‹ Le darwinismeChapitre 12 sur 28 · RL MR PE IR COTE PERS · texte numérisé non relu

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également bien sous toutes les latitudes et dans tous les lieux possibles. Il n’en est rien : les plaines, suivant la nature minéralogique des terrains et l’abondance des eaux, dont l’écoulement est plus ou moins rapide, s’émaillent de plantes différentes et nourrissent des animaux spéciaux. Les prés, les bois, les forêts, les marais, les terrains calcaires ou siliceux, ont leurs hôtes, confinés dans des stations particulières, leur patrie, à l'exclusion de toute autre.

On sait que les montagnes sont partagées en zones caractérisées par des climats de plus en plus froids quand on se rapproche davantage des sommets. Une nature toute spéciale frappe les yeux, et, pour la caractériser, on dit qu’elle est alpine. Quelques plantes et quelques animaux appartiennent tout à la fois à la montagne et à la plaine; mais c’est une exception, l’accès des terrains inférieurs étant d'ordinaire interdit au plus grand nombre. La différence de composition qui existe entre les eaux douces et les eaux salées suffit pour faire à chacun d’eux un monde organique absolument différent dans les formes, la manière de vivre et la composition chimique. Qu'un lac soit aussi grand ou même plus grand qu’une Caspienne, et il ne produira ni fucus iodifères, ni madrépores aux formes étranges, ni polypes aux longs bras, ni ces robustes crustacés, hôtes exclusifs des mers. Ces productions constituent, sinon un autre règne, du moins une nature l’une à l’autre étrangère.

L’eau douce même, suivant qu’elle est torrentueuse ou paisible, ne nourrit plus les mêmes animaux et ne pare plus ses rives des mêmes plantes.

La mer, quoiqu’elle garde le même niveau et qu’elle ait partout la même composition, est diversement peuplée, suivant la différence des latitudes. Ce n’est pas tout : les couches superficielles et les couches profondes ne sont pas habitées par les mêmes êtres. Le fond de l’eau est le lieu de prédilection des organismes qui n’ont besoin que de très-peu d’air et de très-peu de lumière : telssont les poissons serpentiformes, qui trouvent leur nourriture dans la vase des bas-fonds ; plus haut stationnent les poissons, qui, pour chasser, ont besoin de plus de lumière, et, près de la surface de l’eau, ceux qui éprou-

vent le besoin de se mettre le plus complétement qu'ils le peuvent en rapport avec l'atmosphère. Les premiers pourraient être assimilés aux animaux de plaine, les autres aux animaux de montagne, et ces populations, quoique de même organisation, vivent absolument isolées les unes des autres.

Ainsi, pour séparer les animaux et les plantes, interviennent la différence des terrains, la composition des eaux, l'altitude des montagnes; ce n’est pas tout, à ces causes si puissantes s'ajoute encore l'influence des climats et celle des latitudes.

Les organismes des deux règnes ne peuvent pas tous supporter les basses températures, lors même que dans l'été la chaleur s’élèverait d’une manière considérable. Le terme de la congélation est, pour beaucoup de plantes et d’animaux, le terme de la vie, et d’une manière d’autant plus certaine, que le froid est plus intense. De là cette désignation de climats chauds et de climats froids. Lorsque le thermomètre ne descend jamais au-dessous de zéro, que la lumière et les ténè-. bres sont également réparties, la vie animale et végétale n’éprouve aucune interruption sensible. Si à cette température, constamment modérée, vient s’ajouter un agent de plus, l’eau à l’état de vapeur, les plantes et les animaux seront dans l’état le plus prospère et pourront acquérir des dimensions colossales. Là vivront les bombax, les baobabs, les éléphants et les rhinocéros. Les herbes disparaïtront pour ne laisser de place qu’aux arbres, sur le tronc desquels elles seront forcées de s'établir, faute mieux.

Dans ces parties privilégiées de la terre, l'équateur et les tropiques, les faunes et les flores pourront s’enrichir de productions charmantes qui allient à l’extrême délicatesse des formes une durée que n’abrége point le froid des hivers. Tandis que dans la zone tempérée cette durée ne sera le partage que des créations robustes, tout ce que la nature produira de plantes ou d’animaux délicats ne pourra résister au froid de l’hiver.

L'influence des climats est si marquée, qu’en France, pays d’une étendue relativement médiocre, on a dû reconnaître deux régions : l’une septentrionale, l’autre méridionale : les chênes et les oliviers. ”

indépendamment des causes appréciables qui séparent les plantes et les animaux, suivant leurs stations et leurs habitations, il en est d’autres dont la puissance est invincible, et qui sont inconnues.

Admettons, ce qui arrive en effet, que R arbres de deux pays croissent dans des conditions en apparence absolument

areilles, même altitude, même température, même terrain, même état hygrométrique de l'air, et l’on verra que l’acclimatation réciproque de ces arbres, exilés du sol natal, ne sera pas toujours possible lorsque ces pays seront séparés par de très-grandes distances. Il semble que peu après avoir commencé à se développer, la terre leur parle un langage inconnu, auquel ils ne sauraient s’habituer, et l’on pourrait croire qu’ils sont frappés de nostalgie. Ce que je dis des arbres s’entend surtout des animaux.

