‹ Le Darwinisme au point de vue de l'orthodoxie catholiqueChapitre 30 sur 65 · I. 76td.,"pp · texte numérisé non relu

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?. Loc. cit., p. 572,

voir très clairement que le livre saint dit exactement le contraire de ce qu'entend lui faire dire le P. Brucker? Et saint Thomas d'Aquin, qui a pesé les différentes opinions, est-il aussi, aux yeux de P. Brucker, tout à fait dépourvu de bon sens ? Il est vrai que saint Thomas considère seulement comme plus raisonnable ^ l'interprétation que le P. Brucker juge si absurde. Mais, si saint Thomas ne rejette pas absolument l'interprétation admettant une succession réelle, ce n'est qu'à condition que l'on prenne, dans un sens extrêmement impropre d'autres propositions de l'Hexaméron : par exemple que, par la formation du soleil au quatrième jour, en entende simplement que le soleil a commencé alors son mouvement propre le long de l'écliptique ^. Il est bon d'ajouter aussi que, si la persuasion de saint Thomas est moins absolue que celle de saint Augustin, c'est peut-être parce que saint Thomas ne lisait pas la version grecque de la Genèse, qui, pour les premiers chapitres, est beaucoup moins inexacte que la vulgate latine.

1. In II Sent., Dist. xii, a. 12; cfr. ibid., a. 3. in fine corpons articuli. Dans ce dernier passage, S. Thomas montre que l'on peut tenir le sens figuré de la succession des œuvres de l'Hexaméron sans admettre pour cela l'explication idéaliste que saint Augustin a proposée avec doute dans son De Genesi ad litteram. C'est, en somme, la thèse que nous défendons ici.

2. Summ. theol., I p., q. LXVli, a. 4, ad 3""; Cf. In II Sent., Dist. XV, q. I , a. I et 2, où l'on verra que les actions spéciales des astres dépendent de leurs mouvements, de leurs conjonctions et autres rapports de position. Les deux expressions employées par S. Thomas, dans la Somme Théologique (l. c, ad 2^ et ad 3™), sont donc réellement synonymes pour lui et reviennent à dire que, si l'on admet une succession réelle des six jours, les astres, qui existaient tous dès le premier jour et qui se mouvaient suivant le mouvement général du ciel, n'ont rien reçu le quatrième jour, sinon leurs mouvements propres sur la sphère céleste. Voir aussi De Potentia, q. 4, a. 2, où S. Thomas traite la question d'vme manière plus développée.

Quoi qu'il en soit, et à supposer même, — ce qui n'est pas mon avis, — que la question, à l'époque de saint Augustin, ne fut pas aussi claire que le pensait ce grand Docteur, il n'en est plus de même aujourd'hui. Si les progrès des sciences exégétiques et des sciences naturelles ont fait abandonner l'un ou l'autre des arguments par lesquels les anciens Pères montraient que la succession des jours génésiaques est purement figurée, par contre ces progrès ont donné plus de force à la plupart de leurs argmnents, et y ont ajouté des preuves nouvelles et tout à fait démonstratives. Nous en avons dit assez pour faire entendre en quelle mauvaise posture se trouve, vis-à-vis des sciences géologiques, l'interprétation des six jours dans le sens d'une succession réelle. Mais les sciences géologiques ne sont pas seules en cause; et, afin de mieux faire ressortir la chose, je veux désormais faire complètement abstraction de la géologie, pour ne plus envisager la question qu'aux points de vue qui étaient à la portée des Saints Pères. Je ne me bornerai cependant pas à traduire leurs arguments. Je les ai recueillis religieusement, spécialement dans les écrits de saint Augustin; mais je leur donnerai parfois une forme plus moderne.

Fermons donc le grand livre de la terre, oublions tous ses enseignements sur l'histoire du passé; et, pour connaître le véritable sens du livre divin, n'ayons plus devant les yeux que ce livre seul ; mais étudions-le sans idée préconçue, et guidés par l'exemple des Saints Pères.

La première question qui se pose est celle-ci : les six jours de l'Hexaméron peuvent-ils signifier des périodes, différant de nos jours civils?

A cette question, la tradition tout entière répond négativement. Un bon nombre de Pères et de Docteurs interprètent dans un sens figuré la succession des six

jours; mais tous les Pères et tous les Docteurs, tous les théologiens et tous les exégètes, qui, avant le xix® siècle, ont admis, soit comme vraie, soit comme probable, une succession réelle dans le temps, entendent cette succession comme comportant en tout six jours civils, ni plus, ni moins.

