‹ Le darwinismeChapitre 13 sur 28 · LA · texte numérisé non relu

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indépendante, mais sans pourtant jamais rivaliser avec les sites du nouveau monde. Dans les hautes montagnes de l’Espagne, Pyrénées et Sierra-Nevada, dans cette grande ossature qui forme l’épaisse chaîne qui sépare la France de l'Italie, dans le Tyrol et ailleurs encore, le pittoresque atteint au grandiose ; les Alpes, qui couronnent leur tête de neiges éternelles et de glaciers, sont belles, mais d’une beauté imposante et terible. Le chamois les visite, et leurs versants se parent de jolies fleurs qui sont loin toutefois d’égaler en éclat et en variété lesproductions naturelles des tropiques etde l’équateur.

En s’élevant très-haut sur les zones glaciales de l’un et de autre hémisphère, la nature s’appauvrit peu à peu. Quelques oiseaux ichthyophages chargés de graisse, des amphibies, l’ours polaire, le bœuf musqué, les grands cétacés qui cherchent un refuge au milieu des glaces, voilà les animaux ; plusieurs espèces de lichens et quelques petites plantes frileuses qui s’attachent à la paroi des rochers, voilà les plantes ; ajoutons à cette liste, pour la compléter, les Esquimaux, épars sur des espaces immenses qui s’étendent stériles sous un ciel inclément. Au sommet de ces deux pôles, que les navigateurs n’ont pu encore atteindre, tout est glacé, et la vie, comme sur la cime du Mont-Blanc, a trouvé les limites de sa puissance créatrice.

Sur les hautes montagnes de l’Europe tempérée, on retrouve les pôles, mais nulle part dans les plaines, les tropiques ou Péquateur.

La lumière et la chaleur sont distribuées à toute la terre, quoique très-inégalement. Il est rare que le brouillard et les nuages viennent voiler dans les régions équatoriales les rayons du soleil, tandis que la zone tempérée a ce grave inconvénient d’être nuageuse et brumeuse. Une lumière toujours pure excite d’une manière constamment égale la nature vivante, et elle peut enfanter ses plus riches trésors sans que l’excès du froid ou celui de l’humidité puisse y faire obstacle. Le calorique, s’il est en excès, suspend la vie; mais le froid, s’il est intense, l’éteint tout à fait sous son souffle glacé. Ce n’est pas par le degré auquel s’élève en été le thermomètre, qu’il faut juger des effets de la chaleur, mais bien par son plus grand

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abaissement en hiver. Il fait plus chaud en Russie pendant l'été qu’en France, mais il fait beaucoup plus froid en hiver; c’est pourquoi nous avons sur notre sol des productions refusées à la Russie. C’est ce qui arrive, et par les mêmes causes, pour les deux régions nord et sud de l’Espagne, de l'Italie et de la France.

L’élévation au-dessus du niveau de la mer vient à son tour influer sur la nature vivante. La pression de l’air est moins forte au fur et à mesure qu’on s'élève davantage sur les montagnes, et l'air est tout à la fois plus pur et plus froid.

Tout ce que nous venons de dire, indique que, suivant la pature des climats, il doit y avoir des faunes et des flores différentes ; d’où résultent des manières d’être tellement particulières, que les limites de ces habitations deviennent, sauf un très-petit nombre de cas, absolument infranchissables.

Les animaux transportés de l’équateur ou des tropiques dans notre climat s’en accommodent très-mal : il n’est pas possible d'y faire vivre les oiseaux-mouches; les singes y meurent phthisiques. Nous ne pouvons conserver les plantes vivaces et ligneuses du Mexique, du Cap ou de la Nouvelle-Hollande, qu'avec des soins infinis et une température artificielle : elles fleurissent souvent dans nos serres, mais n’y fructifient presque jamais.

Les êtres vivants des deux règnes ont donc une patrie pour laquelle ils sont faits; ils ne peuvent impunément la quitter. Si cela arrive, c’est pour eux un exil, et l’on sait que les exilés ne vivent que peu de temps.

Rien ne démontre mieux la puissance des lieux sur les organismes que ce qui est arrivé à quelques plantes d'Europe introduites dans nos colonies : si elles n’ont pas été changées dans leurs caractères spécifiques, elles y ont du moins acquis des proportions absolument différentes ; beaucoup sont devenues stériles, et leurs fruits, quand ils ont pu mûrir, ont perdu la saveur qui leur est propre.

ll ne serait pas difficile d’indiquer sur le globe des centres de création assez bien circonscrits pour qu’on puisse les reconnaître, sinon sur les frontières, du moins au centre. Quelques naturalistes en ont compté jusqu’à vingt-quatre;

er.

nous ne savons pas si ce nombre est rigoureux. Cependant il est bien vrai que la Nouvelle-Hollande, où vit l’Australien; le cap de Bonne-Espérance, patrie du Hottentot; l’est des montagnes Rocheuses, qu’habite l’Aztèque ou Mexicain ; les bords du Mississippi et du fleuve Saint-Laurent, où sont établis les Peaux rouges; le Brésil, l’Inde gangétique et quelques autres contrées, ont des faunes et des flores spéciales. Doit-on admettre que dans ces centres, et dans d’autres que nous pourrions indiquer, les types, partout modifiés, proviennent les uns des autres par sélection naturelle? Nous ne le pensons pas. Quels qu’aient été les grands changements qui se sont opérés sur la terre, il y à toujours eu un équateur et des pôles, des climats chauds et des climats froids, et pour les êtres vivants des aptitudes qui leur ont rendu possible ou impossible de vivre ou de ne pas vivre dans tels ou tels lieux. Les ossements fossiles qui gisent à Montmartre et ailleurs appartiennent à des animaux qui ne pourraient aujourd’hui vivre en France, et les fougères qui ont laissé leurs empreintes sur les schistes houillers de Valenciennes ou de Mons demanderaient, pour se développer, un tout autre climat que celui du nord de la France ou du sud de la Belgique.

L'influence des climats est si grande à nos yeux, qu’il pourrait suffire du déplacement des pôles pour faire périr, sans autre cause, les êtres vivants qui auraient à supporter cette transition, sauf peut-être quelques exceptions qui appartiendraient plutôt à la vie aquatique qu’à la vie terrestre.

Admettons, avec quelques auteurs modernes, qu’il n’y ait eu que des changements lents, s’opérant pendant une très-longue suite de siècles, sans secousses, abandonnant le règne organique à ses propres forces, plantes et animaux pouvant vivre sous toutes les latitudes et dans tous les terrains, et l’on se demandera comment ils ont pu perdre cette prérogative pour occuper des cases distinctes sur cet immense échiquier. Est-ce une épuration qui n’aurait laissé dans les pays froids que ceux qui étaient assez robustes pour y vivre? Mais comment cette épuration eût-elle pu s’opérer, puisqu'ils y étaient nés et qu'ils s’y étaient, pendant un temps du moins, reproduits? En admettant cette extinction par cause de froid, ne faudrait-il pas

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