I. De Genesi contra Manichaeos, lib. I, cap. xxiii
78 r. LE DARWINISME
évolutionnistes est sans pertinence, même contre l'évolutionnisme absolu.
Je dis : « que l'on avait opposé ». Vous aurez remarqué peut-être, que je m'en suis pris exclusivement à des écrits déjà relativement anciens. C'est que je ne connais plus personne aujourd'hui qui ose soutenir ouvertement la thèse que j'ai combattue dans mon second point ^. On se contente généralement de pousser de pieux soupirs: Faites attention; du moins n' affirmez rien. Le darwinisme a fait tant de mal! il a été tellement exploité contre la religion! et puis, il y a la question de l'homme!
Nous parlerons plus tard de cette dernière question. Mais pourquoi donc a-t-on pu exploiter fructueusement le darwinisme contre la religion, sinon, parce qu'il s'est rencontré des auteurs catholiques qui ont compromis la religion chrétienne, en la représentant faussement comme inconciliable avec des théories scientifiques? Et pourquoi le darwinisme a-t-il tenu certains savants éloignés de la religion, sinon parce que, voyant clairement la vérité de ces théories, ils n'ont pas même songé à étudier les fondements d'une religion qu'on leur montrait comme hostile à ce qu'ils savaient être la vérité? En parlant ainsi, j'ai devant les yeux des exemples concrets; et je pourrais aussi citer des exemples de savants, et non des moindres, qui se sont convertis parce que nous n'avons jamais voulu prêter l'oreille à ces recommandations pusillanimes.
I . Le P.Bnicker lui-même paraît être revenu à des sentiments plus modérés. Il écrit, en effet, en 1907 : « La difficulté relative à l'apparition des astres après la création des plantes tombe, si la distinction des jours de la Genèse est purement idéale, comme on peut l'admettre avec quelques Pères: et ce n'est pas le seul moyen satisfaisant de la résoudre. » (L'Église et la critique Biblique, Ancien Testament, p. 215). 3r, du moment où l'on admet la probabilité de l'interprétation « idéale » des jours de la Genèse, l'argument du P. Brucker contre la théorie évolutionniste ne peut plus être considéré comme démonstratif.
Et, puisque nous nous sommes appuyés sur l'autorité de saint Augustin et que nous comptons encore le faire dans la suite, je veux vous lire, en terminant, un passage de son Interprétation littérale de la Genèse, qui peut s'appliquer mutatis mutandis, aussi bien à nos concordistes, qu'à ceux qui combattent le darwinisme au nom de la religion, ou cherchent à empêcher les catholiques de le professer ouvertement :
« Souvent, à propos de la terre et du ciel, des autres éléments de ce monde, du mouvement et du circuit ou encore de la grandeur des astres et des intervalles qui les séparent, ou bien à propos des éclipses du soleil et de la lune, de la révolution des années et des temps, de la nature propre aux animaux, aux fruits, aux pierres, et à propos de bien d'autres choses semblables, il arrive qu'un homme non chrétien possède une connaissance poussée au point d'être garantie par un calcul certain, ou même par l'expérience. Or voici une chose trop honteuse, trop funeste et dont il faut surtout se garder : un chrétien parle sur tous ces sujets; il croit en parler selon nos Saintes Écritures : et tout infidèle peut l'entendre tellement divaguer, qu'en présence d'erreurs si énormes, l'infidèle ne peut s'empêcher de rire. Et le vrai mal, ce n'est pas qu'un homme, à cause de son erreur, subisse la dérision; mais c'est qu'aux yeux des profanes, nos auteurs (c'est-à-dire les auteurs sacrés) passent pour avoir eu de telles pensées ; et c'est aussi que, pour le plus grand malheur de gens dont nous voulons procurer le salut, nos auteurs sont exposés, sous prétexte d'ignorance, au blâme et au mépris. Car enfin ces profanes surprennent un chrétien occupé à se tromper sur le sujet même qu'ils connaissent à merveiUe; comment alors croiront-ils ces Saints Livres? Comment les croiront-ils sur la résurrection des morts et sur l'espoir de la vie étemelle, et sur le
royaume des cieux, alors que, d'après une fausse présomption, ces livres leur paraissent avoir pour objet ces choses mêmes dont ils ont, eux profanes, une connaissance d'expérience directe ou d'un calcul indubitable? Il est impossible de dire quel chagrin et quelle tristesse les chrétiens prudents éprouvent de la part de ces téméraires présomptueux, qui, repris un jour pour leur sotte et fausse opinion, et se sentant sur le point d'être convaincus par des hommes indociles à l'autorité de nos Saints Livres, veulent défendre leurs assertions si légères, si téméraires et si ouvertement fausses; ils essaient alors d'alléguer en preuve, précisément nos livres saints, ou encore ils en débitent de mémoire ce qui paraît témoigner pour leur opinion et ils citent de nombreux passages, ne comprenant ni les textes qu'ils récitent, ni le sujet sur lequel ils affirment ^ ».
Dans nos prochaines conférences, nous verrons saint Augustin soutenir comme certaine la théorie de l'évolution naturelle absolue des êtres vivants, à partir de la matière brute, jusqu'au corps de l'homme inclusivement. Mais le passage que je viens de vous Hre vous permettra déjà, je pense, de conclure, que, si le grand Docteur avait siégé à notre Conseil Rectoral en 1909, il aurait jugé, comme l'ont fait nos doyens, que, pour l'honneur de la Religion, l'Université cathohque ne pouvait manquer de s'associer aux fêtes de Cambridge. — Et qui sait si ce n'est pas à l'intercession du saint Évêque d'Hippone, que nous devons aujourd'hui le bonheur d'avoir à notre tête l'exégète éminent, qui, comme Doyen de la Faculté de Théologie, appuya de toute la force de son autorité, le projet de faire représenter l'Université au centenaire de Ch. Darwin, et entraîna à sa suite l'unanimité des suffrages.