‹ Le darwinismeChapitre 25 sur 28 · LEE · texte numérisé non relu

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$ 5. — Reproduction.

Si le mode d’alimentation, la nature des substances nutritives et la diversité des agents chargés d’en permettre l’usage fortifient l'opinion qui | 4 la permanence des types, la reproduction, à son tour, vient confirmer ces données et leur prêter une incontestable vraisemblance. Il pourrait, jusqu’à certain point, suffire de tout ce qui précède pour fixer les incertitudes; cependant, ici comme dans les meilleures causes, la surabondance des preuves est indispensable. Nous allons donc rappeler de nouveaux faits, et la reproduction va nous les fournir. Voyons d’abord le règne végétal.

Il est pour les plantes, impuissantes à quitter le lieu où elles ont pris naissance, une circonstance exceptionnelle, véritable déviation aux lois qui régissent la nature végétale : elles sont parfois unisexuelles et ne peuvent être fécondées que par le pollen qui leur arrive à travers les airs. Peut-être serionsnous moins frappés des inconvénients d’une pareille anomalie, si la terre était aujourd’hui dans les conditions où elle se trouvait autrefois. Les plantes à sexes séparés vivaient les mâles à côté des femelles, et les unions offraient moins de difficultés que de nos jours, où l’on voit que l'industrie humaine les a sép les unes des autres, Quoi qu’il en soit, cette disjonction des sexes est, un fait considérable qui fait deux "catégories de plantes qui ne sauraient changer leurs caractères pour devenir hermaphrodites ou unisexuelles, tant elles sont bien organisées pour être et rester telles qu’elles se montrent à nous. s Végétaux, soumis en apparence d’une manière passive à Ja es agents extérieurs pour tout ce qui se rapporte à la

nutrition, se nn d des animaux dans la É ER fonctionnent les organes générateurs et dans les

ésultats des actes accomplis : irritabilité des étamines, jets de es attachés par des cordons ombilicaux à des pla-

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centaires, embryons entourés pendant leur formation d’une sorte de liqueur amniotique; quoi de plus analogique ?

Les caractères typiques tirés des organes générateurs, quoique souvent d’une très-grande petitesse, sont parfaitement distincts et très-diversifiés : enveloppes florales qui semblent se jouer de la forme; étamines plus ou moins nombreuses chargées d’anthères, gorgées d’un pollen en apparence hétéro. morphe et en réalité soumis à des formes déterminées; Ovaires plus ou moins riches en ovules ; fruits de toutes grosseurs, de toutes couleurs, de toute consistance ; embryons prenant toutes les directions possibles et merveilleusement disposés pour cette sorte d’incubation terrestre, à laquelle nous donnons le nom de germination, fonction pleine de mystères qui prélude à la vie végétale par la nutrition, pour ne se terminer qu'à la maturation des graines; et pendant cette longue évolution, que de particularités curieuses! que de phénomènes inexpliqués! C’est la vallisnérie, plante monoïique dont les fleurs mâles, attachées près du collet de la racine, brisent leur pédoncule pour s’élever à la surface de l’eau et se mettre en contact avec les fleurs femelles; l’utriculaire, dont la densité varie suivant les besoins de la fécondation; l’arachide et la gesse amphicarpe, qui enterrent leurs fruits; les euphorbiacées, qui lancent au loin leurs graines pour les disséminer ; les érables, dont les fruits sont ailés; les valérianées et les synanthérées, qui couronnent leurs akènes d’aigrettes plumeuses, Ge sont enfin les agames, qualifiés peut-être à tort de végétaux inférieurs, qui préludent à la vie par des anthéridies mobiles remplissant le rôle d’agents fécondateurs. Combien d’autres modifications organiques passons-nous sous silence qui spécialisent les types et révèlent les grands desseins de la Providence!

Dans le règne végétal, tout s’opère sur place; mais, chez les animaux qui peuvent changer de lieu, notamment chez les animaux terrestres, il fallait que les producteurs s’intéressassent à leurs produits : de là cette nécessité de sentiments affectifs destinés à protéger la race. C’est par là surtout que le règne animal l’emporte sur le règne végétal. Les mammifères, les insectes, et par-dessus tout les oiseaux, offrent des

témoignages éclatants de cet attachement sans bornes des parents pour leur progéniture, et c’est là ce qui les rapproche de nous. Ces sentiments s’éteignent-ils, les animaux sont véritablement inférieurs; ils n’éprouvent qu’un besoin, celui du rapprochement des sexes; encore n’a-t-il lieu, chez les poissons, qu’à titre très-exceptionnel.

