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OBJECTIONS CITEES PAR DARWIN ET CONCLUSION

La théorie de descendance modifiée par sélection a, comme toutes les théories nouvelles, suscité de nombreuses obj ections. Une partie de ce livre sera consacrée à la discussion de celles qui, plus ou moins fondées, sont venues des points les plus divers. Quant aux difficultés qui se présentaient d'elles-mêmes à la théorie de sélection, Darwin, avec une loyauté parfaite, les a exposées dans tout leur jour, dans toute leur force, avant d'en essayer la solution. Ces difficultés se résument en trois principales i

1° La distribution d'une même espèce dans des aires distantes;

2° La stérifité des premiers croisements entre deux espèces distinctes, ou entre les hybrides nés d'un premier croisement;

3** L'absence fréquente des types intermédiaires qu'indique et exige la théorie de sftection.

I. — Distribution géographique d*iiBe même espèce. — Gomment se fait- il qu'aujourd'hui on trouve dans des régions énormément distantes des individus appartenant à la même espèce ou à un même groupe d'espèces? Darwin explique ce fait par les migrations qui ont dû avoir lieu à la période glaciaire. Comme une section de ce livre est consacrée tout entière à la période glaciaire, nous nous abstiendrons ici de tout développement (1).

II. -^ Stérilité des croisements. — Gomment expliquer la stérilité habituelle du croisement entre (Jeux espèces distinctes? puis, lorsque le croisement a réussi, la stérilité des hybrides issus de ce premier croisement? Voici' quelques-unes des raisons données par Darwin :

1** Si le premier croisement entre deux espèces distinctes, dont les organes sont très sains, est frappé de stérilité, c'est que généralement l'embryon meurt dans le sein de la mère, ainsi que le soutient M. Hewit qui a fait une longue expérience des croisements entre gallinacés. Si l'embryon meurt généralement, c'est que les deux espèces étant le résultat de variations accumulées pendant des siècles, il s'ensuit qu'entre les deux éléments mâle et femelle qui concourent à la génération se livre un conflit nuisible aux' évolutions normales de l'embryon. Les mauvaises

(1) Voir aussi chapitre VI, les Migrations, p. 53.

conditicms du milieu amènent le plus souvent la mort de Fembryon.

2"* Lorsque le premier croisement entre deux espèces distinctes a donné naissance à des hybrides, ceux*ci sont inféconds^ d'abord parce que les organes sexuels sont altérés, ensuite parce que les croisements nouveaux ont été toujours faits jusqu'ici entre proches parents* Or, c'est un axiome chez les éleveurs que les alliances entre proches parents diminuent la fécondité, tandis qu'au contraire, un croisement avec un autre individu l'augmente. Le procédé d'expérimentation a donc été défectueux^

111. ~ Absence fréquente de types intermédiaires» "^ Puisque les animaux modernes sont les descendants modifiés de progéniteurs communs, il s'ensuit : !•* qu'on doit trouver daûs les couches géologiques des types intermédiaires ou passages; 2° que plus les couches sont distantes, plus les types doivent différer. Réciproquement, plus voisines sont deux couches de terrain sédimentaîre, moins doivent être grandes les différences entre les types. Telle est la conséquence de la théorie de sélection. De la vérification dans les faits dépend la vérité ou la fausseté de la théorie.

Avant d'énumérer les preuves expérimentales données par les découvertes modernes, il est utile de montrer combien la solution complète du problème est difficile ou même impossible^ et, partant, quelle injii^tice il y aurait à arguer contre la théorie de

l'imperfection fatale de nos documents géologiques.

DûiincHon préliminaire. — Avant tout, il est une distinction importante à faire, c'est que deux espèces distinctes aujourd'hui peuvent sortir d'une môme souche en droite ligne sans que pour cela il doive exister des intermédiaires entre ces deux espèces. Si, en effet, elles sont deux branches distinctes d'un même tronc mais bifurquées dès l'origine, chacune d'elles nécessairement se relie au tronc par des intermédiaires ; mais elles sont indépendantes l'une de l'autre, et par conséquent tiul intermédiaire ne peut exister entre elles. Exemple : le pigeon-paon et le pigeon grosse-gorge descendent du biset ; il doit y avoir des intermédiaires, d'une part entre le pigeon>paon et le biset, d'autre part entre le grosse-gorge et le biset ; mais il n'est point nécessaire qu'il y en ait entre le pigéon^aon et le grosse->gorge* En d'autres termes, deux espèces différentes descendant d'un même ancêtre peuvent fort bien n'avoir pas d'intermédiaires entre elles deux, mai^ seulement ehacuné d'elles avec l'ancêtre inconnu;

l"" DifficuUi de retrouver les fossileÉ. — La difflcutté de retrouver les fossiles est extrême. Lés fossiles se trouvent surtout dans les sédiments profonds formés par l'abaissement du sol au fond de la mer. Lorsque le sédiment est déposé sur un sol qui s'élève graduellement au-dessus de la mer, il est alors ballotté en

tous sens par les vagues avec tout ce qu'il renferme. Tout d'abord, les parties molles et gélatineuses des

animaux se décomposent sans laisser aucune trace.

