Comnuntarium in Librum Geneseos, t. I, p
maux foisonnants, ou que les eaux serpentent d'animaux serpentants, jeu de mots que j'ai cherche à rendre, quoique imparfaitement, en traduisant : que les eaux fourmillent d'animaux fourmillants V Mais, comme si l'auteur avait prévu l'abus que l'on ferait au xix® siècle de sa coquetterie littéraire — et le Saint-Esprit l'avait certainement prévu, — il a soin de s'exprimer de manière à réfuter d'avance l'interprétation concordiste. Au cinquième jour, en effet, il ne se contente pas d'affirmer, comme au troisième ou au sixième, la production des groupes vivants dont il s'agit, selon leurs espèces, c& qui signifie déjà, comme nous l'avons vu : de toutes les sortes. Ici, il use d'un pléonasme : « Et Dieu créa, dit- il... tous les animaux serpentants dont foisonnent les eaux, selon leurs espèces, et tous les volatiles ailés, selon leurs espèces. » Or, si l'on en croyait les concordistes, aucun des animaux qui serpentent aujourd'hui les eaux ne ferait partie de l'œuvre du cinquième jour. Et il tn serait de même des oiseaux; car, au dire des naturalistes, les oiseaux d'aujourd'hui n'ont plus de dents, comme en avaient les oiseaux et autres volatiles de l'ère mésozoïque.
Mais, laissant même de côté cette considération, constatons simplement que l'Hexaméron place au cinquième jour l'apparition des poissons. Or le Dévonien, le Carbonifère et le Permien possèdent déjà de très belles faunes ichthyologiques ; au point qu'on a parfois désigné l'ensemble de ces périodes du nom à'ère des poissons.
Nous pourrions nous en tenir là; car je ne crois pas qu'il faille être très érudit en paléontologie pour se rendre compte que les mammifères du commencement de l'ère tertiaire ne se classaient pas en animaux domestiques, animaux sauvages et rampants de la terre.
Mais on pourrait objecter que la première partie du sixième jour s'étend jusqu'à la création de l'homme, et qu'à ce moment devaient exister les espèces animales destinées à devenir domestiques. J'ajouterai donc que la plupart de nos espèces de mammifères domestiques, — et je prends ici le terme espèce comme opposé au terme de simple variété, — la plupart de nos espèces domestiques, dis-je, sont des produits de l'industrie humaine, et sont, par conséquent, postérieures à l'homme. Sans doute, leur origine se perd dans la nuit des temps préhistoriques. Mais, pour certains d'entre eux cependant, on a pu suivre, pièces en mains, le mécanisme de leur production.
Peut-être ceux d'entre vous qui se sont tenus au courant de l'état des sciences exégétiques ou géologiques me reprocheront-ils de m' être attardé trop longtemps à montrer le néant des théories concordistes. Ils savent, en effet, que ces théories n'existent plus aujourd'hui que de nom, et que leurs partisans en sont arrivés, de concession en concession, à admettre que les jours-périodes ne correspondent pas à la première apparition des végétaux ou des groupes d'animaux assignés à chacun de ces jours, mais au temps pendant lequel ces groupes ont présenté leur plus grand développement ; que les jours-périodes peuvent, en outre, se pénétrer mutuellement : enfin que l'histoire réelle de l'univers ne donne pas plus de fondement au nombre six, qu'à im nombre quelconque, le nombre six ayant été choisi par le Saint-Esprit uniquement dans le but de recommander le repos du sabbat. Mais la théorie concordiste a été inculquée à la plupart d'entre nous par nos professeurs de Religion ou d'Apologétique, et elle est encore conservée dans les manuels d'Apologétique que l'on met, sans doute, dans les mains de vos
è4 LE DARWINISME
enfants. C'est pourquoi je n'ai pas cru inutile de vous montrer, en quelques mots, que, sous quelque forme qu'elle se présente, elle est insoutenable. — Il est parfois nécessaire de donner le coup de pied de l'âne au lion mourant.