Sous le rapport de la génération, les mammifères se partagent très-naturellement en monodelphes, et en didelphes ou marsupiaux, que l’on regarde comme moins parfaits que les autres, la double parturition dont ils offrent le singulier exemple étant jugée anomale. Pourtant il ne serait pas juste de mettre cette particularité au nombre des arrêts de développement, puisqu’au lieu d’une matrice, il s’en trouve deux, une intérieure, qui n’a aucun caractère particulier, et une exté: rieure, la poche marsupiale, soutenue par un os qui n’existe que chez ces animaux. Non-seulement la vie des nouveau-nés n’est pas compromise par suite de cette organisation, mais encore elle n’en est que mieux assurée, et la tendresse des mères n’en paraît que plus vive.

Parmi les animaux, ce qui tend à séparer les mammifères sous le rapport générateur, c’est principalement le nombre et la situation des mamelles ; l’os pénial des chiens, les papilles qui chargent le pénis des chats ; la menstruation prouvée chez les quadrumanes et annoncée comme réelle chez les grands chiroptères ; la durée si variable de la gestation, les époques de rut; l’état dans lequel naissent les petits, tantôt aveugles et tantôt clairvoyants, tantôt semblables à des avortons, faibles et endormis, tantôt debout dès leur naissance, parfaitement éveillés et capables de suivre leur mère.

Les diverses espèces d'oiseaux, caractérisés, par la forme extérieure et les modifications auxquelles est soumis le tube digestif, le sont aussi par la manière dont sont construits les nids, par l’époque de la ponte, la durée de l’incubation, le nombre des œufs ; la vestiture des petits, couverts de plumes ou seulement de duvet, capables ou non, en naissant, de pourvoir à leur nourriture.

Les sentiments affectifs pour la race, si développés chez les mammifères, et surtout chez les oiseaux, sont presque nuls

chez les reptiles. Parmi ceux qui ont une vie terrestre, il en est quelques-uns dont la sollicitude est évidente : ils mettent leurs œufs en lieu sûr, et le serpent molure les porte avec lui dans les replis de son corps. Les tortues les recouvrent de sable. Les œufs en chapelet des batraciens ne sont pour les mères l’objet d'aucun soin particulier. Le pipa seul recueille les siens ; ils éclosent sur son dos, de sorte que, sans avoir de poche marsupiale, il se comporte comme la sarigue et le kanguroo. Les poissons, encore peu connus sous le rapport générateur, sont ovipares et très-rarement ovovivipares; ils se contentent presque tous de déposer le frai dans des eaux tranquilles. C’est en raison de cet abandon et de la nécessité de pourvoir au maintien de la race que les œufs sont en si grand nombre et les laitances si riches en zoospermes. Les mollusques, animaux apathiques, ne fournissent aucun fait qui soit caractéristique pour l’espèce en ce qui concerne l’acte générateur et ses résultats. L

Pour retrouver la sollicitude pour la race, il faut descendre jusqu'aux articulés, et surtout étudier les mœurs des insectes, Chaque espèce a un lieu d'élection pour y déposer ses œufs, que des tarières, capables de percer les corps les plus durs, introduisent dans les couches corticales, dans les bois, dans le tissu des feuilles et jusque dans le corps des animaux. Les instincts maternels vont si loin, que certaines larves nées de mères qui ont péri trouvent près d’elles des substances destinées à les nourrir, déposées par les pondeuses en prévision de l’éclosion des œufs. Beaucoup d’observateurs ont étudié la vie de ces petits animaux ; certes, ils savent comment ils agissent, savent-ils bien ce qui les fait agir? m2 :

Indépendamment de la reproduction sexuelle, il existe encore un mode tout spécial de multiplication qui n’est pas rare chez les plantes, et qui est assez fréquent chez les zoophytes. Ils produisent des gemmes qui continuent l'espèce sans la modifier. Les êtres qui présentent ces phénomènes peuvent aussi se reproduire par des œufs et par des graines. Nous ne faisons qu’effleurer cette partie du sujet que nous traitons, malgré tout ce qu’il offre de curieux, et nous nous croyons-maintenant suffisamment autorisé à demander à la sélection naturelle le

secret de tant de merveilles, sur lesquelles la science n’a pas encore dit son dernier mot.

$ 6. — Les animaux doués d'instincls spéciaux et d'intelligence ont un appareil qui en permet le développement.

