Concurrence vitale
La concurrence vitale n’est autre chose que l'instinct de conservation considéré à l’état actif et dans ses résultats sur l’ensemble de la nature vivante. La vie est une lutte de tous les instants, et beaucoup y succombent. Les vainqueurs sont les forts et les rusés, ceux qui ont les armes les plus puissantes, ou ceux qui, servis par des agents de locomotion d’une grande puissance, savent se soustraire aux dangers par la fuite.
Les conséquences qui résultent pour chaque être de la nécessité d'assurer à tout prix sa conservation sont faciles à comprendre. La terre est un immense champ de bataille qui cependant a ses limites. Là tombent par millions les combattants, Fe Les l’action qu’ils exercent les uns sur les autres, tantôt a nature des milieux qu’ils habitent, et qui sont sou énérales de la physique du globe.
Le térntal de ces causes défavorables qui agissent sur les plantes et sur les animaux doit nécessairement en réduire le nombre, et maintenir cet équilibre que nous avons qualifié ailleurs de balance numérique des êtres vivants, tout y concourt, mais d’une manière inconsciente, et si l’atmosphère devient favorable ou défavorable à la vie, ce n’est ni pour la servir, ni pour nuire à son évolution.
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La nature produit des germes à profusion, et bien plus chez les plantes qui sont passives, et ne peuvent se conserver par elles-mêmes, que chez les animaux qui connaissent instinctivement le danger, et qui ont des organes de locomotion, pieds, ailes, nageoires, pour le conjurer.
Ce nombre de germes est souvent si grand que, chez un seul individu, qui semblerait ne devoir revivre que dans deux ou trois individus de son éspèce, il dépasse, comme produits de la fécondation d’une seule année, jusqu’à cent et deux cent mille œufs ou graines. Dans le règne animal, cet excès de fécondité s’observe principalement, — et nous pourrions dire presque nniquement, — parmi les ovipares, et chez ceux-ci parmi les ovipares aquatiques. Moins les instincts affectifs pour la race sont développés, et plus aussi sont nombreux les germes reproducteurs; abandonnés à eux-mêmes, ils sont exposés à des chances de destruction dont la nature a compris toute l’étendue ; les poissons nous présentent un exemple remarquable de cette sage prévision.
Lorsque les animaux vivipares et ovipares sont terrestres, ils étendent sur leurs petits et sur leurs œufs, qui sont une partie d'eux-mêmes, l'instinct de conservation, sauve-garde de l'espèce.
Chez les plantes, rien de pareil ne peut arriver; cependant on pourrait trouver des traces de cette sollicitude, aveugle sans doute, mais évidente dans ses effets. Nous nous contenterons d’en citer un seul exemple. Lorsque la fécondation de l'ovaire de la pistache de terre, Arachys hypogæa, s’est effectuée, le pédicelle du fruit, qui était dressé, se recourbe, s’allonge, se raidit et s'enfonce dans la terre avec le légume auquel il servait de support. Ce n’est pas là le seul fait curieux de ce genre qui soit connu, et nous pourrions en citer d’autres. Les jeunes fruits, sans quitter la plante mère, s’abritent contre la lumière, comme s’ils accomplissaient le premier acte de la germination, qui demande l'obscurité. Telle est la prodigieuse fécondité des plantes que souvent une seule anthère produit plus de pollen qu’il n’en faudrait pour féconder des millions d’ovaires, quoique destinés à une seule fleur, et cette fleur peut produire assez de graines pour couvrir la terre entière au
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bout d’un très-petit nombre de générations, en admettant qu’elles pussent toutes se développer, ce qui ne peut être. Il n’en serait pas autrement de la plupart des insectes. Si tous leurs œufs pouvaient éclore, l'air et les eaux ne pourraient plus les contenir.
La concurrence vitale vient au secours des espèces en réduisant le nombre des individus, elle empêche qu'aucune d’elles ne soit dominante, toutes devant avoir une place au soleil.
