‹ Le Darwinisme au point de vue de l'orthodoxie catholiqueChapitre 44 sur 65 · Grégoire de Nvsse, Op. cit., l. c , col · texte numérisé non relu

Grégoire de Nvsse, Op. cit., l. c , col

pour compléter l'œuvre laissée inachevée par Basile ^. Il n'y avait pas lieu, en effet, pour Grégoire de traiter spécialement de l'ordre de l'apparition des êtres organisés dans le présent traité, puisque les objections des adversaires de Basile ne portaient pas sur l'origine des êtres vivants. Il est d'autant plus remarquable que Grégoire ait cru devoir énumérer formellement les végétaux et les animaux, au nombre des choses qui étaient contenues virtuellement dans la nature primitive au moment de sa création et qui ont apparu ensuite par l'évolution nécessaire de la nature artistique. Et il est très vrai que, du moment où il était entendu que ce que dit saint Basile sur l'origine des êtres organisés devait être interprété d'après les principes généraux énoncés par saint Grégoire de Nysse, il ne restait plus rien à ajouter 2.

1. Grégoire de Nysse, Ilspl xaTaaxsuTJç dcvOpwTuou (MiGNE, p. G., t. XLIV, col. 125 à 256).

2. On peut objecter, sans doute, que la rapidité de l'apparition de la végétation, telle que la dépeint S. Basile, est impossible dans l'hypothèse de l'évolution naturelle; et il en est de même pour l'apparition des animaux aquatiques, aériens et terrestres. Nous n'avons garde de nier cette impossibilité, que S. Augustin opposera bientôt à l'interprétation littérale des six jours, comme un argument péremptoire. Mais, si l'on peut démonter cette impossibilité, il n'y a cependant pas contradiction dans les termes entre les deux théories : c'est ce qui explique comment S. Grégoire de Nysse admet l'interprétation Uttérale, ainsi que le développement rapide des premiers végétaux (Ilspî xaTaoxsuvjç àvôpwTTOu, Migne, P. G., t. XLIV, col. 132), tout en affirmant, en termes explicites, sa croyance à l'évolution naturelle absolue du monde, y compris les animaux et les végétaux. — Quant à S. Basile, il affirme à plusieurs reprises et avec insistance que c'est bien la terre et l'eau qui ont produit les premiers végétaux et les premiers animaux, y compris les âmes de ceux-ci (Migne, F. G., t. XXIX, col. 165-168), par une activité génératrice, qu'elles ont reçue de Dieu et qu'elles ont conservée jusqu'aujourd'hui

Comme vous le voyez, la théorie de saint Grégoire est bien une théorie à' évolutionnisme absolu, pour les êtres vivants aussi bien que pour la nature inorganique. Elle nie formellement toute intervention spéciale de Dieu, autre que l'unique impulsion, lafxia poTT/), de la création primitive à l'origine des temps, qui a eu pour effet immédiat une nature confuse formant un tout homogène. Il n'y a donc aucune place pour une intrevention spéciale de Dieu, même à l'origine de la vie. Toutes les natures inorganiques ou organiques

(l. c, col. 94, seq., 148, seq., 189, seq.);car il est bien reccrnu qu'aujourd'hui encore la terre engendre des animaux, notamment de nombreux volatiles, des souris, des grenouilles et les anguilles (col. 189-192). Et « ce qui s'observe aujourd'hui

EST UNE MANIFESTATION DE CE OUI s'eST PASSÉ JADIS ». —

C'est donc à des phénomènes naturels se rapportant à ce que nous nommons la » génération spontanée », dus à l'activité SEULE (S. Basile insiste beaucoup sur ce point'i fie la mahère terrestre inorganique, que serait due, d'après S. Basile, l'origine des premiers êtres vivants, végétaux et animaux.