Les animaux, séparés les uns des autres par la structure des organes et souvent même par la manière dont ces organes fonctionnent, le sont aussi par un côté immatériel : par les instincts et par l'intelligence qui lui sert de guide, Tout ce que nous savons de leur histoire les isole, les spécialise, en un mot fait de chacun d’eux des créations distinctes, n’ayant de rapport avec les autres êtres que pour les éviter ou les combattre.

C’est surtout par ce côté immatériel qu'ils ont une vie propre ; doués d’habitudes différentes, ils vivent pour eux, et les espèces se succèdent sans se modifier. Le cercle dans lequel ils sont renfermés ne saurait être franchi, et le type reste immuable.

Expliquer par la variabilité des formes extérieures la diversité des instincts me semble impossible. La sélection naturelle ne produit rien de déterminé; elle n’est pas une loi, mais un accident. La méfiance, la jalousie, la ruse, la curiosité, le courage, ne s’éveillent que chez les animaux, primitivement organisés pour céder à ces passions presque humaines. Il en est d’autres encore plus extraordinaires qui sont en germe et que l'éducation parvient à développer. Elle les élève au-dessus de leur condition, mais c’est à nous seuls qu'ils doivent ce perfectionnement. Nous les faisons reconnaissants, soumis, dévoués, affectueux, désireux de plaire, affligés de n’avoir pu réussir. Or, ces En cle tes sans qu’il soit besoin pour cela que la sélection naturelle intervienne pour changer la forme. x .

Les animaux doués d'intelligence ou d’instincts spéciaux ont un instrument qui leur en permet le développement. Cet instrument a-t-il précédé l'usage auquel il est destiné? s’est-il perfectionné ou développé par l’exércice? Nous ne le pensons pas. L’instrument et l'usage que l’animal en a su faire sont

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contemporains de sa création; ils remontent au berceau de l'espèce. Supposez que la trompe de l'éléphant ait été trop courte et de trop faible diamètre ; que la langue du fourmilier n'ait pas été dès l’origine suffisamment extensible et ils n'auraient pu se perpétuer. Le castor, le caméléon, les arajgnées fileuses et une foule d’autres animaux n’existent que sous la condition d’être aujourd’hui ce qu’ils ont été toujours. lis ne pouvaient attendre les appareils qui leur servent à remplir les actes principaux de la vie. C’est faute d’avoir été dans ces conditions que certaines espèces ont dû disparaitre. Maintenant l’épuration est faite et les conditions d’existence définitivement réglées.

On peut apprécier à la première vue le degré d’instinet et l'étendue de l'intelligence des animaux en consultant certaines particularités de leur organisation extérieure. En voyant l’hippopotame, le rhinocéros, le bœuf, le tapir, il est facile de deviner qu'ils sont dans l'impossibilité d'accomplir, en dehors des actes ordinaires de la vie, rien de considérable, Les sabots sur lesquels ils appuient le corps ne sont qu’une simple base de sustentation; chez eux, les membres antérieurs et postérieurs servent uniquement à la locomotion. Dans l’attaque et dans la défense, ils agissent surtout par leur masse.

L’éléphant est bien plus lourd, et ses articulations ne se prêtent que difficilement à la flexion; mais il a sa trompe, et ce merveilleux instrument lui permet d'accomplir une foule d'actes difficiles, interdits à la plupart des animaux. C’est pour lui un câble vivant, une massue, un bras terminé par un doigt mobile, un siphon. Il l’allonge et la raccourcit, l’élève et l'abaisse, la roïdit ou la recourbe. Sans faire agir le corps, il en fait le ministre de ses volontés; il s’en sert pour se nourrir, pour se désaltérer, pour se défendre. Elle est le siége du toucher et de lodorat. Sans l’habileté avec laquelle il en use, l’homme ne pourrait tirer un parti considérable de cet animal, qui, s’il n’est pas un domestique soumis, est du moins un captif intelligent.

A voir la queue écailleuse du castor, ses doigts palmés et ses fortes incisives, qui ne devinerait qu’il est maçon et charpentier, et qu’il doit faire ses constructions dans l’eau ? Les

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singes ävec leurs mains et leurs queues prenantes n’annionceritils pas des animaux destinés à vivre sur les arbres? Ils ont ue forme humaine, quoique dégradée, et doivent avoir des gestes analogues à ceux de l’homme, dont ils sont la caricature.

L'abolition complète d’instruments propres à venir en aide à l'intelligence est manifeste chez les amphibies, surtout chez les cétacés, réduits à la condition des poissons, avec des membres postérieurs et antérieurs cachés dans le corps ou logés dans d’épaisses mitaines. Leur cerveau, aussi volumineux que celui des mammifères terrestres, ne saurait fonctionner, n'ayant pas d’agents au profit desquels il puisse le faire.