La concurrence vitale a pour auxiliaires, ou, pour parler plus exactement, pour agents principaux le débordement des rivières, les tempêtes, les longues pluies, les vents impétueux, l'élévation ou l’abaissement des moyennes thermométriques. Ces causes agissent-elles toutes dans des intentions providentielles? sont-elles dans le plan général de la nature? Voilà ce qu'on ne saurait dire. Comme elles ne sévissent pas partout également, il en résulte une répartition différente des charges attachées à la vie, et par conséquent une distribution inégale dans chaque contrée du nombre des êtres vivants; ainsi, pour ne parler que des effets de la température, nous rappellerons qu'il est des lieux où elle est constamment bénigne : aussi sont-ils plus peuplés que les autres, et peuplés de plus d’animaux délicats. Toute la terre est soumise à l’action du soleil, mais il la réchauffe d’une manière très-inégale et avec une durée différente. Il fallait bien que les êtres vivants s’accommodassent de ces températures, Ceux qui n’ont pu le faire ont disparu ou bien ont émigré.
La concurrence vitale, ou, si mieux l’on aime, la balance numérique des êtres vivants a pour résultats :
4° D’assurer le maintien de l’espèce en s’opposant à la multiplication trop exagérée des individus.
2° De les forcer, par la nécessité de l’alimentation, à s’éloigner de leur lieu de naissance.
__ 8° D’éteindre certaines espèces incapables de résister aux causes de destruction qui ont agi sur elles.
4° Et enfin de permettre aux espèces conservées de devenir plus robustes en modifiant le prototype spécifique ou primordial, qui conserve néanmoins ses caractères fondamentaux.
Les causes de destruction qui agissent sur les individus sont
extrêmement nombreuses ; une foule de plantes et d'animaux meurent avant de compléter leur accroissement ; la famine les tue, et ils sont dévorés par d’autres animaux; les longues pluies, les sécheresses prolongées, les grands froids, les chaleurs prolongées sont autant de causes de mort.
Pour échapper à la famine, beaucoup sontobligés d’irradier ; quelques-uns émigrent, et ces déplacements ajoutent singulièrement aux chances de destruction. Cependant c’est ainsi que les survivants peuvent s’acclimater, et passer, par des transitions ménagées, du nord au sud ou du sud au nord, peutêtre même est-ce ainsi que les plantes peuvent vivre dans des terrains autres que ceux pour lesquels ils étaient primitivement faits.
La concurrence vitale a dû éteindre de nombreuses espèces par simple inanition. Les sauriens antédiluviens pourraient fort bien être morts de faim, leurs dimensions énormes faisant supposer un appétit formidable très-difficile à satisfaire.
La vie des animaux aquatiques semble mieux assurée que celle des animaux terrestres, bien plus exposés à l’action brusque des changements atmosphériques. La concurrence vitale n’aurait donc pas sur tous la même puissance. C’est pour cela vraisemblablement que, pour réduire numériquement les poissons, il a fallu leur donner un estomac qui digère vile et qui digère toujours.
Il n’est pas de loi plus impérieuse, plus nécessaire, d’une application plus fréquente que celle qui préside à la concurrence vitale. Elle date des premiers jours du monde, et durera aussi longtemps que la nature organique elle-même. « Croissez et multipliez, aurait pu dire le créateur aux nouveaux hôtes de la terre, c’est-à-dire conservez-vous, agissez comme si vous deviez durer à l'exclusion de tous les autres êtres. Mais comme chaque espèce fera de même, la lutte sera générale, et l’équilibre se maintiendra; vous aurez tous la faculté de l'attaque et celle de la défense ; vous serez tantôt vainqueurs et tantôt vaincus. À ceux qui n’auront pas la force, je donnerai la prudence; les forts seront audacieux, les faibles timides, je rendrai leurs pieds agiles, et ils auront des ailes et des nageoires. Croissez et multipliez. Voilà la terre, elle est à vous,
je vous ai donné la vie, mais la vie est un comba, combattez! »
Et la lutte a commencé. Pour compenser ses pertes, la nature a vouiu que les petits animaux eussent une fécondité en rapport avec les dangers qu’ils devaient courir. Ils purent se creuser des terriers, se cacher dans les troncs d’arbres, et chercher des retraites jusque dans les fissures des rochers les plus abruptes. Mais ne voulant les sauve-garder qu’à demi, elle a donné à leurs ennemis l'instinct de la ruse, et les a rendus patients dans l’embuscade. Ainsi se maintient l'espèce dans des limites qu’elle est impuissante à franchir : ainsi les animaux qui auraient pu, en se multipliant trop, se faire envahisseurs, se sont trouvés restreints en nombre par les changements de saisons, les inondations, les brusques changements de température, etc., et la balance numérique n’a penché en faveur d’aucune espèce, l'homme excepté.
