I. Summ. theol., I p., q. ixx, a. i, ad
afin de se mettre à leur portée, s'est exprimé de la façon en usage chez les hommes (humano more). »
Donc, d'après l'enseignement du Souverain Pontife, lorsque les écrivains sacrés nous parlent des choses de la nature, il faut les entendre parfois dans un sens figuré; d'autres fois, il faudra comprendre simplement qu'ils parlent le langage des hommes de leur temps, langage répondant plus souvent aux apparences sensibles qu'à la nature intime des choses. Et c'est dans ces règles d'interprétation qu'il faut chercher l'explication des contradictions apparentes entre le langage de l'Écriture Sainte et celui des sciences modernes.
Nous avons dit tantôt que Léon XIII a limité luimême le sujet de ce que nous avons nommé le principe fondamental; il n'est donc pas permis de l'étendre davantage, du moins en vertu de l'autorité du Souverain Pontife. On s'est demandé s'il en va de même des règles d'interprétation que nous venons de résumer.
Je pense que oui, en ce qui concerne le langage conforme aux apparences, qu'ont pu employer les auteurs sacrés. Le langage conforme aux apparences a, en effet, une application très spéciale, lorsqu'il s'agit des choses de la nature sensible, où il y a lieu de distinguer entre le phénomène et le noumène : et c'est bien ainsi que saint Thomas, dont Léon XIII invoque l'autorité, entend la chose. Le contexte indique d'ailleurs clairement, quoi qu'on en ait pu dire, que c'est exclusivement dans ce sens que l'entend également Léon XIII. Du reste, la Commission Biblique s'est occupée plus récemment ex professo de la question des « apparences historiques », et c'est dans les Réponses de la Commission Biblique, et non dans l'Encyclique de Léon XIII, qu'il faudra chercher désormais la règle précise à suivre en cette matière.
Par contre, je pense que l'on peut étendre, par voie de déduction logique, à d'autres questions, et spécialement aux questions d'ordre historique, les deux autres règles, à condition, bien entendu, qu'on les applique avec discernement. Il est clair, en effet, que l'on ne pourrait excuser l'Écriture Sainte d'erreur, lorsque, parlant des choses de la nature, elle emploie un langage figuré ou un langage conforme à l'usage des hommes, si pareille excuse ne vaJait pas également pour d'autres objets. Car, quel que soit l'objet dont ils traitent, les écrivains sacrés parlent le langage humain, qui comporte l'emploi de figures de tout genre ; et ce n'est pas seulement lorsqu'ils parlent des choses de la nature, qu'ils sont hommes de leur pays et de leur temps et parlent à des hommes de leur pays et de leur temps.
D'où nous pouvons conclure que, quel que soit le sujet traité, la véracité qu'il faut revendiquer pour les livres saints ne consiste pas nécessairement en une adéquation parfaite entre le sens grammatical des phrases et l'objet traité: mais que la vérité des livres saints est suffisamment sauvegardée, du moment où, il existe, entre le texte sacré et l'objet, une ressemblance telle que l'écrit puisse être réputé véridique, d'après les exigences ordinaires du langage humain, et plus spécialement d'après les exigences du langage de l'époque et du pays oîi le livre a été composé.
N'ayant pas à donner un cours d'introduction générale à l'Écriture Sainte, je dois me borner à énoncer cette formule, sans la développer. Néanmoins, comme la question de l'origine des espèces, tout en appartenant aux sciences naturelles à raison de la méthode, est cependant aussi d'ordre historique, si l'on comprend sous le nom général d'histoire le récit des événements qui se sont succédés dans le temps, je tiens encore
à faire remarquer que l'histoire admet toutes les formes de langage figuré, même l'allégorie pure. Peut-on tracer une histoire de Napoléon, avec une plus saisissante vérité que ne l'a fait Barbier, dans la mieux connue de ses iambes ^ ? Ou, si vous me permettez de citer encore un exemple qui sera peut-être pour nous d'un intérêt plus immédiat, peut-on mieux peindre l'œuvre de la civilisation des barbares conquérants par l'Église des Gaules, que ne le fait la chanson du Bon Roi Dagobert? Le premier couplet dessine, d'un trait de maître, la situation. Les barbares, quoique convertis, — et depuis longtemps, — au christianisme, n'étaient encore capables de rien de bon, quand on les abandonnait à eux-mêmes. Ce n'est qu'en se soumettant aux leçons et aux réprimandes de l'Église gaUo-romaine qu'ils ont fini par apprendre à se comporter en gens civilisés; et cela petit à petit, comme le fait sentir la multiplicité des couplets, qui met bien en lumière la patience et l'inlassable persévérance des moines et des évêques travaillant à assouplir ces âmes rudes, toujours sujettes à se laisser entraîner de nouveau par leurs instincts incultes. — A l'inverse du Napoléon de Barbier, histoire figurée, mais écrite pour des esprits cultivés, la chanson du Bon Roi Dagobert est de l'histoire figurée et populaire : aussi, les invraisemblances et les anachronismes n'y ont rien de déplacé. Mais, sous cette forme figurée et populaire, elle raconte une histoire vraie et très édifiante. — Les décisions de la Commission Biblique au sujet des premiers chapitres de la Genèse nous enseigneront tantôt qu'un écrit inspiré peut appartenir à ce genre de littérature. Mais revenons à l'Encyclique de Léon XIIL
