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CONSEQUENCES DE LA SÉLECTION DANS LES LANGUES

I. — Extinction de langues. — La généalogie des langues est d'autant plus difficile à reconnaître qu'on remonte davantage le cours des siècles.' Que de peuples ont succombé sans laisser à Thistoire le moindre vestige de leur existence ! Que d'idiomes sont morts qui n'ont pu être recueillis et conservés, comme le seraient ceux d'aujourd'hui grâce à l'imprimerie et à la diffusion des lumières ! Au demeurant, on ne doit pas oublier que les peuples n'ont jamais eu la pensée de conserver des monuments de leur langue pour le plaisir et la commodité des philologues de l'avenir. Il en est donc des langues comme des ossements : les causes de destruction ont été si nombreuses et si variées que lo sujet d'étonnement pour nous doit être

moltis la rareté des fossiles que leur cotiservalion jusqu'à nos jours. On sait, par exemple, que sans TOrdrc des moines bénédictins les littératures grecque et latine, cependant si voisines de notre histoire, eussent ctc probablement à jamais perdues. Quant aux langues orientales, elles ne font que sortir du tombeau : la linguistique est fille du XIX° siècle. Rencontre singulière ! la Paléontologie est aussi une création moderne, de sorte que le parallèle entre ces deux sciences se justifie non-seulement par Tanalogie des faits,

objets de leur étude propre, mais encore au point de vue historique de la naissance.

Le sort des langues est lié au sort des peuples; leuf chance de durée est proportionnelle au nombre des hommes qui les parlent. De même une espèce résiste tnieux à la concurrence vitale si elle compte Un grand nombre d*irtdividus. On est parvenu souvent à connaître quelles circonstances amènent la décadence ou la chute d'un peuple ; souvent aussi les causes de ces catastrophes nous échappent par suite de Téloigtlement des temps et aussi du manque absolu do documents. De là, de grandes lacunes dans la filiation des langues. On sait pourquoi l'hébreu est devenu une Lingue morte. Mais pourquoi le sanscrit, malgré son caractère sacré et la vénération qui s'attachait aux Védas, a-t-il eu le mômo sort ? Voilà ce que nous ignorons à peu près entièrement. Ainsi pout* lalàilgue de 2oroastre. Le zend et le sanscrit dérivent-ils l'un de l'autre, ou bien ne sont-ils qu'un double rejeton d'une souche unique ? autre problème non résolu.

Si le zend dérive du sanscrit, il est certain qu'il manque plusieurs types intermédiaires ; mais rien ne s'oppose à ce que le zend et le sanscrit soient deux rameaux distincts, issus d*un tronc commun. Au fond, ce qui importe à la théorie, c'est la constance de structure et l'uniformité de caractères, qui révèlent chez les deux dialectes l'identité d'origine. C'est ainsi que le grec, le latin et la famille germanique se rattachent aux deux langues orientales. La chaîne a été rompue, bien des anneaux n'existent plus; mais la parenté a laissé sur ces différents idiomes sa manifeste empreinte. Le latin a eu plus de bonheur dans sa postérité : on a pu suivre ses croisements et ses variations dans les contrées où régnent ses descendants. L'italien, le français, l'espagnol, le valaque, le rhétien, sont les enfants directs du latin. Sous leurs formes diverses, dues à une sélection naturelle, leur généalogie est aussi certaine que celle des races si variées de pigeons obtenues par la sélection consciente de l'homme.

La disparition des espèces n'a pas eu lieu seulement dans les époques géologiques antérieures ; la période où nous vivons en a vu s'éteindre peut-être un grand nombre, mais à coup sûr quelques-unes. Mômes vicissitudes chez les langues. « Nous savons dans quel siècle le Dronte a disparu (1), et nous savons que c'est au XVIP siècle que la langue des Peaux-Rouges du Massachussett a cessé d'exister. C'était pourtant

(1) Cet oiseau vivait encore à Tlle-de -France en 1626.

une langue dans laquelle le P. Eliot avait traduit la Bible et dans laquelle le Christianisme avait été prêché pendant plusieurs générations. Si le hollandais devenait une langue morte, la filiation entre l'anglais et Tallemand ne serait plus aussi directe : il y aurait solution de continuité. » (Sir Gh. Lyell).