D’autres causes de destruction existent encore pour les animaux, du moins pour plusieurs d’entre eux : les stations changent incessamment ; les marais se solidifient, et les animaux qui y vivaient meurent; certaines contrées se desséchent et deviennent arides, les montagnes dénudées, privées des forêts qui servaient de lieu de refuge aux animaux, ne peuvent plus les protéger, et ils s’en exilent. L'homme, ce puissant modificateur de la vie, change à son tour la nature des terrains, il envahit l’espace, et repousse jusque dans les déserts les fauves, s’il en est qui échappent au plomb meurtrier ; non-seulement il agit sur les animaux sauvages, mais aussi sur sa propre espèce, dont il ampute et dessèche les rameaux les moins vigoureux.
La face de la terre n’a plus cette sauvage majesté des premiers temps de la création. Elle a été conquise, et ses dominateurs en ont adouci les traits, sans toutefois lui ôter ses charmes. Si elle était abandonnée à elle-même, toutes choses redeviendraient ce qu’elles étaient autrefois : les animaux reprendraient leur place ; les plantes seraient bientôt maitresses du sol; il]y aurait en Europe des savanes, des forêts vierges, des fleuves capricieux dont les eaux ne seraient plus contenues par des digues. Personne ne reverra ce tableau des
premiers âges du monde, la nature est enchainée, et ses chaines seront de plus en plus solidement rivées. En donnant l'intelligence à l’homme, Dieu a voulu qu'il s’en servit, non pour gâter la nature, mais pour l’embellir. On admire un paysage alpestre, la vue d’un glacier, d’une cascade, d’une montagne aux sommets nuageux, mais on aime à contempler des champs soigneusement cultivés, la rivière qui coule doucement au milieu d’une riche canrpagne, les parterres émaillés de fleurs, le pampre d’une vigne étagée sur le coteau, le verger dont les arbres sont couverts de fruits, la forêt sillonnée de sentiers tracés par la main de l’homme. On a gâté la nature, dites-vous; moi je soutiens qu’elle est embellie ; si l’on en jugeait autrement, il faudrait décider que la beauté du sauvage l’emporte sur celle de l’homme civilisé, ce qu’on ne saurait admettre. La beauté, pour être parée, n’en est pas moins la beauté, et d’ailleurs, malgré les travaux infatigables des pionniers sans nombre qui défrichent le sol et changent incessamment l’antique physionomie de la terre, il est encore çà et là des pages de ce grand livre de la nature très-capables . d’exciter l’admiration de ceux qui savent y lire. Il ne faut que les chercher, et on les trouve.
2, — De la sélection naturelle et artificielle.
Le mot sélection artificielle, appliqué à l’agriculture et à l'horticulture, semble d’une grande justesse, puisqu'il s’agit de diriger la reproduction dans un but que détermine le choix pour créer des races ou les continuer, en ne faisant procréer entre eux que les animaux doués de certaines qualités, ou en ne faisant germer que les graines les plus robustes pour avoir les géants, ou les plus petites pour avoir les nains. La sélection est un art qui s’aide de la diététique ou des engrais; elle a ses regles comme l’hygiène, à laquelle elle se rattache par des points de contact nombreux. Chacun connaît tout ce qu’elle produit de merveilles ; elle donne la taille, l’'embonpoint, et jusqu’à des aptitudes particulières : chevaux de course, tau-
reaux de combat, chiens de chasse. Mais, pour conserver les races qu’elle a créées, il faut qu’elles se reproduisent entre elles; autrement la nature revient au type. Lx sélection artificielle modifie l’espèce, elle ne la change pas. Elle fait des bœufs sans cornes qui sont toujours des bœufs, des porcs ensevelis dans le tissu cellulaire qui sont toujours des porcs, des poires monstrueuses qui sont toujours des poires, des froments à épis rameux qui sont toujours des froments. Si les produits de cette industrie, qui souvent ne sont autre chose que de -véritables monstruosités, étaient transférés dans une contrée parfaitement isolée, sans qu’on eût à craindre le mélange du sang, la race produite pourrait se conserver; encore serait-ce trop s’avancer que d’assigner une durée indéfinie à cette race artificielle, toujours disposée à revenir à l’état normal.