Je ne prétends pas attribuer un caractère doctrinal à cette unanimité. La question n'est pas de nécessité de foi et, pendant une partie du xix® siècle, l'hypothèse des jours-époques a prévalu, parce que l'on avait cru pouvoir faire concorder par ce moyen les enseignements de la Bible avec ceux de la Géologie. Vous savez d'ailleurs que la Commission Biblique laisse la question libre.

Mais l'exégèse moderne a repris la question, et elle a pleinement confirmé le jugement de la vénérable antiquité : montrant ainsi, une fois de plus, combien il est dangereux de vouloir lire un texte à travers des idées préconçues.

On a donc examiné d'abord avec grand soin les innombrables textes de la Sainte Écriture où se rencontre le mot D'il (jour) : on a analysé la signification de ce terme dans chacun de ces passages et classé les différentes significations; et le résultat de ce long travail a été que pas un seul passage ne permet de justifier l'hypothèse des partisans des jours-périodes. Sans doute, le terme tsi'' peut reporter le lecteur à une époque déterminée ou indéterminée, comme dans les expressions : « Au jour où Jéhovah Dieu fit le ciel et la terre »; « au jour où je t'ai invoqué, tu m'as exaucé » ; mais l'expression est alors simplement symonyme de « lorsque ». Le terme oi'' peut se rapporter aussi à un état : « Ne me cache pas ton visage, au jour de ma détresse », dit le psalmiste ; et je pourrais ajouter encore quelques significations analogues. Mais

le rtwt O'i'' employé au singulier pour désigner une CERTAINE DURÉE DE TEMPS, que Cette durée soit d'ailleurs déterminée ou non déterminée par le texte, ne peut jamais signifier que deux choses : ou bien ce que nous nommons un jour de 24 heures, ou bien le temps qui s'écoule depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Et, quand je dis au singulier, j'entends la forme grammaticale du singulier, et je n'exclus pas les cas, si fréquents en hébreu, où la forme du singulier est employée dans un sens collectif. Quant à l'emploi du mot au pluriel c^:^ (Yâmîm), il ne fait que confirmer la conclusion. Le mot oi"' a, en somme, exactement les mêmes sens que le mot « jour » en français, sauf quelques expressions spéciales, comme « le jour de Dieu », que nous traduirions par le jour du Jugement. Les seules périodes que puisse signifier le terme a*'' sont donc, ou bien le jour de vingt-quatre heures, ou bien la partie de cette période pendant laquelle le soleil demeure au-dessus de l'horizon.

A plus forte raison, ne peut-on appeler six jours une suite de six périodes successives, ni énumérer ces périodes en les désignant comme premier, deuxième, troisième jour, etc., autrement que pour signifier des jours dans le sens propre du mot.

L'auteur sacré a d'ailleurs eu soin de déterminer mieux encore sa pensée, en répétant après avoir décrit l'œuvre de chaque jour : puis vint un soir, puis vint un matin : premier jour;... puis vint un soir, puis vint un matin : second jour;... et ainsi de suite.

Aucun doute n'est donc possible sur la signification des six jours : le texte sacré nous décrit la succession de six jours proprement dits, Dieu terminant chaque soir son travail journalier, pour le recommencer le lendemain matin : jusqu'au septième jour exclusi-

vement, où Dieu se repose. Toute la question est de savoir si cette description doit être comprise au sens propre, ou si l'élément chronologique doit être considéré comme- appartenant aux éléments figurés du récit. C'est de cette façon que la question s'est posée depuis les anciens Pères, jusqu'au second quart du XIX® siècle, et elle ne peut raisonnablement se poser autrement.

Mais, diront peut-être quelques concordistes i, c'est bien ainsi que nous l'entendons. Nous sommes prêts à concéder qu'au sens grammatical et lexicologique, le texte nous parle de six jours naturels, et nous prenons, aussi bien que vous, ces jours au sens figuré. Seulement nous prétendons que ce qui est figuré par chacun de ces jours est une période, un des jours de travail de Dieu, jours de travail qui n'ont pas nécessairement la même durée que les jours de travail de l'homme. Mais nous conservons, du moins, la « successivité » de ces périodes ; et ainsi notre interprétation est moins hardie que celle de saint Augustin.