Les mammifères, l’homme excepté, sont-ils bien en moyenne les êtres les mieux doués de tous les vertébrés? Les naturalisteS ne paraissent pas en douter. Quant à nous, nous leur trouvons des rivaux dans les oiseaux : riche vêtement, forme élégante, agilité des mouvements, vue perçante, vol rapide, rien ne leur manque, et ces dons physiques ne sont pas les seuls. Ils ont au plus haut point les sentiments affectifs, notamment une sollicitude pour les petits qui peut servir de modèle. Cet amour va jusqu’au dévouement : créés timides, ils deviennent intrépides aussitôt qu’il s’agit de défendre leur couvée, et l’on connaît d’eux des actes qui feraient croire que la pitié pour les souffrances d'individus étrangers même à leur race ne leur est pas toujours étrangère. Ils s’avertissent par des cris d’alarmes de l’approche du danger. Chacun sait l’histoire de ces hirondelles qui coupèrent avec leur bec le fil qui retenait captive l’une d’elles, accrochée au fronton du palais de l’Institut. Réduire à l'instinct la construction des nids est un jugement hasardé; l'intelligence y prend part, et pour l’emplacement choisi et pour les matériaux employés. Le nid est une habitation, un réduit, un fort souvent inaccessible; c’est là que, sur un lit de mousse, de crin, de laine et de duvet, repose la nichée. Que par la pensée on se représente père, mère, enfants, serrés, sans se gêner, les uns contre les autres, goûtant avec pleine sécurité un doux sommeil quise prolonge jusqu’à l’aurore, dont les premières lueurs, saluées par des chants joyeux, donnent le signal de quitter la plume oiseuse pour recommencer, au profit de la jeune famille, une vie de solli-

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citude et d’amour, et l’on aura un tableau de bonheur capable d’émouvoir jusqu’à l’indifférence même !

Quels instruments la nature a-t-elle donné aux oiseaux pour remplir tous les actes de leur vie? Un bec; c’est une arme pour l'attaque et pour la défense, un instrument de préhension pour s'emparer de la graine qui nourrit et du fêtu qui doit entrer dans la composition du nid. C’est une pince, une aiguille, un poinçon, une tarière, un tamis, une passoire, un dégorgeoir, une truelle; ce sont aussi des ciseaux. Les pattes viennent en aide au bec, mais non toujours; d’ordinaire il suffit à tout. Les naturalistes disent que les oiseaux sont inférieurs aux mammifères, parce qu'ils sont ovipares et que le développement de l’embryon s’opère en dehors du corps de la mère ; ils ajoutent qu'ils n’ont qu’un seul orifice pour la sortie de l’œuf et celle des excréments; que le cerveau est lisse et privé de corps calleux. Qu'importe cette prétendue infériorité, si les actes de la vie dénotent une supériorité incontestable d'intelligence, et si les sentiments affectifs sont d’une nature élevée, car, à bien voir, c’est par ce côté que les animaux se rapprochent de nous et que parfois même ils nous dépassent? Ces sentiments n’appartiennent-ils qu’à l’instinct? Nous n’oserions le soutenir, tant il semble que l'intelligence doive intervenir. Toujours est-il démontré que l'affection pour la race et le rapprochement des sexes disparaissent dans les animaux inférieurs, au point de ne plus offrir de traces : tels sont les mollusques, les entozoaires et les rayonnés. Malgré l’activité de leurs mouvements, les poissons ne s’élèvent guère, sous le rapport des sentiments affectifs et de l'intelligence, au-dessus des animaux des classes inférieures; mais la nature ne pouvait leur donner ce qui leur était inutile. Vivant plongés dans un milieu facile à pénétrer, toujours chassant, toujours chassés, dévorant et et dévorés, la facilité de déplacement leur suffisait. Js ont une vie aventureuse, mais non difficile.

Les reptiles, sauf très-peu d’exceptions, ne leur sont guère supérieurs. Les tortues, essentiellement torpides, auraient de-

puis longtemps disparu du globe si elles n’étaient protégées . par leur carapace. Elles s’accouplent et mettent leurs œufs en lieu sûr; hors de là, elles n’ont rien qui les place au-dessus