Nous avons déjà fait remarquer ailleurs que ces mots sélection naturelle personnifiaient la nature et lui prêtaient un vouloir et des intentions qu’elle ne saurait avoir. Sans doute, elle est intelligente, mais d’une autre manière que l’homme, et quand elle opère, le but vers lequel elle tend ne nous est pas parfaitement connu. Est-ce pour perfectionner l'espèce? est-ce pour la changer? C’est là ce qu’il convient d'examiner.
Qu'il n’y ait eu qu’une création ou qu’il y en ait eu plusieurs, il est certain, pour les deux cas, que, parmi les êtres anciennement créés, un grand nombre a disparu, tantôt par des causes qui étaient en eux, tantôt par des causes extérieures. Est-ce là une sélection? Non, sans doute. Est-ce une épuüration? Pas davantage. L'espèce a péri, parce que les circonstances dans lesquelles elle s’est trouvée fortuitement étaient défavorables et qu’elles l’ont emporté sur la résistance ; mais il n’était pas dans ses destinées qu’il en fût ainsi. La durée des êtres vivants dépend des milieux qu’ils habitent : si la nature des terrains change et que leur organisation les y retienne, ils doivent mourir. Que l’on admette pour tous les individus constituant l’espèce une habitation étroitement localisée ; que le sol, de marécageux qu’il était, devienne sec, ou sec d’humide, et aussitôt la nature organique devra changer. Lorsque les mers se sont déplacées, que les marais se sont desséchés, que les terrains se sont élevés ou abaissés au-des-
sous de leur niveau ordinaire, que de vastes forèts ont été détruites ou formées, il en est résulté une grande perturbation au préjudice des animaux et des plantes, et il s’en est souvent suivi leur extinction totale. Les grands reptiles, dont les dimensions nous étonnent, les fougères gigantesques, ne pouvaient se perpétuer que sous l'empire de certaines conditions ; étaient-ellés changées, ils se trouvaient en péril de mort,
Ces changements ne sauraient être attribués à la sélection naturelle, et ce qui s’est passé et peut se passer encore n’a pour cause que les lois ordinaires de la physique du globe, qui s’exercent et se continuent sans aucune préoccupation de la vie. C’est ainsi que dut être brisée dans plusieurs de ses parties cette chaîne qui lie les êtres les uns aux autres, en laissant cependant distincts les anneaux qui la composent.
La sélection naturelle aurait pour objet, non-seulement de perfectionner l'espèce, mais aussi de la métamorphoser, ce qu’il faut bien admettre dans le système de la création à types numériquement réduits. Ce serait comme un flot qui porterait toujours la nature organique en avant. Mais où veut-on la faire aboutir? Sera-ce à l'homme, singe perfectionné, comme” le singe lui-même serait un quadrupède plantigrade amélioré, et toujours ainsi? Et l’homme lui-même, dont on abaisse ainsi l'origine, que deviendra-t-il? Sortira-t-il de lui un autre homme plus parfait physiquement? Rien n’est plus difficile à croire.
Je lis dans la traduction de l’ouvrage de M. Darwin (p. 680), qu’il est bien plus satisfait de regarder les êtres, non plus comme des créations spéciales, mais comme la descendance “en ligne directe d'êtres qui véeurent longtemps avant que les premières couches du système silurien fussent déposées. Ils lui semblent tout à coup anoblis, et ils le seraient bien moins, continue-t-il, en supposant une création distincte pour chacun d’eux. Cette opinion diffère de la mienne à certains égards. Je crois que les êtres vivants ont été créés sur un même plan ; c’est là leur seule parenté. Admettre pour le mollusque, le reptile, le poisson, l'oiseau, le mammifère, le fucus, la prêle, le palmier, le bambou, la plante bulbeuse, l'herbe et l'arbre, nne même origine, me semble tout aussi difficile à com-
prendre que leur apparition de toutes pièces sur la terre. La. création spontanée est sans doute un fait miraculeux; mais la métamorphose des espèces, qui donne lieu à des formes si heurtées, accompagnées d’aptitudes si différentes, ne le lui cède guère. C’est le temps, dites-vous, qui a produit ces merveilles. Que ne peut-on pas attendre d’une action qui s'exerce pendant des millions d’années?... Que répondre à cela? Que c’est une hypothèse, et que nul ne saurait dire ce qui peut advenir, non pas en ce sens que le temps ne change rien, mais par ce côté bien plus sérieux, que, s’il a le pouvoir de détruire, il ne semble pas qu'il ait celui de transformer.