I. O Corse à cheveux plats, que ta France était belle, Au grand soleil de messidor.
C'était une cavale indomptable et rebelle, etc.
Après nous avoir proposé les règles qu'il convient de suivre pour interpréter les textes bibliques qui parlent des choses de la nature, le Souverain Pontife nous met en garde contre l'abus de l'argument patristique en pareille matière. Voici comment il s'exprime à ce sujet :
« Mais de ce que l'Écriture Sainte doit être énergiquement défendue, il ne s'ensuit pas que l'on doive suivre également toutes les opinions que chacun des Pères ou des exégètes postérieurs ont émises en l'interprétant. Il peut arriver, en effet, qu'en expliquant, d'après les opinions de leur époque, les passages où il s'agit des choses de la nature, leurs jugements ne soient pas tellement vrais, qu'il ne s'y rencontre des propositions qui ne se justifient plus aujourd'hui. C'est pourquoi, il faut distinguer soigneusement, dans leurs interprétations, ce qu'ils donnent comme appartenant à la foi ou comme ayant avec elle un lien étroit, et ce qu'ils . enseignent d'un accord imanime; car, « dans les choses qui ne sont pas de nécessité de foi, il était permis aux saints, aussi bien qu'à nousmêmes, de différer d'opinions », comme le dit saint Thomas ^. »
Le Concile de Trente ^ et le Concile du Vatican ^ avaient enseigné que, dans les questions de foi et de mœurs qui concernent l'édification de la doctrine chrétienne, il n'est pas permis d'interpréter l'Écriture Sainte contrairement à l'enseignement unanime des Pères. Bien que cette formule soit très claire et que tous les théologiens l'interprètent dans le sens que lui donne Léon XIII, il n'a pas manqué cependant d'esprits chagrins, qui ont voulu en abuser, précisé-
1, In II Sent.. Dist. ii, q. i, a. 3.
2, Sessio IV, Decretum de edittone et usu sacrorum hbrorum.
3, Sessio III, cap. 11.
ment pour limiter la juste liberté des naturalistes catholiques. C'est ce zèle mal entendu que Léon XIII réprouve, et. afin d'éviter désomiais toute équivoque, il enseigne formellement que l'autorité des Pères ne peut être invoquée comme définitive qu'à deux conditions :
10 II faut qu'ils donnent leur interprétation comme appartenant à la foi ou ayant avec elle un lien étroit ;
2° Il faut qu'ils l'enseignent d'un accord unanime.
11 est vrai que les théologiens entendent généralement cet accord unanime dans le sens d'une unanimité morale: mais ils ont soin d'ajouter que les suffrages des Pères doivent être, non comptés, mais pesés : de telle sorte que, si un Père possède, soit absolument, soit dans une matière déterminée, une autorité très grande, son opinion peut contre-balancer l'autorité de tous les autres. Il n'est pas sans intérêt de dire, à ce propos, que saint Thomas d'Aquin ^, qui pensait, d'ailleurs erronément, que saint Augustin est le seul parmi les Saints Pères à entendre les six jours de la Genèse dans un sens allégorique, a cru néanmoins pouvoir préférer le sentiment d'Augustin à ce qu'il nomme « le sentiment des autres saints ». Et Léon XIII proclame, à son tour, la prééminence de saint Augustin, lorsque, énumérant, dans un autre passage de son Encyclique, les Pères qui se sont illustrés par les meilleurs travaux sur l'Écriture Sainte, il place au tout premier rang des occidentaux, saint Augustin et saint Jérôme : « Augustin, à cause de son admirable perspicacité à découvrir le sens de la parole divine et de l'abondant usage qu'il en a fait pour la défense de la vérité catholique; Jérôme, que sa science unique de la Bible et les immenses tra-