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des poissons. Parmi les sauriens, il en est qui, sans avoir plus d'intelligence que les poissons, sont loin d’avoir leur agilité. Le caméléon, qui se déplace si rarement et avec tant de lenteur, a une queue prenante, et pour grimper des doigts disposés comme ceux des perroquets ; il est didactyle. On sait que sa langue est un organe de préhension qu’il peut lancer sur les insectes dont il fait sa proie. Ces particularités curieuses p’appartiennent qu’à l'instinct. Les serpents ne sont pas mieux traités sous le rapport de l'intelligence : ce sont de simples colonnes vertébrales mobiles, des espèces de cylindres ambulants, forme avantageuse à l’animal et qui lui fait trouver partout de faciles refuges pour échapper au danger. Les ophidiens les moins déchus se tiennent patiemment en embuscade pour attendre et atteindre leur proie. Privés de membres et n’agissant qu'avec la têle, ils ne sauraient accomplir aucun acte important. Mieux traités par la nature, ces dangereux animaux nuiraient bien plus. Quant aux batraciens, l'instinct de conservation et de reproduction, les seuls qui soient en eux ne sont que très-faiblement développés.

Les mollusques englués d’une épaisse viscosité, lents dans leurs mouvements, soit qu'ils se traînent sur la terre, soit qu’ils rampent au fond des eaux, n’ont aucun appareil qui puisse favoriser des actes intelligents.

Les instincts se relèvent dans les articulés, les annélides exceptés, et ils touchent à l’intelligence dans certaines espèces d’arachnides et d’insectes. Les crustacés n’ont guère que les qualités du chasseur. Ce sont d’impitoyables gloutons, uniquement occupés du soin d’assouvir, sans y parvenir jamais, les besoins sans cesse renaissants de leur estomac. C’est pour cela que la nature les a si puissamment armés; mais si les pinces servent à s’assurer une proie, elles sont impropres à remplir tout autre acte de la vie, à l’exception de quelques espèces qui s’en servent pour creuser des terriers. Les arachnides, et surtout les insectes, sont pourvus d'instruments appropriés aux actes nombreux et variés qu'ils doivent accomplir. Instruments de construction, de récolte, de préhention, armes pour le combat, tout leur a été prodigué ; ils mordent, ils taillent, ils déchirent, rien ne leur résiste; les bois les plus durs,

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les métaux mêmes sont entamés par les mandibules de ces petits êtres; réduits dans leurs dimensions, il se rendent redoutables par le nombre. Les travaux qu’ils exécutent sont parfois considérables, et les résultats qu’ils obtiennent d’un long labeur sont tantôt profitables et tantôt nuisibles à l’homme. On sait beaucoup de choses concernant leur histoire, et cependant elle est restée très-obscure dans beaucoup de points, non par le manque d’observateurs, mais par la petitesse des êtres et par la difficulté de les suivre dans tous les actes de leur vie; sauf la taille, si pourtant la‘taille est une preuve d'importance, ils n’ont rien à envier aux grands animaux. La nature s’est complue à leur donner la richesse des téguments et la beanté des formes ; indépendamment de leurs armes, ils ont encore des appareils venimeux comme les serpents, avec un venin capable de causer de vives souffrances, sinon la mort.

Le degré d'importance que nous accordons aux choses se règle trop souvent sur la dimension; il en résulte nécessairement de fausses appréciations. Si nous pouvions un instant avoir des veux télescopiques, et qu’ils fussent dirigés sur les objets que nous voyons mal ou incomplétement, nos jugements seraient plus sûrs et plus équitables. Si nous contemplions du sommet d’une montagne les manœuvres d’une armée, nous ne verrions plus que de petits points noirs qui sembleraient se mouvoir sans but connu, ce ne serait plus qu’une fourmillière. Que sont, à très-grande distance, les rivières, les lacs, les villes les plus considérables, tout se confond, rien n’est distinct. La même chose arrive si nous regardons les petits animaux ; nous ne saurions bien les juger. Pour apprécier leur importance, et l’élever au niveau de celle que nous accordons à la taille, qu’il nous soit donné de pouvoir les regarder en les grossissant, cent, deux cents, cinq cents fois, non dans les détails de leur organisation, mais dans l’ensemble de leurs travaux, ét nous verrons régner l’ordre où l’ordre ne paraissait pas exister. La fourmillière deviendra une ville avec ses rues, ses ponts, ses chaussées, ses maisons, et les citoyens qui l’habiteront nous sembleront sans doute soumis, dans leurs actes, à des règles que sanctiennera la raison. Avec nos yeux, à l’action desquels échappent les petites choses, nous les voyons déjà

prévoyantes, actives, persévérantes; elles montrent la plus vive sollicitude pour leurs œufs, elles s’entraident et paraissent se comprendre. Que serait-ce donc si nous pouvions être dans le secret de toutes leurs actions ? Les fourmis s’agitent sur un petit espace et nous sur un grand. Aussi pouvons-nous dire avec Sénèque : Quid illis et nobis interest, nisi exigui mensura corpusculi? Nous ne savons pas plus ce que sont les fourmis que les fourmis ne savent ce que nous sommes. Dieu, qui a donné l'intelligence, ne l’a pas proportionnée à la masse, et l’on peut tenir pour certain que si le cheval ou le bœuf sont plus gros que les abeilles et les fourmis, celles-ci l’emportent pour l'étendue des instincts et celle de l'intelligence. Appréciés par ce côté, ces petits animaux devraient occuper une place élevée, en sens inverse de leur masse.