Cette manière de prendre position est, en effet, plus spécieuse. Du moment où vous concédez que le terme Yôm ne signifie période, ni au sens propre, ni par synecdoque ou par catachrèse; mais que ce terme est pris dans un sens métaphorique ou allégorique, nous sommes d'accord sur le point de départ; et je ne nie pas qu'il soit permis de chercher, comme l'a fait saint Augustin lui-même, si, en dehors de sa signification naturelle, comme élément de figure, ce terme ne présente pas quelque sens caché ^. Mais saint Augustin cherche à découvrir ce sens en scrutant le texte sacré,

1, C'est ainsi que le P. Brucker conçoit la chose.

2. Les opinions de S. Augustin sur ce sens caché ont beaucoup varié pendant sa longue carrière, et il n'a jamais proposé aucune d'elles qu'avec doute. Ce doute a persisté jusqu'à la fin

et il propose ensuite modestement le sens qu'il croit y avoir découvert sans oser en affirmer l'exactitude, craignant, s'il en agissait autrement, de substituer sa pensée propre à celle du Saint-Esprit. Chez vous, je ne vois rien de pareil. Pour ne pas admettre votre hypothèse, il faut avoir fermé le livre sacré et oubUé tout ce qu'il contient. Et cependant votre hypothèse est purement arbitraire et n'a aucun fondement dans le texte sacré. Du moment où vous admettez que les jours appartiennent à l'élément figuré de l'Hexaméron, de quel droit affirmez- vous qu'ils représentent une succession réelle? Et puis, êtes- vous bien sûr d'être moins hardi que saint Augustin, quand vous attribuez tme successivité réelle, dans le temps, aux jours de travail de Dieu?

Ceci nous amène au premier argument ^ de saint

de sa vie, comme on le voit dans les notes qu'il a écrites au cours de la révision de ses œuvres, sous le titre de Retractationes, et dans la publication, presque à la veille de sa mort, du Liber imperfectus. Par contre, depuis son premier ouvrage sur la Genèse (De Genesi contra Manichaeos), jusqu'à la fin, il s'est toujours montré pleinement convaincu de cette vérité que les six jours de l'Hexaméron ne peuvent représenter une succession réelle des œuvres de la création ; sa persuasion à ce sujet a seulement augmenté, à mesure que l'étude de plus en plus approfondie du texte sacré en faisait éclater plus clairement l'évidence à ses yeux. C'est donc une grave erreur de faire dépendre du système proposé avec doute dans De Genesi ad litteram cette doctrine constante de S. Augustin, que le saint Docteur appuie sur des preuves inéluctables. S. Thomas d'Aquin avait exprimé clairement la chose, en montrant (In II Sent., Dist. xii, q. i, a 3) qu'on peut admettre que la succession décrite par la Genèse ne répond en réalité qu'à une simple classification, sans admettre pour cela le système proposé par S. Augustin sur la connaissance, par les anges, des oeuvres de la création. Il est regrettable que les auteurs modernes aient perdu de vue cette sage remarque du Docteur angéUque.

I . Dans ce qui suit, nous laissons complètement de côté les arguments de saint Augustin qui montrent directement que les

Augustin contre la réalité de la succession des six jours. En en modifiant un peu la forme, pour laisser de côté ce qui s'y trouve d'étranger à notre sujet, nous l'exposerons de la manière suivante.

I. Au commencement de la Genèse, Dieu figure comme seul acteur, et il agit, parle et pense dans le temps, à la façon d'un homme. Il dit : que la lumière soit ; et la lumière fut. Puis, il voit que la lumière est bonne. Puis, il sépare la lumière des ténèbres et il nomme la lumière «jour» et les ténèbres «nuit». Puis vient le soir, puis le matin, et Dieu recommence une même succession d'actes, pendant six jours consécutifs. Après quoi, ayant terminé son travail, il se repose le septième jour. A moins d'errer grossièrement sur la nature de Dieu, il est clair que tout ce qu'il y a d'anthropomorphique dans cette mise en scène, disons, si vous voulez, dans cette mise en scène théâtrale, est figuré. Et l'élément chronologique se présente, au premier chef, comme figuré; car Dieu n'est pas dans le temps.

