‹ Le Darwinisme au point de vue de l'orthodoxie catholiqueChapitre 45 sur 65 · I. Cap. xxni · texte numérisé non relu

I. Cap. xxni

Dieu créa simultanément toute chose, contenait simultanément toute chose : à savoir, non seulement le ciel avec le soleil, la lune et les étoiles, dont la nature persiste au cours de leurs mouvements de rotation, et la terre et les mers, qui sont sujets à des mouvements irréguliers; mais aussi les choses que la terre a produites en puissance et causalement, avant qu'elles ne se développassent dans le temps comme nous les connaissons. »

Il me semble que saint Augustin ne pouvait exprimer plus clairement ce qu'il entend par raisons, forces, ou causes séminales. Les choses qui n'existaient pas en nature au moment de la création y existaient causalement, de la façon dont l'on peut dire que l'arbre existe dans sa graine par la force ou puissance causale ; et il oppose cette façon causale de se trouver dans la graine, à la matière de l'arbre qui se trouvait dans le sol qui l'a nourri. Il ne s'agit donc nullement de la puissance passive ou matérielle qu'a le suc du sol de se transformer en la matière de l'arbre, sous l'action d'une force active suffisante. Il s'agit de puissances actives analogues à celles qui se trouvent dans la graine. Mais, au moment de la création, ces puissances de produire des organismes n'avaient pas pour sujet des semences. Car, pour les végétaux, comme pour les animaux, saint Augustin déclare ignorer si c'est la semence ou l'organisme qui a existé le premier; mais il sait seulement que graines et organismes ont été produits par la terre où ils existaient causalement.

J'ai cru d'autant plus nécessaire d'insister sur le véritable sens de la théorie de saint Augustin, qu'au Livre VI, le grand Docteur affirme qu'à l'origine des temps, le corps de l'homme était contenu dans la matière terrestre exactement de la même façon que les autres êtres vivants. Ce que nous venons de dire

sera donc à retenir, pour notre conférence sur l'origine de l'homme.

Je devrais exposer maintenant comment saint Augustin croit pouvoir appuyer sa théorie sur les textes de l'Écriture Sainte. Mais le temps me fait défaut pour cela\ Du reste, on est généralement d'accord aujourd'hui pour reconnaître que les preuves exégétiques de saint Augustin, basées en partie sur deux textes inexactement traduits, ne sont pas démonstratives. Néanmoins, la théorie de l'évolution naturelle absolue peut encore se réclamer de la grande autorité d'Augustin, comme témoin du sens chrétien des premiers siècles. Pour quiconque connaît un peu les écrits de saint Augustin, il est clair, en effet, que, s'il n'avait cru trouver la preuve de la théorie dans l'Écriture Sainte, il aurait répudié néanmoins toute intervention spéciale de Dieu dans l'ordre naturel, en dehors de la création primitive. Qui ignore, en effet, que saint Augustin proclame que Dieu manifeste bien mieux sa grandeur par l'activité naturelle des causes secondes que par ses miracles. L'insistance qu'il met à nier toute intervention de ce genre montre à quel point la théorie lui tenait à cœur, et plus d'un passage du De Genesi ad litteram laisse percer suffisamment son sentiment, pour qu'on puisse supposer, sans lui faire injure, que, malgré son désir de faire de l'exégèse pure, le philosophe chrétien a exercé une certaine influence sur l'exégète, et qu'il faut attribuer au premier autant qu'au second la théorie évolutionniste qui* sortit d'un si long labeur. Il est même bien probable que, si des textes inexactement traduits ne l'avaient arrêté, nous pourrions ranger saint Augustin, à côté de saint Grégoire de Nysse, parmi les partisans de l'origine du monde inorganique, aussi bien que du monde organique,

ï. Voir V Appendice III.

par voie d'évolution naturelle; mais cette théorie, dégagée de l'interprétation littérale des six jours, aurait laissé au monde inorganique, comme au monde organique, un temps suffisant pour son évolution régulière.

Quoiqu'il en soit, nous sommes en droit de dire que, d'après le sentiment commun des anciens Pères, qui ont traité la question ex professo, toute perfection naturelle du monde, qui n'existait pas actuellement au moment de la création première, y existait virtuellement, et y est apparue ensuite par évolution naturelle, sans aucune intervention spéciale de Dieu.

Appliquée aux données certaines de la géologie, cette doctrine entraîne nécessairement les conséquences suivantes :

1° La succession des faunes et des flores que nous révèle la géologie est le résultat d'une évolution purement naturelle.

2° La première origine de la vie sur la terre est due elle-même à une évolution naturelle de la matière brute, à moins toutefois que l'on n'admette que les premiers organismes ont existé dès le moment mathématique où Dieu tira la matière du néant. Cette dernière opinion étant tout à fait improbable ^, nous serions

I. On s'étounera peut-être que nous ne soyons pas plus afiirmatif au sujet de l'évolution du monde matériel. C'est que, si nous croyons vraie la théorie de la fluidité primitive de la terre et même la théorie de la « nébuleuse primitive », la première pas plus que la seconde ne peuvent se démontrer directement par les faits géologiques. Nous savons, en effet, aujourd'hui que ce que l'on nommait jadis le granit et le gneiss primitifs, ne sont ni la première croûte de consolidation du globe, ni les dépôts cristallins formés au sein d'une mer surchauffée, mais représentent simplement soit des roches éruptives, soit des dépôts métamorphisés, dont l'origine première peut parfois ne pas être antérieure au houiller. Il n'en existe pas moins des raisons très sérieuses d'admettre ces théories. Nous ne

ainsi amenés à conclure, en vertu de l'autorité des Saints Pères, à la vérité de la théorie de l'évolution naturelle absolue, théorie qui d'ailleurs a été professée formellement, comme nous l'avons montré, par saint Grégoire de Nysse et par saint Augustin.

