‹ Le Darwinisme au point de vue de l'orthodoxie catholiqueChapitre 49 sur 65 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

L'évolutionnisme darwinien au regard de la philosophie catholique.

QUAND je parle des sciences d' observation, j'entends par là ces sciences conçues dans leur pleine acception, c'est-à-dire comprenant leur hase philosophique. Car on ne saurait trop le répéter, surtout de nos jours : toute science est redevable à la métaphysique de ses bases rationnelles. Il ne résulte pas de là qu'un savant qui n'est pas métaphysicien de profession ne puisse faire de fort bonne besogne. Tout homme de bon sens est naturellement métaphysicien, la métaphysique véritable n'étant autre chose que la

I. Voir notamment sur ce sujet S. Thomas d'Aquin, Summa contra Gentiles, 1. III, cap. 69 et 77; In II SenL, Dist. I, q. i, a. 4; Summa theologica, I p., q. cm, a. 6 et q. cv, a. 5; q. xxii, a. 3 et alibi.

science du bon sens. Seulement, un savant étranger à toute métaphysique scientifique est en danger de rencontrer des ccueils.

D'abord, la déformation professionnelle, jointe à l'orgueil professionnel qui en est la suite naturelle, peut le conduire à répudier les règles du bon sens. C'est ce qui est arrivé à bon nombre de mathématiciens modernes, qui, méconnaissant l'autonomie fondamentale du genre figure et du genre quantité et la distinction essentielle entre la quantité continue et la quantité discontinue ou nombre, et prétendant, en outre, que la notion du nombre peut se former indépendamment de l'observation et qu'elle peut seule donner des certitudes précises, en sont arrivés à des conséquences dont l'absurdité frappera de stupeur l'avenir mieux éclairé. C'est ce qui arrive aussi à beaucoup de naturalistes incrédules, et notamment à ceux qui professent l'évolutionnisme athée et matérialiste.

En second lieu, le savant non métaphysicien, n'ayant pas analysé scientifiquement les bases de ses convictions, ne saura pas toujours en rendre complètement raison, ni apprécier exactement le degré de certitude qu'elles comportent. Il sera ainsi exposé à passer de cette confiance, parfois exagérée, dans la valeur des théories, dont nous avons été les témoins au xix^ siècle, au scepticisme scientifique dont certains savants, d'ailleurs éminents, nous donnent aujourd'hui le lamentable spectacle, et qui est peut-être le plus grand danger de l'heure présente, au point de vue religieux.

Enfin, il ne saura pas toujours répondre aux arguments spécieux que les sophistes pourront opposer à ses conclusions les plus légitimes, même s'il a personnellement conscience que ces objections ne sont pas concluantes.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'évolution-

nisme matérialiste; mais, en soumettant la théorie darwinienne au regard de la philosophie chrétienne, qui seule mérite le nom de philosophie ^, nous chercherons d'abord à analyser les raisons métaphysiques sur lesquelles repose, au fond, la conviction du savant évolutionniste, et ainsi cette conviction se transformera, selon les degrés, en une certitude ou en une probabilité raisonnée. — ■ Ensuite, nous examinerons et nous pèserons l'argument philosophique, par lequel on a voulu, soit démontrer l'impossibilité de l'origine des organismes par évolution naturelle, soit restreindre son extension, et nous verrons que la théorie catholique sur l'activité des causes secondes met à néant cette objec-

I. Sous le nom de « philosophie chrétienne », nous entendons le corps de doctrines qu'ont édifié les Pères et les Docteurs chrétiens, en utilisant à la fois les écrits des philosophes de l'antiquité païenne et les données de la révélation. Nous n'entendons donc pas dénier le nom de a philosophie » à l'enseignement des philosophes de l'antiquité, spécialement de Platon et d'Aristote, cet enseignement, expurgé des principales erreurs qu'il contenait, ayant servi de point de départ au développement de la philosophie chrétienne. Cette dernière est d'ailleurs perfectible. Les Pères et les Docteurs chrétiens ont éliminé de l'enseignement des philosophes païens les erreurs de nature doctrinale: mais ils n'ont pu faire de même pour les erreurs d'ordre scientifique. Et, sans sortir du domaine purement philosophique, il n'y a pas de raison de croire que tout progrès est devenu impossible depuis le xiii*^, ou depuis le xv!** siècle. Mais perfectionner une doctrine n'est pas la renverser. C'est pourquoi nous ne jugeons pas dignes de porter le nom de « philosophie » les systèmes de ceux qui, suivant l'expression de Léon XIII, « patrimonio antiquae sapientiae posthabito nova moliri quam vetera novis augere et perficere maluerunt, cette minus sapienti consilio et non sine scientiarum detrimento » (Encycl. Aeterni Patris, du 4 août 1879. Édition Desclée des Acta Leonis PP. XIII, vol. I, pp. 103-104). Il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'être croyant pour partager notre avis à co sujet. Voir Gonzague Truc, Le retour à la Scolastique. Paris

tion, du nuins si l'on donne à la théorie les limites que lui assigne Darwin.