La seule divergence apparente que l'on puisse relever ici entre S. Basile et S. Grégoire de Nysse porte sur le moment où la matière a acquis la puissance d'engendrer les êtres vivants. S. Grégoire affirme qu'elle la tient de l'acte créateur, tandis que S. Basile paraît dire que la terre et l'eau n'ont acquis cette puissance génératrice que successivement, pour les plantes, les animaux aquatiques et aériens et les animaux terrestres, en vertu des paroles que Dieu a prononcées le troisième, le cinquième et le sixième jour : ce qui semblerait insinuer qu'il y a eu certaines interventions spéciales de Dieu, non pas sans doute pour produire directement les organismes vivants, mais pour donner à la matière inorganique de nouvelles puissances actives, qui lui permissent d'engendrer ces êtres vivants. — Mais les assertions solennelles de S. Grégoire de Nysse doivent nous porter à admettre que, si S. Basile s'exprime ainsi, il faut l'attribuer à la forme oratoire de ses Homélies; de sorte qu'en enseignant la théorie de la [xia poUY], S. Grégoire ne se met pas en opposition avec la véritable doctrine de £cn grand et vénéré Maître.

dérivent de V évolution naturelle, dans la plus stricte acception du mot.

Cette théorie grandiose, rapportant l'évolution du monde au concours des causes secondes agissant selon la nature qu'elles avaient reçue de Dieu dans ce but, faisait bien mieux ressortir la sagesse et la puissance divine dans l'œuvre de la création, que la théorie simpliste d'un monde sorti tout achevé de la main du Créateur, tel que l'admettait l'École d'Alexandrie. Il n'est donc pas étonnant que saint Grégoire de Nysse ait obtenu gain de cause. De fait, à partir de ce moment, on n'entend plus parler de l'opposition violente qu'avait soulevée dans l'Église grecque l'interprétation Uttérale des six jours de la Genèse. Il est assez piquant de constater que, si cette interprétation obtint dès lors droit de cité dans l'Église, .c'est sous le couvert de la théorie de l'évolution naturelle, qui semblait se confondre avec elle; et cela malgré les défauts de l'exégèse de saint Grégoire, qui disparaissaient sous l'éclat de sa théorie.

Car, à proprement parler, l'œuvre de saint Grégoire de Nysse n'est pas une œuvre exégétique. Ce n'est pas le texte de la Genèse qui lui a suggéré sa théorie. Mais le sens chrétien lui faisait comprendre que, du moment oà le monde s'était formé successivement, il devait s'être formé par une évolution naturelle. Quant aux détails que nous n'avons pu développer, ils ne sont autre chose qu'un essai d'adaptation de cette théorie évolutionniste à l'ordre de succession des œuvres des six jours. Je le répète, si la théorie de l'évolution naturelle de saint Grégoire dérive du sentiment commun chez les Pères sur l'activité de Dieu dans le monde, la partie de son œuvre qu'il compare à une simple thèse académique n'est pas de l'exégèse; ce n'est que du concordisme.

Par contre, c'est en exégète que saint Augustin ^ aborda l'étude de la question et qu'il la poursuivit pendant près de quarante ans. Cette étude persévérante du texte sacré, tout en lui 'montrant de plus en plus clairement l'impossibilité d'admettre l'historicité de la succession décrite dans l'œuvre des six jours, lui fit prendre, sur la question de l'évolution naturelle, une position intermédiaire à celle des Pères Alexandrins et celle de saint Grégoire de Nysse. Comme les Alexandrins, Augustin croit que, dès le premier moment de la création, le monde inorganique était substantiellement ce qu'il est aujourd'hui; mais il affirme avec insistance

I. S. Augustin, né le 13 novembre 354 à Tagaste, en Numidie, d'un père payen et d'une mère chrétienne (S*® Monique), reçut une brillante éducation littéraire et enseigna avec éclat les belles-lettres, d'abord dans sa ville natale, puis à Carthage et enfin à Milan. Bien qu'élevé religieusement par sa mère et destiné au baptême, il se laissa entraîner au vice, puis à l'hérésie et devint un adepte de la secte manichéenne. L'étude de l'astronomie et le spectacle de l'immoralité des élus de la secte lui inspirèrent des doutes sur les doctrines manichéennes, dont la fausseté fut définitivement établie à ses yeux à la suite d'un entretien qu'il eut avec l'évêque manichéen Faustus, considéré comme un oracle de la secte. Mais ce fut seulement plus tard que les sermons de S. Ambroise, évêque de Milan, et les lectures qu'il fit ensuite, le convainquirent de la vérité du christianisme; toutefois ses attaches sensuelles retardèrent encore sa conversion jusqu'en août 386. Il reçut le baptême le 25 avril 387 des mains de S. Ambroise. Sa mère étant morte quelques mois plus tard, il séjourna à Rome pendant \m an et, rentré en Afrique au cours de l'automne de 388, il se retira près de Tagaste, où il fonda avec quelques amis une communauté reHgieuse vouée à la méditation et à l'étude. C'est à Tagaste qu'il écrivit son premier ouvrage sur les premiers chapitres de la Genèse, sous le titre de De Genesi contra Manichaeos lihri duo. En 391, il fut ordonné prêtre par Valérius, évêque d'Hippone, qui le choisit comme son coadjuteur en 394 et auquel il succéda l'année suivante sur le siège d'Hippone. Vers 393, il avait entrepris un commentaire des trois premiers chapitres de la Genèse, cherchant à serrer d'aussi près que pos-