Les rayonnés sont séparés des arachnides et des insectes par un intervalle immense. Beaucoup d’entre eux sont des agrégations d'animaux opérant aveuglément dans un but commun, pour créer des constructions souvent élégantes auxquelles ils ne prennent individuellement qu’une très-faible part. Des myriades d'ouvriers concourent à élever l’édifice. Chacun d’eux s'occupe activement de son labeur, mais l'architecte sur le plan duquel ils travaillent ne les a pas mis dans le secret de son œuvre.

Le cinquième embranchement, si pourtant il peut être constitué, renfermerait les infusoires, Ce mundus invisibilis que nous à fait découvrir le microscope. Leur organisation, simple d'ordinaire, laquelle parfois se complique, ne permet pas même alots de rien conclure de ce qui pourrait être en eux instinct ou intelligence. Malgré ce que nous en ont dit certains micrographes, leur histoire intime est pour nous un livre fermé.

Nous n’irons pas plus loin, ayant voulu seulement établir qu’il existe un rapport évident entre l’organisation physique et l'étendue de l'intelligence ou celle des instincts, faculté qu’il est bien difficile de séparer nettement l’une de l’autre.

Pour classer les animaux et leur donner un rang, il faut apprécier leurs actes et constater la présence des instruments qui permettent de les accomplir. Lorsque la nature n’a pas

voulu que l'intelligence se manifestât, elle en a rendu impossible le développement. De même que dans l’ordre social il existe parmi les êtres vivants des riches et des pauvres, mais point de déshérités. La part dévolue à certains animaux peut être légère, toutefois la nature ne la fait pas attendre; ses voies sont bien plus rapides et bien moins incertaines que celles dans lesquelles le darwinisme fait passer les organismes lente. ment façonnés pour remplir leurs destinées, telles qu’elles se révèlent à nos yeux.

$S 7.— Durée de la vie.

Sous le rapport de la durée naturelle de la vie, les animaux et les plantes sont très-inégalement partagés; ce terme fatal n’est en rapport ni avec la taille, ni avec le temps plus ou moins long de l'accroissement. IL est de fort petites plantes qui sont vivaces, et de très-grandes herbes qui sont annuelles, Les oiseaux, qui, en général parviennent à toute leur croissance, dès le commencement de la deuxième année, vivent quinze à vingt fois plus; le cheval, sept à huit fois seulement. Le chat, quoique plus petit que le chien, vit aussi longtemps. Les données relatives à la durée de la vie sont très-incertaines pour la plupart des animaux qui sont à l’état sauvage, et ce que nous savons, à cet égard, de nos animaux domestiques ne permet pas toujours de conclure des uns aux autres.

L’épithète d’éphémère, appliquée à certaines plantes, veut dire seulement que leur vie est courte. La drave printanière germe, s'accroît, fleurit et fructifie en quelques semaines, on pourrait citer parmi les champignons une brièveté d’existence encore plus courte. Ce qui est vraiment éphémère, c’est la fleur ; parmi les plantes grasses, la magnifique fleur du grandcierge, Cactus grandiflorus, la plus belle de toutes les fleurs nocturnes, s’épanouit après le coucher du soleil, et devient méconnaissable au lever de l’aurore.

Quand on dit des plantes qu’elles sont annuelles, on s'exprime d’une manière qui n’est pas très-rigoureuse, car leur durée dépasse rarement six mois. L’illustre De Candolle a

fait adopter en botanique, pour les plantes annuelles, le nom de monocarpiennes, qui exprime qu’elles ne donnent de fruits qu’une seule fois. En passant d’un pays chaud dans un pays tempéré, une plante ligneuse peut devenir herbacée, par exemple, le ricin; mais jamais, que je sache, une plante herbacée ne devient ligneuse en passant des climats tempérés dans les climats chauds. Les horticulteurs parviennent à faire durer la vie de quelques plantes annuelles au delà des termes ordinaires, et de les métamorphoser en plantes ligneuses, tel est, entre autres, le réséda odorant. Mais ces déviations à l'ordre naturel, outre qu’elles sont infiniment rares, ne détruisent pas cette vérité, savoir : que chaque plante vit un temps si bien déterminé qu’on ne saurait comprendre comment elle pourrait jamais d’herbacée devenir ligneuse ou d’annuelle vivace. Ce sont des conditions typiques.