Ille PROPOSITION

L' application des principes certains de laphilosophie et de lathéologie catholique aux données des sciences d'observation transforme en certitude absolue et raisonnée la conviction du simple naturaliste en faveur d'un système transformiste très avancé; elle engage, en outre, à accepter, au moins oomms éminemment probable, la théorie qui fait dériver tous les êtres vivants d'un ou de quelques organismes très élémentaires, comme le veut Darwin.

Les faits d'observation qui amènent les savants à admettre l'évolution naturelle des organismes appartiennent au domaine de sciences variées. Mais je crois pouvoir dire que les plus démonstratifs sont ceux qui relèvent de la paléontologie stratigraphique et de la géographie biologique. La conférence de M. Salée vous a montré que l'argument paléontologique peut faire conclure à une évolution remontant très haut : en l'espèce, il s'agissait, en effet, d'établir la communauté d'origine des trois classes supérieures des vertébrés. Les preuves d'ordre paléontologique et géographique sont d'ailleurs, en général, d'autant plus concluantes, qu'elles portent sur des groupes moins éloignés l'un de l'autre dans la classification zoologique ou botanique; de telle sorte qu'il peut être difficile de tracer la limite entre les conclusions très probables et celles qui sont absolument certaines. Mais, jusqu'aujourd'hui, l'argument paléontologique ou géographique n'a permis, par lui-même, de rien établir au sujet de l'origine, commune ou non commune, des organismes appartenant à différents embranchements. C'est pour ces raisons que, dans la III^ des propositions que j'ai énoncées au début de

ma premièie conférence ^, je me suis borné à affirmer la certitude d'un système transformiste très avancé, sans détei miner davantage.

Ces réserves faites, je pense que les bases philosophiques des déductions certaines que l'on peut tirer des faits scientifiquement constatés, et spécialement des faits d'ordre paléontologique et géographique, en faveur de la théorie de l'évolution, peuvent se ramener, en dernière analyse, à trois principes.

I. Le premier est le principe fondamental de l'induction scientifique, qu'Aristote développe à propos de ce que l'on nomme la preuve physique de l'existence de Dieu ^ : on peut d'ailleurs y joindre ici, pour aller au devant de l'objection d'âmes pieuses mais peu éclairées, la véracité de Dieu.

Les faits qui montrent, aux yeux du naturaliste, les modifications survenues dans la population du globe et de ses différentes régions comme étant le résultat d'une filiation des espèces sont si nombreux et si variés, que cette convergence des faits vers une même conclusion théorique ne peut être fortuite. Ou bien donc cette conclusion est conforme à la réalité, ou bien cette convergence des faits vers une conclusion fausse est formellement voulue par l'auteur de la nature. Car, si l'origine de chaque espèce organique est le fait d'une intervention spéciale de Dieu, c'est-à-dire d'une intervention non exigée par l'ordre préexistant de la nature, c'est bien Dieu seul qui a voulu régler l'ordre de l'apparition des organismes dans le temps et leur répartition dans l'espace aux différents âges de la terre, de manière à amener forcé-

1. P. 12. Nous avons reproduit le texte de cette proposition en tête de ces lignes, pour la facilité du lecteur.

2. Ouaiy.viç dcxpoàascoç B, 0 (Physicorum, lib. II, cap. viii).

ynent le naturaliste à conclure par une légitime induction^ à l'origine des espèces, par descendance de formes préexistantes. Si donc cette conclusion était fausse, ce serait Dieu qui aurait formellement voulu nous induire en erreur. Or cette hypothèse est absurde et blasphématoire, puisqu'elle nous représente le Créateur sous les traits d'un dieu trompeur. « Si la théorie de l'évolution n'est pas vraie, dit avec raison le naturaliste anglais Romanes ^, Dieu serait, non un Dieu caché *, mais bien un dieu trompeur. »

Vous voudrez bien remarquer que cette première preuve établit seiilement V origine des espèces par évolution; mais qu'elle ne prouve pas, du moins directement, que des interventions spéciales de Dieu ne se sont pas produites, au cours de cette évolution. Il en sera autrement des deux preuves suivantes.

1. Je sais bien que certaines âmes pieuses, mais peu éclairées, croient servir la Religion en cherchant à diminuer la force probante de l'induction, et invoquent même dans ce but des phrases empruntées à des auteurs incrédules. Mais qu'elles y prennent garde : en combattant le principe de l'induction scientifique, elles ne se mettent pas seulement en opposition avec le bon sens, mais elles battent en brèche la certitude du fait de la révélation chrétienne et catholique, dont la démonstration est toute entière d'ordre inductif. L'incréduUté savante ne l'ignore pas : c'est pour cela qu'après avoir cherché en vain à combattre la ReUgion par des arguments tirés des données des sciences modernes, elle se rejette aujourd'hui sur l'arme plus dangereuse et plus subtile du scepticisme scientifique.

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