n. — Les langues éteintes ne reparaissent plus. — Les espèces éteintes ne reparaissent plus ; la marche du temps et les variations accumulées rendent impossible le retour de conditions de vie identiques. De même aucune langue morte ne pourra revivre parce que le changement des mœurs, les progrès des sciences et des arts, les habitudes et les besoins creusent entre le passé et le présent un abîme de plus en plus profond. Far la force des variations continues et d'une sélection toujours agissante, il n'est pas une seule langue vivante qui n'ait fait des pertes irréparables. Les Chamsons de Gestes de nos trouvères sont inintelligibles, excepté pour les érudits;Villehardouin est bien près de l'être ; Rabelais, vaincu du temps, incline vers la tombe. Encore un siècle, et tout sera dit pour lui. Son livre aura besoin d'être traduit, comme le sont aujourd'hui les auteurs latins. Ce qui est vrai de la langue française, l'est aussi de toutes les autres. Chacune a laissé derrière elles ses fossiles, et pas un ne reviendra à la vie parce que l'humanité ne peut pas à son gré secouer les conditions de la vie présente pour reprendre les préjugés anciens, la foi naïve et aveugle, les mœurs brutales, l'ignorance et

la barbarie primitive. Les morts sont bien morts, dit mi proverbe populaire : cela est Vrai dés latigiles aussi bien que des espèces.

III. — Progrès lexicologiqtie daiis les langues. — La sélection agissant, en général, pour le bien des individus, il s'ensuit que les espèces s'améliorent. Or, la règle de tout progrès est dans là divislôtl du travail physiologique. Un animal est d'autant plus élevé dans l'échelle des êtres qiie chacune de ses îohctions s'accomplît par un organe propre et distinct. îl en est de même des langues. Elles aussi font des progrès avec le temps, et, à tout prendre, elles continuent leur marche dans ce sens.

Les langues, au début, renfermaient peu de mots, et ces mots avaient le sens le plus compréhensif . Un seul servait à traduire plusieurs idées différentes : dô là Tobscurité de la pensée. Unfe des études les l)lus attrayantes et les plus instructives est de suivre les restrictions que chaque siècle apporte à l'excessive compréhension des mots. C'est une véritable division du travail intellectuel que l'esprit opère peu à peu dans le langage. Par exemple, le mot imaginatioti,atl XI V° siècle, avait le plus vaste domaine. « L'imagination, dit Cbarron (1), premièrement recueille les espèces et figures des choses tant présentes, par le service des cinq sens, qu'absentes, par le bénéfice du sens commun. A elle appartiennent proprement les

(I) Charruii, De la Sagesse^ livre l", clitpilre tui.

inventions, les facéties et brocaMs, les pointés et subtilités, les fictions et mensonges, les figures et comparaisons, la propriété, netteté, élégance, gentillesse. »

Au XYII* siècle, la définition donnée témoigne de quelque élimination : « i° Faculté de Tâme qui Imagine ; 2° Fantaisie erronée et bizarre; 3° Pensée et conception ; 4"* Opinion qu'on a de quelque chose : Que voulez-vous? C'est son imagination » (i).

Le XVIIP siècle la restreint davantage, mais lui laisse encore le sens de génie : « Il y avait beaucoup plus d'imagination dans la tête d'Archimède que dans celle d'Homère » (2).

Aujourd'hui l'imagination est la faculté de se retracer l'image des objets : alors elle est passive; ou de combiner les idées dans des rapports nouveaux : alors elle est active. En littérature et dans les beaux-arts, on entend surtout par elle la faculté de représenter les idées sous des formes sensibles. On voit que pour le mot imagination la division du travail intellectuel commencée depuis trois siècles, se poursuit à notre époque : elle n'est pas encore achevée.

Cet exemple, choisi entre mille, montre avec assez de clarté quelle est la marche suivie par les langues. Cette élimination successive de sens divers accumulés en une seule expression est une des lois qui dirigent les transformations des langues et les rapprochent, à

(!) Dictionnaire de V Académie, 1694.

(2) Voltaire, Dictionnaire philosophique.

pas lents mais continus, de leur idéal, netteté et clarté. Les langues à leur tour exercent une heureuse influence sur Tesprit de Thomme ; elles l'aident à opérer sur les idées un travail analogue de division et méritent ainsi qu'on les appelle des méthodes analytiques.

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