Suivant la manière de considérer les plantes, on peut leur reconnaître une durée ou plus courte ou plus longue, ou même ne voir en elles que des productions annuelles. En disant de certains arbres qu'ils ont vécu quatre, six, huit, dix siècles ou même davantage, on dit vrai; mais si l’on songe que la fleuraisou est annuelle, et qu’elle se développe sur des rameaux nés de bourgeons annuels, on pourra conclure que chaque année le tronc sert de support à une production nouvelle tellement distincte que les couches ligneuses et corticales qui résultent du développement de cette herbe peuvent être regardées comme indépendantes les unes des autres, faisant du tronc un faisceau de tiges, formé d’autant de parties que l’herbe annuelle s’est régénérée de fois. La même organisation se retrouve dans le stipe des palmiers, quoique les fibres ligneuses ne soient pas disposées par couches, de sorte que tout végétal qui vit plus de deux ans ne serait pas un être simple, mais bien plutôt multiple, à la manière de certains zoophytes. Les arbres nous donneraient ainsi l’image réelle d’un rajeunissement qui peut se continuer durant des siècles. C’est ce qui explique cette longévité prodigieuse de certains végétaux, dont les animaux les plus favorisés, sous ce rapport, ne nous offrent aucun exemple.

De même que les plantes, les animaux ont une durée très-

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inégale. Certains insectes, surtout les mäles, sont véritable. ment éphémères, et ils meurent après avoir reproduit leur race. Mais la durée des plus petits insectes à métamorphoses ne se mesure pas à celle de l’animal parfait, qui vit très-peu, tandis que la larve, au contraire, et les nymphes vivent assez longtemps. Le nom d’éphémères n'est donc pas juste de tout point.

Sous le rapport de la durée de la vie, il faut reconnaître des animaux monogénistes, qui ne produisent qu’une fois, et polygenistes, qui produisent plusieurs fois. Tous les vertébrés et les mollusques sont polygénistes, les articulés et les rayonnés plutôt monogénistes que polygénistes. Nous avons parlé des premiers, qui meurent dans la même année ; les autres s’accouplent plusieurs fois pendant leur vie, et à des époques déterminées pour chacun d’eux pendant une série d’années plus ou moins longue, qui est à peu près la même pour chaque espèce. Ces animaux polygénistes ont-ils perdu la faculté procréatrice, ils ne meurent pas toujours pour cela; cependant leur rôle est terminé, et ils sont physiologiquement morts. Cette nullité du rôle reproducteur serait, à bien voir, le terme naturel de la vie.

Il existe des plantes bisannuelles, et celles-là même ne vivent pas plus d’une année, seulement elles vivent pendant les derniers mois de l’une et les premiers mois de l’autre. Sous ce rapport, on peut dire que beaucoup d'insectes sont dans des conditions pareilles. Les œufs pondus en été ou en automne peuvent éclore et produire des larves, et celles-ci passer tout l'hiver à l’état de nymphes, pour ne donner qu’au printemps l'insecte parfait. L’état de nymphe est une sorte de torpeur qui diffère de l’hibernance ordinaire en ce que l’animal se complète sous ses enveloppes pour définitivement se constituer. Tous les insectes ne passent pas ainsi d’une année à l'autre, et beaucoup de ces petits animaux pondent des œufs qui éclosent à l’état de larve, et se changent en insecte parfait dans le cours d’une seule saison. Il y a donc des insectes annuels et des insectes bisannuels. Les moins nombreux sont les insectes vivaces; les coléoptères, quelques hémiptères, plusieurs hyménoptères, et un assez grand nombre de parasites. Les crusta-

cés, les annélides, les arachnides, les rayonnés sont en général vivaces; les infusoires, éphémères.

Au reste, on ne sait pas d’une manière précise combien de temps vivent une foule d'animaux, et des conjectures seules sont possibles. La durée naturelle de la vie dépend de certaines qualités physiques qui la prolongent ou l’abrègent. Des téguments extérieurs résistants sont avantageux; une consistance trop molle, un désavantage. Beaucoup d'animaux succombent moins encore par le résultat de leur faiblesse que par la rigueur des saisons, mais ce n’est pas là la mort naturelle, et nous n’en dirons rien.