Ile PROPOSITION

Les Scolastiques aristotéliciens, pour des raisons d'ordre scientifique, n'ont généralement étendu la théorie de l'évolution naturelle absolue qu'à une partie des êtres vivants; mais tous les Docteurs sont restés fidèles à l'esprit du naturalisme chrétien. — A condition de rester fidèles à cet esprit, il nous est donc permis aussi de nous en tenir, au moins à titre provisoire, aune solution moins radicale que l'évolutionnisme naturel absolu, si l'état présent de la science nous conseille de le faire.

Mais sommes-nous tenus de suivre, en cette matière, l'opinion des Saints Pères?

Il convient de nous souvenir ici des avis que nous donne Léon XIII, sur l'usage prudent de l'argument patristique. Il faut donc voir d'abord quelle a été l'attitude des Docteurs postérieurs.

Or il est incontestable que les Docteurs scolastiques se sont éloignés de la doctrine de l'évolution naturelle absolue, pour admettre ce que nous avons nommé des interventions spéciales de Dieu, à l'origine de certains êtres vivants. J'ajouterai que l'étude attentive de la question m'a amené à conclure que, s'ils ont agi

pouvons nous étendre sur ce sujet et nous devons nous contenter de dire qu'à notre avis, les arguments sur lesquels se basent ces grandes théories cosmogoniques sont du même ordre que ceux qui tendent à faire admettre que tous les êtres vivants dérivent par évolution naturelle d'organismes très élémentaires. Elles nous paraissent avoir un degré de certitude bien moindre que les théories transformistes entendues dans un sens plus mitigé, par exemple la proposition que tous les vertébrés aériens ont une commune origine.

de la sorte, c'est four des motifs d'ordre scientifique ^. D'où je concluerai que, si l'état présent de la science nous conseille d'aller moins loin que les anciens Pères dans la voie de l'évolutionnisme naturel, nous pouvons le faire en toute sûreté de conscience, à condition cependant de conserver l'esprit qui avait dicté aux Pères cette théorie, et qui est demeuré l'esprit des grands Docteurs des âges postérieurs.

Comme vous le savez, pendant les premiers siècles du christianisme, la philosophie de Platon était surtout en honneur, et les Pères avaient christianisé la philosophie de Platon, comme plus tard les Docteurs du moyen âge christianisèrent la philosophie d'Aristote.

Platon connaissait l'astronomie et ce fut un grand géomètre, puisque, le premier, il donna la théorie des sections coniques. Mais je ne sache pas qu'il ait fait une étude spéciale de l'histoire naturelle. Il en était tout autrement d'Aristote, qui a synthétisé tout ce que les Grecs connaissaient ou croyaient connaître sur les êtres vivants. De plus, la philosophie d'Aristote est d'une nature plus concrète, plus terre-à-terre dirai-je, que celle de Platon : elle oblige davantage à préciser. Il faut ajouter enfin qu'Aristote introduisit dans la physique une immense erreur ^, c'est sa théorie relative à la nature spéciale des corps célestes et à leur influence sur les corps terrestres ou sublunaires. :^ï[ est bien probable que, si les Pères des premiers siècles n'ont pas trouvé grande difficulté à admettre que la matière inorganique s'est organisée par ses

2. Platon croyait que la matière des astres est le feu; il admettait, en outre, que les astres sont mus par des intelligences qu'il considère comme leurs âmes. Les Pères platoniciens admettent la première hypothèse, tout en repoussant généralement la seconde.

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propres forces, de manière à donner ainsi naissance, soit directement, soit indirectement, à tous les êtres vivants, c'est parce que l'on considérait alors la génération spontanée comme un fait indubitable d'expérience. C'est ainsi que saint Augustin ne semble soupçonner aucune difficulté à cela, tant que la Genèse ne parle que de l'origine des végétaux, des animaux et même du corps de l'homme. Sa surprise commence seulement lorsqu'il arrive au récit de l'origine de la première femme. « Car, dit-il, nous savons par expérience que les animaux peuvent naître de l'eau, ou de la terre, ou des rameaux, ou des fruits, ou aussi de la chair des animaux qui produit des genres innombrables de vers et de reptiles, ou enfin par l'union des parents. Mais nous ne connaissons aucun cas où un animal serait né des chairs d'un animal de même espèce et ne différant de lui que par le sexe. Si nous cherchons dans la nature un fait semblable à la production de la femme du flanc de l'homme, il nous est impossible de le trouver ^. »

Ce texte nous fait comprendre que, si saint Augustin n'a trouvé aucune difficulté à l'origine des êtres vivants par évolution naturelle à partir de la matière inorganique, c'est parce que les faits semblables abondent \ Évidemment saint Augustin ne peut ignorer qu'U n'est pas établi, par l'expérience, que toutes les espèces d'animaux peuvent naître de la terre ou de l'eau, ou bien d'organes de végétaux ou d'animaux appartenant à d'autres espèces. Mais, puisque semblable origine était constatée pour une multitude d'animaux, il eût été déraisonnable de nier qu'elle ait pu se produire aussi pour les autres, si des conditions favorables

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