que les êtres vivants ne furent créés que virtuellement à l'origine, et qu'ils apparurent ensuite par une évolution naturelle absolue, entendue dans le même sens que saint Grégoire de N5^se. Seulement, saint Augustin développe davantage sa pensée à ce sujet.

La question apparaît pour la première fois au chapitre XXXIII du Livre IV de De Genesi ad litteram. Saint Augustin ne fait encore ici que poser la question, et il la pose sous une forme tout à fait générale, comprenant aussi bien l'achèvement du monde inorganique que les êtres vivants : « Les œuvres énumérées dans l'Hexaméron ont-elles apparu en un instant, ou

sible le sens littéral; mais il abandonna cette œuvre inachevée, sentant, dira-t-il plus tard, qu'elle était trop lourde pour un commençant. Vers l'an 400, il revient sur le sujet dans les trois derniers livres de ses Confessions. Puis, l'année suivante, il se résout à composer, à nouveaux frais, un commentaire complet sur les trois premiers chapitres de la Genèse, auquel il consacra quinze ans et qu'il publia sous le titre de Genesi ad litteram libri duodecim. A partir de 417, il reprend de nouveau la question dans les Livres XI, XII et XIII de De civitate Dei. Enfin, vers la fin de sa vie, alors qu'il procédait à la révision de ses œuvres, le manuscrit du commentaire, qu'il avait laissé inachevé et qu'il avait eu l'intention de détruire, lui retomba sous la main, et l'ayant relu, il jugea que sa publication pourrait avoir quelque utilité, bien qu'il le considérât comme fort inférieur à l'ouvrage en XII Livres qu'il avait publié sur le même sujet (Voir Retractationum Liber I, cap. xviii). Il édita donc, telle quelle, cette œuvre inachevée, sous le titre de De Genesi ad litteram imperfectus liber. — On peut donc dire que, depuis son baptême (387) jusqu'à sa mort (430), S. Augustin, au milieu de ses nombreux travaux, fut toujours préoccupé de la question de l'interprétation des premiers chapitres de la Genèse. Depuis 393 tout au moins, U cherche à les interpréter dans un sens aussi littéral que possible; mais l'impossibiUté de ne pas comprendre la succession des six jours comme purement figurée lui apparut toujours comme évidente. Quant à sa doctrine sur l'évolution naturelle du monde, il l'expose surtout dans son grand traité en XII Livres De Genesi ad litteram.

bien ont-elles été produites successivement, ou bien encore, si nous voyons quelque chose réaliser dans le temps ce qui convient à sa nature, cela provient-il de ces raisons innées que Dieu a semées, comme en germe, dans l'acte même de la création? » Ex illis insitis rationihus, quas, tanquam seminaliter sparsit Deus in idu condendi, cum dixit et facta sunt. Comme vous le voyez, c'est presque mot à mot la phrase de saint Grégoire de Nysse : oTt tt} (Jièv 8uvà(/.£t. xà vràvra ^v èv

TrpWTT) TOU 0£OU TTCpi TY)V XTIOIV Ôp(JL9)

in ictu condendi otovsl aTTepfxaTtxYJf; Tivèç Suvà[jt.£C0(;... xaTapXY]0£tC7]ç rationihus quas tanquam seminaliter sparsit.

Il est clair que ce que saint Augustin nomme ici insitae rationes quas tanquam seminaliter sparsit Deus in ictu condendi et qu'il nommera plus loin séminales rationes, ne sont pas autre chose que les aTCspjxàTtxat Suvàfxsiç de saint Grégoire.

Seulement Grégoire affirme les aTtspjxàTixat 8uvà[jLei.ç : Augustin ne fait encore ici que poser la question ; mais l'objet de la question d'Augustin est identique à l'objet de l'affirmation de Grégoire.