On croit, sans en avoir les preuves, que la baleine vit plusieurs siècles, que l’éléphant dépasse cent ans, que le cerf peut vivre quarante ans, etle cheval vingt-cinq à trente ; les chiens, quelque soit leur taille, ne dépassent guère douze à quatorze. Les petits mammifères vivent très-peu. Leur accroissement est extrêmement rapide, et comme ils pullulent beaucoup, ils deviendraient aussi nombreux que les cousins qui volent par nuées. Beaucoup meurent de faim; d’autres, en hiver, sont noyés dans leurs terriers. É |

Les oiseaux vivent plus longtemps que la plupart des mammifères. Les perroquets atteignent jusqu’à quarante ans, et l'on cite des exemples d’une longévité double. Les perruches vont jusqu’à vingt-cinq ans. On a des exemples de linottes qui ont été conservées à l’état d’esclavage au delà de quinze ans, et des serins qui ont dépassé cet âge. Quoique ces exemples de la grande longévité des oiseaux soient peu nombreux, ils suffisent pour démontrer qu’elle varie suivant les espèces, et qu’elle est bien supérieure à la durée de l'accroissement. Sous les tropiques, la vie des colibris et des oiseaux-mouches doit être extrêmement courte, ils vivent trop pour vivre longtemps.

On ne sait rien des reptiles sous ce rapport. Il semble que l'accroissement en grosseur des tortues, des serpents et des grands sauriens soit indéfini. Si aucun accident ne survient, il est probable que l'existence de ces animaux doit être fort longue. La vie en eux n’est guère active, et comme ils dépensent peu ils peuvent dépenser longtemps.

Les poissons, comme les grands reptiles, semblent s’accroitre indéfiniment; c’est, du moins, ce qui semble prouvé pour plusieurs d’entre eux, notamment pour la carpe et le brochet, et c’est là un indice de grande longévité.

La carpe peut vivre un temps extraordinaire, cent, cent cinquante, deux cents ans et même davantage. Cette longue durée esten rapport avec le poids qu’elle acquiert, 38, 40, 45 et jusqu’à 70 livres. Le brochet est, sous ce rapport, le rival de la carpe. Un individu de cette espèce était long de 19 pieds, du poids de 350 livres, et âgé de deux cent soixante-sept ans, suivant l'inscription de l’anneau de cuivre doré qu’il portait; il consacrait la date de 1262, et avait été pêché en 1497 à Kaiserslautern. D’autres poissons, sans doute, doivent aussi vivre très-longtemps, mais on ne sait rien de positif à cet égard. Les squales, entre autres, sont si robustes

qu'il est permis de croire pour eux à une longévité très-pro-

longée. + Pa

Nous n’avons rien à dire sur la durée de la vie des mollusques. Les testacés vivent, sans doute, plus longtemps que les mollusques privés de coquilles. Chez les huîtres, les hélices et autres mollusques testacés, on pourrait compter les années au nombre des zones et des tours de spire de leurs coquilles, mais ce.ne serait qu’une donnée tout à fait approximative.

Les crustacés qui reproduisent les organes locomoteurs, s'ils les perdent accidentellement, vivent probablement assez longtemps ; il en doit être ainsi dés annélides aquatiques; la facilité avec laquelle ils peuvent supporter les plus longues diètes, indice certain d’une vie peu active, semble disposer à le croire. Il en est, sans doute, ainsi des arachnides et des entozoaires, qui vivent plus d’un an. Les rayonnés ont une longévité moins limitée, et l’on peut supposer que les grands polypes sont dans le même cas.

Ainsi il nous semble prouvé, contre l'opinion admise généralement, que la durée de la vie n’est pas en rapport avec celle de l’accroissement; qu’elle est indépendante de l’organisation, et que les animaux à respiration branchienne vivent plus longtemps que les animaux à respiration pulmonaire, et rs jar conséquent, il faut attribuer à la vie aquatique une

plus longue durée qu’à la vie terrestre. De plus, il est prouvé que les vertébrés, dont le sang est rouge, vivent plus longtemps que les mollusques et les autres animaux dont le sang est blanc ou seulement rosé. Disons encore que si les végétaux arborescents paraissent vivre plus longtemps que les plus gros vertébrés, c’est qu’ils se continuent en se régénérant.

Comme on le voit, tout ce qui ressort de l'étude des idiosyncrasies, au lieu de rapprocher les types, les sépare et s’oppose aux effets de la sélection naturelle, sur laquelle est principalement établie la théorie des types, telle qu’elle est

présentée dans toute la rigueur des lois qu’elle s’efforce d'établir. æ

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