On objectera, sans doute, que Dieu est représenté de même, dans des passages de la sainte Écriture, qui sont historiques, même au point de vue chronologique. Oui, répond Saint Augustin; mais là. Dieu n'est pas le seul acteur. S'il y a un homme pour entendre sa parole, il est vrai, en un certain sens ^, que Dieu parle dans le temps ; car c'est dans le temps que l'homme perçoit la parole divine. Mais, s'il n'y a

jours de l'Hexaméron ne peuvent être des jours de 24 heures. Néanmoins, d'après ce que nous avons dit plus haut, ces arguments prouvent indirectement que ces « jours i> ne peuvent avoir !e sens d'une succession réelle quelconque. C'est ce qu'avait fort, bien compris saint Augustin. >. I. Cela est vrai esactcmenl dans le sens où il est vrai de dire que Dieu crée pu produit dans le temps.

aucune créature existant dans le temps pour l'entendre, il n'est vrai en aucun sens que Dieu parle dans le temps. Or la succession des pensées et des paroles de Dieu, et la réalisation de ses différentes œuvres, se succèdent de telle sorte dans le récit, que le Saint- Esprit semble nous avertir par là que tout l'élément chronologique de ce récit est figuré.

II. Le second argument qui s'oppose à l'interprétation des six jours dans un sens littéral et, en général, dans tout sens qui suppose une succession chronologique, a, de tout temps, frappé les auteurs qui se sont occupé de la question.

Comment admettre que la lumière, non pas une lumière quelconque, mais la lumière du jour et son alternance avec l'obscurité de la nuit, ainsi que l'alternance du soir au déclin du jour et du matin à son lever, aient pu exister, avant que le soleil, cause de ces phénomènes, ne fût appelé à l'existence?

Saint Basile ^ l'un des premiers qui, s'éloignant en cela de la doctrine des anciens Pères, soutint le sens littéral des jours de l'Hexaméron et leur succession réelle, cherche à expHquer la chose, en disant que la lumière primitive, en se dilatant et se contractant périodiquement, produisait l'alternance des jours et des nuits, jusqu'au moment où, Dieu ayant, au quatrième jour, produit des luminaires qui servissent de substratum et de véhicules à la lumière préexistante, la succession des jours et des nuits commença à se produire comme aujourd'hui.

Les homéUes de saint Basile sur l'Hexaméron, prononcées dans la cathédrale de Césarée en Cappadoce, soulevèrent un toile général dans le monde très éclairé

I. 'OfxiXiat, eîç TY)v *E^aY;[jL£pov, I, n» 8; VI, n"» 2 et 3 (Migne, P. G., t. XXIX, col. 48 et 120, seq.)

de l'Asie mineure. On objectait notamment que le phénomène décrit par saint Basile, à supposer qu'il fût possible, n'aurait donné ni soir, ni matin, le matin n'étant pas simplement l'apparition d'une lumière quelconque, mais supposant le lever du soleil à l'orient, de même que le soir suppose son déclin vers le couchant ^. Saint Augustin ^ écrivant, une quarantaine d'années plus tard, sur ce sujet, ajoutait, — et il fut suivi en cela par saint Thomas d'Aquin ^, — qu'il n'est pas naturel à la lumière de se dilater et de se contracter ainsi : or, dans la première institution des choses, on ne peut supposer le miracle ^. Et d'ailleurs, ajoutent les deux saints Docteurs ^, à quoi bon cette succession de lumière et d'obscurité par cet étrange procédé, alors qu'il n'y avait aucun être vivant à qui cela pût servir?

Saint Basile était mort le i^^ janvier 379. Son frère, saint Grégoire de Nysse, appelé à prendre la défense de la thèse des six jours, jugea nécessaire d'abandonner l'explication, par trop antiscientifique, de son frère. Il admit ^ que la succession des jours et des nuits, des soirs et des matins primitifs, était due à une masse lumineuse, dont le mouvement diurne ne différait pas de celui du soleil, et qui, plus tard, se fractionna, de façon à donner naissance à des masses distinctes : le soleU, la lune et les étoiles. Ce fractionnement ne fut achevé que le quatrième jour : c'est pourquoi la

T. Voir Grégoire de Nysse, 'A7rC>>.OY7)Tixoç Tuept t^<; 'E^a7](X£pou (Migne, P. G., t. XLIV). col. 63. C; Cf. S. AuGUST., De Genesi ad litteram, lib. I, cap. xii.

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