Ainsi, dans un même pays, les animaux et les plantes sont -parqués dans certains lieux dont ils ne peuvent s’écarter: c’est un sol natal ; s’ils sont là, c’est qu’ils ne sauraient être ailleurs. Faut-il croire que primitivement ces êtres, particulièrement les plantes, pouvaient vivre également partout, et que la nature des terrains les ayant influencés, ils se seraient en quelque sorte appropriés au lieu où le hasard les aurait jetés pour devenir ensuite impuissants à vivre ailleurs. Mais alors ne peut-on pas se demander comment ils ont pu d’abord y vivre, puisqu'ils n’y étaient pas façonnés, et comment aujourd’hui on ne voit plus se reproduire de pareils phénomènes. Habiter tel lieu plutôt que tel autre est une manière particulière de se nourrir, et rien n’est plus caractéristique. Une plante qui vit dans les sables ne se nourrit que de la rosée qui tombe du ciel et de l’air atmosphérique qu’elle absorbe ; les plantes des bords de la mer aiment la soude; les graminées, la silice; les crucifères, les terrains azotés; les champignons ne prospèrent que dans les endroits abrités; les bruyères, que dans les lieux découverts : à celles-ci une eau abondante, à celles-là seulement l’humidité de l'air. Ce sont des caractères qui, sans pouvoir entrer dans les descriptions, ne font pas moins partie de la nature intime de l’être chez lequel on les observe, et ils lui appartiennent au même titre que la forme.

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Nous venons de parler des stations, c’est-à-dire du lieu natal] des plantes et des animaux; il nous reste à parler des habitations, c’est-à-dire de la patrie. Pour bien faire comprendre la valeur de ces termes, il nous suffira de dire que la station des nymphéas est l’eau, et que l'habitation du nymphéa à fleurs blanches est l’Europe. |

Lorsque les anciens reconnaissaient quatre éléments, s'ils ne faisaient pas preuve de science, du moins se montraientils observateurs. Sans le feu ou le calorique, sans l’eau qui assouplit et nourrit les organes, sans l'air qui les pénètre et leur cède ses principes constituants, sans la terre qui leur fournit les éléments matériels qui forment la masse et donnent la consistance, la vie n’eût pas été possible.

Sur toute la surface du globe, et dans les plus grandes profondeurs des mers, ces agents de la vie exercent leur puissance, mais avec des intensités différentes, d’où résultent pour les productions des deux règnes des conditions qui ne sont pas les mêmes pour toutes; celles-ci ayant ou n’ayant pas la durée, celles-là ayant ou n’ayant pas la force, refusant à ceux-ci la beauté pour la donner à d’autres.

= Nous ne discuterons pas ici la valeur absolue de ce mot. Rigoureusement parlant, la beauté est toute de convention, et chaque être est doué de celle qui lui est propre, sans avoir rien à envier à aucun autre; s’il changeait, il deviendrait autre chose que ce qu’il est, et ne serait plus ce qu’il doit être. Pourtant les idées que nous nous sommes faites du beau et du laid en histoire naturelle et en esthétique font partie désormais de notre manière de voir et de sentir; il faut les prendre telles qu’elles sont admises; d’ailleurs les impressions que nos sens nous transmettent et que notre intelligence apprécie nous permettent d’en juger sainement, et de dire pourquoi telle chose nous plaît et non telle autre.

La beauté des formes, la vivacité des couleurs, la suavité des parfums, la majesté du port, peuvent se produire sous toutes

jes latitudes, mais avec plus d'éclat dans certaines parties de

Ja terre que dans d’autres. C'est là ce que nous allons exposer

brièvement.

La terre peut être comparée à deux montagnes unies base

contre base. Ce point de jonction imaginaire se trouverait à l'équateur; les tropiques en seraient les premiers versants, les zones tempérées les versants supérieurs, les pôles le sommet. L’équateur deviendrait la plaine, et recevrait durant le jour l'influence d’une lumière toujours pure et d’une température constamment égale ; les grands cours d’eau laisseraient dégager dans l'air une humidité sans cesse renouvelée, et les froids y seraient inconnus : les régions tropicales jouiraient des mêmes avantages avec une chaleur plus vive et des eaux moins abondantes. Dans ces contrées, où l’homme n’a que faiblement encore exercé son industrie, qui change les climats à son profit et au préjudice des êtres organisés dont il tire parti, trèssouvent en les modifiant, la nature étale tout son luxe. Les mammifères y revêtent des poils soyeux, les oiseaux des plumes magnifiques ; les poissons même, qui ne reçoivent l'influence des agents étrangers que d’une manière indirecte, sont couverts d’écailles qui le disputent en éclat aux plus riches métaux. Les coquilles y acquièrent une délicatesse infinie; les insectes ressemblent à des pierres précieuses ; les papillons ont l’envergure des oiseaux ; les oiseaux sont des fleurs vivantes, les fleurs des oiseaux qui ont déployé leurs ailes. Non-seulement la nature équatoriale et tropicale donne aux êtres vivants des formes charmantes et de riches habits, mais elle leur accorde encore la force, la taille, l’agilité et la durée. Qui dira la prodigieuse variété de formes des plantes, l’élégance des lianes, la majesté des grands arbres, la beauté sans pareille des fleurs, leurs nuances infinies, la suavité de leurs aromes! Heureuse et fécende nature, dont il faudrait que l'homme se montrât plus digne.

Les zones tempérées sont loin d’être deshéritées de belles productions, mais elles n’atteignent pas à la même magnificence. La main de l’homme, en adoucissant l’âpreté du sol vierge, en a changé la physionomie ; c’est une nature presque partout civilisée. Pourtant çà et là se montre-t-elle encore

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