Les plus anciens monuments historiques, les momies, les débris humains qui remontent aux époques antéhistoriques, la forme des espèces de coquilles, qui appartiennent tout à ia fois au diluvium et à la formation actuelle, semblent démontrer la persistance des formes spécifiques, et substituer ainsi la réalité à l'hypothèse.
Je lis encore dans l'ouvrage de M. Darwin qu'aucun cataclysme n’a désolé le monde entier; que jamais la succession régulière des générations n’a été interrompue ; qu’ilest permisde compter avec toute confiance sur un avenir d’une incalculable durée, et que l'élection naturelle, organisant seulement pour le bien de chaque individu, tout don physique et intellectuel, tendra à progresser vers la perfection. Peut-être est-ce s’avancer beaucoup trop de déclarer qu'aucun cataclysme n’a désolé le monde; toutefois, cela füt-il vrai, il ne faudrait rien en conclure qui soit relatif à la métamorphose des espèces, mais y trouver seulement la preuve que la création n’a pas été interrompue à la fois sur tous les points du globe. Et pourtant mème, ceci admis, il resterait encore à se demander comment il se fait que les couches fossilifères profondes (cambrienne, silurienne, dévonienne, carbonifère, permienne, jurassique), renferment toutes des organismes spéciaux, inconnus les uns aux autres. Quel fait pourrait prouver d’une manière plus décisive la pluralité des créations? Sans doute, c’est une grande et noble idée que de faire progresser la nature organique vers la perfection; mais si je comprends que l’homme, de son naturel progressif, puisse tendre vers la perfection, je
ne vois pas bien quel pourrait être le perfectionnement des végétaux ni celui de la plupart des animaux. Les plantes unisexuelles deviendront-elles hermaphrodites? auront-elles un -système nerveux et la conscience de leur existence ? Les fleurs seront-elles plus belles et les arbres plus majestueux? Les animaux deviendront-ils tous intelligents? les instincts sanguinaires s’éteindront-ils? les imperfections de forme disparaîtront-elles? Le kanguroo pourra-t-il courir avec ses jambes, harmonisées dans leurs dimensions? L’autruche pourrat-elle voler, le serpent marcher au lieu de ramper? Les mollusques cesseront-ils d’être apathiques? Voilà ce qui devient difficile à croire.’ Tout ici-bas est si bien coordonné, les plantes et les animaux sont si bien appropriés à leur manière d’être, que, si l’on peut croire à des modifications, on ne saurait affirmer qu’elles agiront dans le sens d’un perfectionnement indéfini, malgré la concurrence vitale, quoique, dans certains cas, la variété puisse remplacer l'espèce. Mais le type se conservera toujours : le mollusque restera mollusque ; l'abeille, abeille; la mousse ne deviendra pas un champignon, et le chêne ne cessera pas de porter des glands. Si l’on voulait accepter les espérances de M. Darwin, le temps produirait des formes sans nombre de plus en plus belles, de plus en plus merveilleuses, par une évolution sans fin, et cette phrase ne laisse aucun doute sur les croyances de cet auteur éminent. La nature actuelle étale plus de richesses que n’en peut contempler l'œil humain, et telle est sa beauté, qu’il ne nous semble pas possible d’obtenir d’elle mieux que ce qu’elle nous accorde aujourd’hui. En voyant cette immensité de fleurs qui s’épanouissent en nuances infinies; cette variété prodigieuse de couleurs, de parfums, de qualités si diverses ; en voyant cètte multitude d'animaux si bien organisés pour la marche, le vol, la natation, pour la vie terrestre et la vie aquatique, pour l'alimentation végétale ou animale, solide ou liquide, et tant de puissance de vie chez les êtres les plus faibles, je me demande ce qui pourrait être ajouté aux merveilles que j'admire et que je trouve à chaque pas. Mais il y a plus : serait-il bien vrai que, depuis l’apparition de la vie, les organismes ont gagné en beauté? Disons d’a-
bord, avant d'aller plus loin, que, si nous connaissons bien les êtres vivants de notre époque, il n’en est pas de même de ceux qui ont laissé dans les diverses couches du globe des témoignages de leur existence. Les organismes délicats ont été détruits, et rien n’est plus difficile que de comparer ce qui vit aujourd’hui avec ce qui ne vit plus. Si nous pouvions le faire, nous verrions sans doute que nous n’avons gagné ni en beauté ni en variété de formes. Peut-être même constaterait-on que, sur certains points, nous avons plutôt perdu que gagné. Les madrépores, les coquilles et les crustacés fossiles sont plus : compliqués de structure que les nôtres; les poissons antédiluviens n’ont rien qui les rende inférieurs aux poissons de nos mers et de nos rivières. Les reptiles se présentent avec des formes plus variées, et F’iguanodon avait trois fois au moins la longueur de nos plus grands sauriens. Nos autruches sont des naines à côté des æpyornis et des palapteryxæ des anciens terrains ; et les pachydermes qui jadis peuplaient le globe ne pouvaient être inférieurs en instincts à ceux qui vivent aujourd’hui, et ils avaient sur ceux-ci la supériorité de la taille et celle des moyens de défense.
