu, ce qui eût anéanti toute sa défense et donné beau jeu à ses accusateurs. Voilà déjà qui n’est guère vraisemblable. Mais il y a plus.
« Le comte Batthyany expose en outre que c’est en vertu de cette décision et pour lui donner un commencement d’exécution, que, le même 28 octobre, l’amiral Rony ’ reçut Vordre de remettre à la Yougoslavie les unités et le matériel de la marine austrohongroise. Il s’ensuit logiquement que le document invoqué par le comte Batthyany existe bel et bien, et que j’étais parfaitement fondé à le reproduire comme émanant du comte Andrassy. Si on le cherche en vain dans les collections hongroises, où des mains expei'tes ont pu opérer die savants classements, ü peut se trouver
Jes territoires hongrois délimités à l’article 4 de cet instrument, à savoir la Transylvanie et la Hongrie orientale jusqu’à la rivière Tisza, et de l’embouchure de la Tisza le long du Danube, jusqu’à l’ancienne frontière roumaine.
Or, ces stipulations sont toutes antérieures à la naissance de la Société des Nations et ne la regardent pas plus que ne la regardent les Traités de Vienne de 1815, de Prague de 1866 ou de Francfort de 1871, d’où il résulte que l’adaptation aux désirs des révisionnistes des fameux articles 10 et 19 du Convenant, ne servirait de rien et n’avancerait d’aucune manière les affaires des Magyars.
La Tchécoslovaquie comme la Yougoslavie, en effet, n’auraient qu’à invoquer l’acte de cession sans conditions, contenu dans la lettre Andrâssy-Wilson, autorisant Prague et Belgrade de prendre ce qui leur conviendrait, cependant que la Roumanie n’aurait qu'à inviter les signataires du Traité de Londres à faire respecter leurs signatures. Ajoutons entre parenthèses, que la Yougoslavie aussi, pour ses possessions ex-hongroises, est couverte par un acte analogue, signé à Londres en 1915.
Cela étant, que devient le Diktat de Trianon ? Que restera-t-il des titres juridiques en ce moment invoqués ? Que deviendra toute cette campagne de révision pacifique, ainsi échaffaudée sur le néant ? Les Hongrois l’ignorent-ils ? Leur égoïsme atavique leur fait-il en-
à Tienne i En tout cas, il est certainement dans les archives de la Maison Blanche, à W ashington.
« Au reste, pourquoi l'Assemblée Nationale hongroise de 1923 — Bethlem régnante — a-t-elle refusé de donner suite à la requête de Bàttliyany et de poursuiore son auteur pour haute trahison. ? C’est parce que, comme il le dit lui-même, 1 es débats auraient mis en lumière les crimes des anciens gouvernements ».
core prendre ici leurs désirs pour des réalités en leur cachant les conséquences de leurs actes ?
La cécité des Anglais fut de tout temps touchante quand il s’est agi de favoriser un parti contre la France, encore qu’il eût suffi d’un minimum de bon sens pour se corriger. Si, en juillet 1914, l’Angleterre avait recouvré huit jours plus tôt la saine notion des choses, la guerre, le monde entier le sait, n’aurait pas éclaté. Lord Grey, son ministre des Affaires étrangères, un des rares politiciens de cè pays qui voyait clair, put alors dire : « Les hommes d’Etat de l’Empire britannique se sont particulièrement distingués à ne reconnaître les faits que quand ils se sont produits. » A l’heure où j’écris, la cécité anglaise ressemble exactement à ce qu’elle fut en juillet 1914.
Pour ce qui est des quelques Français fourvoyés dans la galère révisionniste hongroise, n’oublions pas que le Français est né malin et que les paradoxes et idées singulières sont d’excellents moyens de se faire connaître, de se distinguer et de pousser ses affaires. Les Hongrois ont bien tort de compter sur eux. Le dixième 2 e violon d’un orchestre se plaignait un jour de ne jamais être remarqué de l’auditoire; jouez faux lui dit son ami et l’on vous remarquera.
Toute cette propagande date du ministère Bethlen et a été mise sur pied par ses hommes. Est-elle vraiment dangereuse pour la paix ? Les avis sont partagés à ce sujet.
Constatons d’abord que la paix, dans laquelle les Hongrois prétendent pouvoir opérer la révision, n’est qu’une enseigne couleur espérance destinée à masquer le danger. Les légères rectifications de frontière et les souffrances des frères irrédimés sont le cadet des soucis des soupirants. Qu’a-t-on fait des centaines de mille
Magyars, sans compter des millions de Slovaques que la misère d’avant-guerre a chassés de Hongrie dans les deux Amériques. Peut-être eût-il suffi d’une légère réforme agraire, d’un mouvement généreux des grands feudataires de la propriété foncière, pour les retenir. On les a laissé partir. On ne semble même plus tenir beaucoup à ce que ces brebis égarées reviennent. Ne pouvant ramener que des idées démocratiques ramassées en Amérique, ils sont indésirés.
Il n’y a, en vérité, que larmes de crocodiles et regrets des oignons d’Egypte. Ce qu’on pleure, c’est la perte des majorats, des grasses prébendes, les lézardes du régime qui se fendille à attendre les riches territoires des allogènes qu’on pressurait à volonté.
Mais, d’autre part il y a dans cette campagne, d’un côté, tant de contre-vérités de mousse, de chèques sans provision sur une Hongrie de demain qu’il y a, de l’autre, besoin pour les autocrates magyars de créer une diversion à la misère intérieure causée en grande partie par leur régime. « Il n’est rien, dit Vauvenargues, que la crainte et l’espérance ne persuadent aux hommes », et si Je peuple hongrois paye très cher les chaînes dont il est chargé, du moins est il consolant de voir que ses maîtres lui offrent la promesse d’un avenir meilleur où il puisse loger des songes réparateurs....
J’ai dit au chapitre précédent les perspectives internationales qui attendent cette propagande au point de vue des réalités à envisager.
Cependant, un danger intérieur la menace, ce serait l’arrivée au pouvoir d’une majorité de gauche sortie d’élections « propres », balayant ou mettant en minorité le clan actuel des révisionnistes.
Quoiqu’il en soit, un appétit trouvant toujours plus facilement des complices que la vertu ne trouve des
défenseurs; il est utile de combattre la propagande révisionniste magyare au moyen d’armes empruntées à un palier au-dessus de son niveau. La Petite Entente, qui est une entité agissante ayant pour elle le droit, étant donné le casier judiciaire très chargé de la Hongrie d’avant-guerre et les nécessités impérieuses de l’équilibre européen, a tort, à mon avis, de n’agir contre la propagande hongroise qu’en beati possidentes, car c’est dans les officines magyares « que se forgent ces traits de feu, comme dirait l’apôtre, dont l’ennemi se sert pour allumer les passions dans ces âmes vaines qui sont les idoles du monde et dont le monde luimême est l’idole ». Quant à la France, à force de chercher son salut à gauche, elle a perdu un peu l’usage de sa dextre et de sa dextérité. Une réadaptation est indispensable, elle viendra; espérons qu’elle ne lui coûtera pas trop cher.
Et je passe à l’examen des différentes thèses de combat que la propagande hongroise met en jeu.