Les parties osseuses, tests ou coquilles, qui peuvent seules échapper à la destruction sont soumises à des chances d'anéantissement nombreuses et variées. L'action chimique des sels terreux ou marins sur les sels qui composent les ossements et les tests ; l'action mécanique des eaux qui les roulent sur les sables ou les broient contre les roches, voilà deux causes énergiques de destruction, si énergiques qu'on peut même s'étonner que des débris antiques aient pu parvenir jusqu'à nous. Joignez à cela l'ignorance ou la maladresse des ouvriers chargés des tranchées, on comprendra alors avec quelle difficulté on retrouve les fossiles.

S^ La paléontologie ne fait que de naître. — Pour trouver les fossiles il faut des travaux considérables sur une large échelle et dans tous les points du globe. Le temps est nécessaire à une telle entreprise. Or, la paléontologie ne fait que de naître : elle est à son aurore. C'est à peine si nous commençons à connaître les terrains que nous habitons ; à peine l'ancien confinent est-il exploré ; le nouveau est pour ainsi dire encore vierge de toute investigation ; l'Australie est presque inconnue. Comment pourrait-on demander à la science des résultats qui dépendent du nombre des années et de la vaste étendue des recherches !

3** Le peu de découvertes faites graduellement confirment l'existence de passages, — Les partisans de la fixité des espèces, Cuvier surtout, insistaient sur l'absence de types intermédiaires ; ils allaient même jusqu'à nier qu'on pût en trouver. L'événement leur a donné tort. Chaque découverte que font les géologues est' celle d'espèces intermédiaires : c'est la condamnation de la doctrine de Cuvier. Celui-ci, par exemple, soutenait que le mammouth, le mastodonte et réléphant étaient issus de trois souches distinctes à cause des hiatus qui, au temps de Cuvier, existaient entre eux. Or, les découvertes faites en Amérique, en Afrique et dans l'Inde ont permis au docteur Falconer de renouer la chaîne interrompue. L'intercalation de vingt-six espèces entre le mammouth et le mastodonte, jointe aux découvertes d'autres types intermédiaires en Amérique par le docteur Leidy, est venue prouver que ces trois types, mammouth, mastodonte, éléphant, sont trois jets issus de la même tige (1).

bans l'Amérique du Nord , les ossements recueillis par M. Hayden ont prouvé qu'entre le cheval domestique et le cheval fossile le plus ancien se

(l) Albert Gaudry, page 148 : « M. Lartet a cité d'après Faleoner et Cautley, un éléphant chez lequel les dents de lait étaient remplacées verticalement comme dans plusieurs mastodontes. On sait d'ailleurs que les éléphants et les mastodontes ont des membres presque semblables. Aussi de Blainville a été jusqu'à proposer de les réunir en un même genre. »

plaçait une série de dix espèces de chevaux, appartenant aux seules couches tertiaires et post-tertiaires des Etats-Unis.

On n'avait pas, h l'époque de Guvier, découvert de singes fossiles, et par conséquent, il était naturel de supposer que les singes actuels n'ont pas de lien avec les animaux anciens* Depuis Guyier, on en a signalé quatorze espèces fossiles» La plupart sont mal connues; pourtant ce qu'on possède suffit pour apprendre qu'elles ne s'éloignent guère des espèces vivantes (Albert Gaudry).

Les belles découvertes faites à Pikermi, on Àttique, par M. Albert Gaudry ont mis au jour une riche moisson de types intermédiaires. «Les genres fossiles de Pikermi, dit M* Gaudry, loin de s'écarter des types de l'organisation actuelle, participent à la fois aux caractères de genres qui sont aujourd'hui distincts; ils établisBent ainsi des liens plus étroits dans les séries soologiques. » Enfin la découverte d'un oiseau gigantesque dans le calcaire lithographique de Solenhofen, YArchœoptéryx, qui se termine par une queue composée de vingt vertèbres garnies de plumes, est venu élargir encore l'horizon.

La période entre le lias inférieur et le trias moyen était regardée comme une époque de pénurie relative eniait de types oi'ganiques. Tout à coup, en cherchant à détermine!* la vi'aie place des couches de ttâllstadt et de Saint-Cassian sur lô versant des Alpes autrichiennes, les géologues ont découvert une faune marine d'une époque intermédiaire, celle du trias

supérieur. £!ntre le trias moyen et le lias inférieur on

â eu à intercaler, d'un seul coup, huit cents espèces environ de mollusques et de rayonnes. Est-il possible,

dans rétat présent de la Bcience, d'avoir des preuves plus fortes de l'existence de formes intermédiaires? Le tableau suivant, dressé par M. Albert Gaudry et emprunté à son pélèbre ouvrage ks Fossiles de Pikêrmif fera saisir aisément la physionomie générale de la ttléorie de sélection et en gravera l'idée dans la mémoire mieux que toute exposition. On y verra les ramifications des espèces issues d'un progéniteur commun, l'extinction de quelques-unes, lei lacunes géologiques dans la filiation des autres, bref un résumé des phénomènes qui se présentent actuellement aux yeux du naturaliste.

— iOO — Tableau synoptique de la descendance des hyènes.

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