Peu d’insectes ont été trouvés; cependant ceux qui ont été reconnus pour tels, — névroptères et orthoptères, — avaient des ailes d’une délicatesse infinie. En ce qui concerne le règne végétal, que sont nos prêles, nos lycopodes, nos fougères, à côté des genres éteints qui se rapportent à ces familles? En quoi les cycadées, les conifères, les anonacées observées dans des couches plus ou moins profondes, diffèrent-elles des nôtres? Quelles sont donc les qualités nouvelles, taille, forme, beauté, qui puissent nous donner la supériorité sur les productions fossiles des deux règnes? Que serait-ce si nous connaissions mieux les anciennes faunes et les anciennes flores?
Combien il est difficile d'admettre, avec M. Darwin, qu’un jour la nature vivante sera si bien modifiée, qu’il ne restera plus rien des formes actuelles, et que celles qui seront reproduites leur seront supérieures dans l’ensemble de leurs formes et la perfection de leurs organes. Quel résultat merveilleux de ce polymorphisme, et de quelle puissance de transformation
aura été doté ce progéniteur unique, père de toute la nature vivante !
L'opinion qui soutient l’origine des êtres par types réduits se rend compte de la création de la manière suivante. Un prototype, ayant été formé, aurait produit par divergence ou bifurcation deux rameaux pour chacun des deux règnes; ces types d’ordres secondaires auraient formé d’autres types, par exemple ceux que nous connaissons comme embranchements, et toujours ainsi pour arriver aux classes, aux ordres et aux genres, non brusquement, mais en vertu du temps et par des transitions ménagées. La nature n’eût rien fait de stable, et ce provisoire durerait encore, L'œuvre des siècles aurait pour résultat de perfectionner les êtres vivants. Les modifications produites seraient toujours avantageuses aux organismes chez lesquels ces changements d’état s’opéreraient.
Deux causes agiraient dans ce sens : la sélection naturelle et la concurrence vitale, c’est-à-dire la lutte des forts contre les faibles, ces derniers devant disparaître par insuffisance dans les moyens de résistance. Ces résultats ne sont pas trèsévidents à nos yeux, en raison de la lenteur avec laquelle ils se produisent. Nous vivons trop peu pour qu’il nous soit possible de les apprécier.
La nature vivante, dit toujours M. Darwin, a changé, elle change, elle changera. S'il nous était permis de revivre dans quelques centaines de siècles, nous lui trouverions une autre physionomie; à peine verrions-nous quelques espèces de plantes et d'animaux ayant pu échapper à ces métamorphoses.
Comment, continue-t-il, se sont opérées et comment s’opèrent encore ces transformations? Par l'espèce, qui forme des races destinées à la remplacer, parce qu’elles sont plus robustes, moins imparfaites, en un mot améliorées. Si une plante ou un animal produit accidentellement des individus modifiés en mieux, aussitôt la sélection s’en empare. Toute modification, si elle est avantageuse, ajoute à la résistance vitale; l'être qui en a été doté résiste donc : il vit, non pour rester tel qu’il a été modifié, mais pour se modifier encore, former des races de races, et toujours ainsi, de manière à s’éloigner de plus en plus du type primitif; si bien que, de dé-
viations en déviations, il devient méconnaissable. Dans ce mouvement ascensionnel, il peut parcourir une longue route et devenir, suivant l’acception scientifique, une espèce, cette espèce un genre, et ce genre, l’action modificatrice continuant, mériter de passer dans un ordre et dans une classe qui le séparent, par un intervalle immense, du type dont il est sorti, toute parenté entre les fils et la mère ayant disparu.