Quoi qu'il en soit, je crois avoir établi que l'examen détaillé du récit de l'Hexaméron confirme ce que nous avait appris la considération de l'intention principale de l'auteur, ainsi que l'étude de la signification du terme '■,rr>, secundum speciem suam; c'est-à-dire que le premier chapitre de la Genèse attribue directement à Dieu l'origine de toutes les formes de la flore et de la faune actuelle, y compris les variétés domestiques. Sans doute, Moïse ne donne pas le recensement complet de cette faune et de cette flore; mais, si ses affirmations ne portent explicitement que sur les groupes qui intéressaient davantage les lecteurs immédiats, il est clair qu'elles s'étendent implicitement à toutes les formes existantes. Il en serait tout autrement, comme nous l'avons vu, si l'on traduisait avec le P. Brucker : Dieu fit un certain nombre de plantes herbacées, un certain nombre d'arbres fruitiers, etc. J'ai dit toutes les formes actuelles, parce que Moïse ne parle que de la nature actuelle, la seule que ses lecteurs connussent et qu'il connût lui-même; et le Saint-Esprit n'a pas voulu enseigner par Moïse qu'il a existé jadis des formes aujourd'hui disparues. Il n'en est pas moins vrai que, du moment où la science nous a fait connaître l'existence de formes fossiles, nous devons leur étendre la même conclusion. Je crois donc pouvoir dire que V enseignement infaillible de la Genèse nous oblige à rapporter directement à Dieu l'origine de toutes les formes végétales ou animales, quelles qu'elles soient, qu'on les nomme espèces ou qu'on les nomme variétés.
Ile PROPOSITION
Le texte sacré ne permet pas de conclure que V apparition des espèces soit due à une intervention spéciale de Dieu.
Mais cette conclusion ne condamne-t-elle pas directement notre thèse et ne nous force-t-elle pas à abandonner toute théorie, même mitigée, d'évolution naturelle?
Il en serait ainsi, en effet, si sous ce nom nous entendions l'évolutionnisme athée et matérialiste. Mais l'évolutionnisme scientifique n'a rien de commun avec ces théories anti- philosophiques ; et c'est du Darwinisme de Darwin, qui est une théorie scientifique, que j'ai à vous entretenir.
Or, si nous étudions le texte sacré, soit par nos propres lumières, soit éclairés par l'enseignement des Saints Pères, nous arriverons à la conclusion que j'ai énoncée dans ma seconde proposition, à savoir que rien dans le texte sacré ne permet de conclure que l'apparition des espèces soit due à ce que l'on nomme une intervention spéciale de Dieu.
Pour établir la vérité de cette proposition, nous examinerons d'abord la valeur des termes qu'emploie l'auteur sacré pour rapporter directement à Dieu l'origine des formes végétales et animales; puis nous verrons si le contexte ne nous oblige pas, comme on l'a prétendu, à admettre ces interventions spéciales de Dieu.
A. Valeur des termes rapportant directement à Dieu l'origine des formes végétales et animales.
Que les termes rapportant à Dieu l'origine des formes végétales ou animales n'excluent pas l'intervention des causes secondes, cela résulte déjà indirectement de ce que nous avons dit au sujet de l'origine des variétés
domestiques, que l'Écriture Sainte attribue à Dieu, au même titre que celle des espèces sauvages. Mais, il est facile d'établir directement cette proposition, en remarquant que la Bible attribue régulièrement à Dieu tous les phénomènes de la nature, sans aucune réserve et dans des termes non moins expressifs que ceux que nous avons lus au premier chapitre de la Genèse.
S'il pleut, c'est Dieu qui pleut du haut du ciel ^ C'est Dieu que envoie le vent ^ qui fait tomber la neige comme des flocons de laine, qui répand le gîvre comme de la cendre, qui, dans la grêle, projette la glace par menus fragments, et c'est de Dieu aussi que vient le froid intolérable de l'hiver. Mais, sur sa parole et sous l'action de son souffle, glace et neige fondront, et les eaux recommenceront à couler^. C'est Dieu qui forme l'enfant dans le sein de sa mère depuis la toute première origine jusqu'à la complète organisation de son corps *, et c'est encore Dieu qui le tire du sein maternel pour le mettre au jour ^. Si les sauterelles dévastent une région, c'est que Dieu leur ordonne de le faire * ; c'est Dieu qui envoie les bêtes sauvages pour dévorer le bétail ' ; c'est Dieu qui amène les Assyriens et les Chaldéens contre Israël et contre Juda ^, comme c'est lui qui a envoyé Joseph en Egypte pour le salut de ses frères * ; et, si un homme tue accidentellement un