Pour mieux expliquer le sens de sa question, et sans doute aussi, pour commencer à insinuer son opinion, Augustin passe de cet énoncé général à des exemples particuliers. Il parle d'abord du temps : le temps qui se poursuit dans la suite des siècles a été créé en un instant indivisible. Cette pensée est très profonde : le temps, n'étant qu'une condition du mouvement, a été créé in seminali ratione par la création de l'être mobile, c'est-à-dire de l'être matériel, et cette création a nécessairement été réalisée en un instant. Par une transition naturelle, il arrive alors à parler des êtres vivants. « Si, dit-il, nous nous représentons que, lorsque les choses furent faites (comme le raconte

la Genèse) par la parole de Dieu, les transformations des choses et des jours se poursuivaient selon les espaces de temps tels que nous les connaissons, ce n'est pas en un jour que les plantes auraient pu germer et s'accroître, comme la Sainte Écriture le raconte. De même pour l'accroissement des oiseaux, jusqu'au moment où ils furent capables de voler. Peut-être dira-t-on que les œufs seulement ont été créés au cinquième jour. ]\Iais, si l'on admet que cela suffise pour qu'on puisse dire avec vérité que les oiseaux ont été créés, parce qu'il y a dans l'œuf tout ce qui est nécessaire pour que l'œuf puisse se développer en oiseau au bout du nombre normal de jours, — ce qui provient des nombreux principes incorporellement unis à la matière corporelle de l'œuf (qtiia inerant jam ipsae numerosae rationes incorporalifer corporels rébus intextae) ; — pourquoi ne pourrait-on dire la même chose avant même que n'existassent les œufs, si l'élément humide contenait déjà les mêmes principes (les mêmes rationes) capables de causer le développement des oiseaux, au cours du temps convenant à chaque espèce. » Saint Augustin nie clairement, dans ce passage, que le sujet des rationes causales ait été, dans l'hypothèse qu'il avance, des œufs ou des graines au moment de la création. C'est simplement la matière inorganique, et pour le cas spécial des oiseaux, !'« élément humide », c'est-à-dire l'eau. Et il s'agit bien de puissances actives, puisque ces puissances sont identifiées aux puissances évolutives qui siègent dans l'œuf.

Au Livre V, saint Augustin tranche la question que nous lui avons vu poser au Livre IV, en déclarant que, dès l'origine des temps, le monde inorganique a été fait substantiellement tel qu'il est aujourd'hui, et qu'il a commencé, à partir de ce moment, les mouvements, dont toute la succession existait déjà causalement au

moment initial. Quant aux espèces végétales et animales, elles n'ont été faites alors que causalement, et sont sorties de leurs causes seulement dans la suite des temps, lorsque le moment fut venu où elles devaient naturellement en sortir. Ainsi, la terre a produit causalement les herbes et les arbres, lorsqu'au moment de la création, elle a reçu la puissance de les produire; les eaux ont produit causalement les poissons et les oiseaux, et la terre a produit causalement les animaux terrestres, par le fait qu'au moment de la création, l'eau et la terre reçurent la puissance de les produire; mais, ni les végétaux, ni les animaux n'ont existé réellement, avant que, dans la suite des temps, la terre ou l'eau n'eût donné naissance à ces organismes. Et aucune espèce, ajoute-t-il, n'a été produite ensuite, qui ne fût contenue causalement dans la matière au premier instant de la création du monde.

A la fin du Livre V ^, saint Augustin, pour expliquer mieux encore sa pensée, fait observer qu'un arbre se trouve tout entier dans sa graine, non sans doute quant à sa masse, car celle-ci vient de la nourriture puisée dans le sol; mais par la force et la puissance causale (sed vi potentiaque causali). « Dans cette petite graine, se trouvait une force plus merveilleuse et plus puissante, qui a transformé l'eau mêlée à la terre, en la nature de cet arbre, avec sa ramure, la figure et la verdeur de son feuillage, la forme et la magnificence de ses fruits et l'organisation spéciale à chacune de ses parties. Et qu'est-ce qui pousse sur cet arbre ou en pend, qui n'ait été puisé dans le mystérieux trésor de la graine?... Mais, de même que dans la graine se trouve réuni, d'une manière invisible, tout ce qui doit se développer en arbre avec le temps ; ainsi devonsnous nous représenter que le monde, au moment où

Page 1