IV.— PERMANENCE DES FORMES SPÉCIFIQUES DANS L'ORDRE NATUREL
$ 1. — De l'espèce.
L'espèce est une réunion d'individus ayant une origine commune, destinés à produire des êtres qui leur ressembleront, comme ils ressemblent à leurs parents, et toujours ainsi pendant une durée de temps dont le terme peut nous paraître inconnu. C’est le présent ayant derrière lui le passé et devant lui l'avenir.
Si nous disons que les individus d’une même espèce se ressemblent, cela ne veut pas dire qu’ils ne soient séparés les uns des autres par des nuances; mais ces modifications légères n’altèrent pas d’une manière sensible le type spécifique.
La nature organique est essentiellement conservatrice; ce-
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pendant elle ne procède pas en faisant des calques. Si elle tient peu de compte de la taille, du poids, de la force ; si elle peut varier le réseau vasculaire des organes foliacés, la dimension des feuilles, ainsi que le nombre des fleurs; si elle peut donner aux animaux des poils plus ou moins abondants, des cornes plus ou moins longues, etc., elle maintient chez les plantes la forme générale de la fleur, la situation des étamines, la direction de l’embryon, et chez les animaux la durée de la gestation, le mode de nutrition, en un mot, les tendances habituelles de la vie. Cette loi de permanence se retrouve jusque dans le règne .inorganique : les sels forment des cristaux qui, tout en différant de dimensions, conservent les formes géométriques propres à chacun d’eux; c’est là leur spécificité. Le dimorphisme lui-même est réglé, puisqu'il résulte de circonstances invariables et connues.
L’individu étant une création destinée à vivre isolément, à agir pour son compte, à mourir à ses heures, à avoir une existence indépendante, en un mot, constituant une personnalité, ne devait pas être rigoureusement moulé sur ses congénères, quoiqu'il dût leur ressembler par le fonctionnement des organes importants.
Sous le rapport de la structure extérieure, les individus d’une même espèce font osciller la forme typique, et lui font subir des écarts qui peuvent être représentés par un angle dont cependant l'ouverture est déterminée; de ces nuances de forme résulte la physionomie générale de l'espèce, toujours distincte et parfaitement reconnaissable. C’est encore, si l’on veut, un pendule toujours mû par la même force, qui s’écarte de la perpendiculaire pour y revenir et s’en écarter de nouveau. Si ces nuances n’existaient pas, si certains individus n'étaient pas doués de qualités qui n’existent pas chez d’autres, la sélection artificielle, dont nous reconnaissons la puissance, ne serait pas possible.
C’est dans ces différences que consiste ce que nous pourrions nommer la variété individuelle, qui n’agit en aucune manière sur les types, et qui ne saurait ni les altérer, ni moins encore les remplacer. L'espèce, dans les individus qui la composent, peut être comparée à une nation constituée d'hommes dont