Que devient l'espèce de laquelle sont nées toutes ces formes? Elle peut continuer à vivre, et accidentellement aussi se modifier pour constituer d’autres races qui divergeront à leur tour et revêtiront des caractères spéciaux. Ainsi, plus de causes finales : des circonstances accidentelles, la nature livrée au hasard. Nous n’en jugerons pas ainsi : tout ce qui se passe sur la terre est le résultat de lois; si elles paraissent changer, c’est uniquement que nous n’en connaissons pas toute la portée. Ce qui arrive par hasard peut se manifester une ou deux fois, mais non de telle sorte que la nature organique y soit soumise.
Examinons la sélection dans les effets qu’elle peut produire sur les plantes et les animaux.
Les plantes fixées au sol sont, plus que les animaux, soumises à l’action de la concurrence vitale. Quoiqu’elles aient souvent des agents de dissémination, — ailes et aigrettes, — elles tombent dans des terrains déjà occupés, dans des terrains incultes, dans l’eau, sur des pierrailles, etc. Dans ce trajet, elles deviennent souvent la proie des oiseaux granivores; de plus, quand elles s'arrêtent sur une terre qui leur convient, elles restent à la surface et ne germent pas. La concurrence vitale s’exerce par les plantes vivaces au préjudice des plantes annuelles, et par les plantes ligneuses au préjudice des plantes vivaces. La durée est ici victorieuse. plantes annuelles n’ont qu’une possession temporaire du terrain; il appartient à celles dont la vie se prolonge. Voilà ce qui limite le nombre des végétaux. La privation d’agents de locomotion rend assez difficile l’action de la sélection naturelle ; elle est en sens inverse de la durée, c’est-à-dire qu’elle semble plus facile pour les plantes annuelles que pour les autres, en raison de la rapidité avec laquelle se succèdent les générations. C’est par le pollen que s’opèrent les modifications et que peuvent se former
des races, fl favorise des croisements qui se perpétuent; ce ne sont, à vrai dire, que des variations et non des hybrides proprement dits. De même qu’il existe parmi les animaux des espèces plus flexibles les unes que les autres, — chien, pigeon, — de même il existe des espèces de plantes qui se prêtent plus que les autres à la variation. C'est donc la graine modifiée par l’action d'un pollen étranger qui ferait dévier l'espèce et qui l’éloignerait du type primitif. Sans nul doute, il existe dans les flores un grand nombre de formes qui ne sont que des divergences de types primordiaux. Pour s'en convaincre, il suffit de constater que, dans certaines familles, les genres sont plus faiblement unis que dans d’autres : tels sont les labiées, les crucifères, les chicoracées, les lichens.
Les arbres, d’ailleurs bien moins nombreux en espèces que les herbes, se prêtent aussi difficilement aux variations, et ceux de nos forêts gardent tous leur caractère aussi bien sous les tropiques que dans nos climats. Si nous considérons l'arbre comme produisant une herbe annuelle, il devrait arriver à ses fleurs ce qui arrive à celles des plantes herbacées : elles pourraient former des variations. On n’en connaît que bien peu d'exemples dans l’ordre naturel. Comme les arbres des forêts vivent par groupes, et que souvent une seule essence couvre d'immenses territoires, les graines produites restent confinées et ne trouvent guère de terrain où elles puissent germer. La sélection naturelle peut avoir une action plus marquée sur les végétaux cellulaires, surtout par la différence d’action des milieux où croissent ces plantes. Pourtant, malgré l’extrôme délicatesse de leurs formes, elles conservent trèsbien leur individualité, et, si on ne la trouve pas toujours dans les organes de nutrition, on peut facilement s'assurer qu’elle existe dans les organes reproducteurs, variés à l'infini.
Comment comprendre que le règne végétal se modifie et se
‘perfectionne? Sera-ce en perdant l'irrégularité de forme de
certaines fleurs? Mais ne serait-ce pas leur enlever ce qui en fait le charme? Que peuvent-elles perdre? que peuvent- ‘elles gagner? Si les siècles agissent sur les plantes, ils en feront autre chose, sans faire mieux. Supposez qu’elles soient toutes robüstes et de même port, avec des fleurs également