‹ Le Darwinisme (volume 2)Chapitre 51 sur 65 · II. — Unité d'origine des races caninea · texte numérisé non relu

II. — Unité d'origine des races caninea

Morphologie, — Frédéric Cuvier, quoique partisan de la fixité des espèces, déclare qu'il est impossible d'admettre plusieurs souches canines. Dans ce cas, en effet, il faudrait admettre logiquement que plus de cinquante ont apporté leur contingent de caractères. Or sur ces cinquante prétendues espèces, quarante au moins n'existent ni dans la faurfe actuelle ni dans la faune fossile. Preuve indirecte de l'unité d'origine.

Directement, l'unité d'origine est prouvée par les types intermédiaires qu'on peut intercaler entre les deux types extrêmes. Tel est le verdict de la morphologie.

Physiologie. — a II est inadmissible, dit Isidore Geoffroy, que les chiens descendent de plusieurs espèces. Gomment le croisement de deux animaux offrant les caractères actuels du genre canis eût-il pu donner naissance au basset^ au bichon, au dogue ?

(1) Voir page 397 ranomalie dans le nombre des mamelles chez la femme.

Tout hybride ressemble à ses parents, tenant même souvent le milieu entre eux. Par conséquent, Thybridité ne fait que combiner dans les descendants les caractères déjà existants dans les souches : elle n'en crée pas de nouveaux. » Preuve indirecte de l'unité d'origine. v

Directement, l'unité d'origine est prouvée par les expériences d'Isidore Geoffroy qui a croisé aisément entre elles les races les plus éloignées. Les métis, nés de ces unions, ont été également féconds.

Ainsi, l'unité d'origine est également démontrée par la morphologie et par la physiologie, soit directement, soit indirectement.

III. — Souche des races canines. — Quelle est la souche de nos races canines ? Est-ce le loup, est-ce le chacal ?

§ 1". — Le Loup {canis lupus,)

1** Morphologie. — Pour distinguer le chien du loup, Linné n'a pas trouvé d'autre caractère que celui-ci : « Cauda sinistrorsùm recurva. Le chien a la queue tournée à gauche 1 »

^^Physiologie et mœurs. — A. Chez les louveteaux, les dents de lait tombent vers le sixième mois: de même chez le chien.

B. Le loup est aussi sujet à la rage.

C. « Les loups ne se mangent pas entre eux, » dit le proverbe populaire : cela est faux. Lorsque, dans les bandes de loups, un d'eux est blessé, ses camarades se jettent sur lui et le dévorent. Il en est de même chez les chiens presque sauvages qui composent les meutes des grands chasseurs. Il arrive même quelquefois que le valet chargé de les nourrir est mangé par eux si malheureusement il fait un faux pas et tombe. Se manger entre soi est un trait commun aux loups, aux chiens et aux hommes (i).

(1) HÉRODOTE.' Chez les Massagôtes (peuplade Tartare), lorsqu'un père atteigaait un kge avance^ fou fils le tuait et le mettait en ragoût, puis il invitait les parents et les amis à partager avec lui la fricassée paternelle. C'était le suprême degré de la piété filiale.

Darwin. ( Variations, -t. H, p. 227) : o Lorsque les natifs de la Terre de Feu sont fortement poussés par le besoin^ ils tuent leurs Yîeilles femmes pour les manger, plutôt que leurs chiens^ en disant que les vieilles femmes ne servant à rien, tandis que les chiens prennent les loutres. » Quels hommes pratiques, ces doux Fuégiens!

Transactions de la Société ethnologique. (T. III, p. 248.) En Australie, M. Oldfieid ne vit Jamais une tombe de femme, et il croit que les naturels ne prennent pas la peine de les enterrer. 11 peose que bien peu d'entre elles sont assez heureuses pour mourir d'une mort naturelle : « On les dépêche généralement avant qu'elles ne deviennent vieilles et maigres, de peur de lai&ser perdre tant de bonne nourriture. Bref, ou y attache tellement peu d'importance , soit avant, soit après la mort, qu'il est permis de se demander si l'homme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme, et s'il pense plus souvent et plus tendrement à l'une qu'à l'autre, après qu'il les a mangés tous deux. »

D. Le loup a des habitudes qui lui sont communes avec le chien ; il mange couché comme lui ; comme lui, il sait encore se ménager des ressources pour le lendemain, gratte la terre, y pratique un trou dans lequel il dépose ses provisions et n'oublie pas de les recouvrir pour en dissimuler la présence.

E. L'aboiement est une voix d'imitation. Lorsque le chien civilisé retourne à l'état sauvage, il devient muet, comme on le verra ci-dessous. Réciproquement le loup apprivoisé acquiert l'aboiement. Un louveteau allaité par une chienne sait aboyer, dit le professeur suédois M. Nilsson. «J'ai eu une louve no\re, écrivait le marquis de Gourcival ^m Journal des Chasseurs, qui est maintenant empaillée chez moi; elle jappait absolument comme un chien. »

F. Il est faux que le loup ne soit pas sociable. S'il semble vivre dans la solitude, c'est que dans nos contrées si peuplées, il est l'objet de poursuites incessantes. Dans les pays où les habitations sont rares, non-seulement en Amérique, mais en Russie et dans les provinces roumaines, les loups vivent en société.

G. Notre ménagerie, dit Flourens, a eu plusieurs loups très-apprivoisés. L'un d'eux a offert à Frédéric Guvier un de ces attachements profonds dont on croirait même l'espèce du chien à peine capable : « Ce loup, raconte F. Cuvier, suivait en tous lieux son maître, obéissait à sa voix, montrait la soumis-

sion la plus complète. Etant obligé de s'absenter, son maître en fit don à la Ménagerie : là, enfermé dans une loge, cet animal fut plusieurs semaines sans mon* trer aucune gaîté et mangeant à peine. Cependant sa santé se rétablit; il s'attacha à ses gardiens et paraissait avoir oublié toute autre affection, lorsque, après dix-huit mois, son maître revint. Au premier mot que celui-ci prononça, le loup, qui ne l'apercevait point encore dans la foule, le reconnut à sa voix, et témoi* gna sa joie par ses mouvements et par ses cris... Il fallut se quitter une seconde fois. Trois ans s'écoulèrent. Après cet espace de temps qui, certainement, aurait sufft pour que le chien de la race la plus fidèle oubliât son maître, celui du loup revint. C'était le ' soir, tout était fermé; les yeux de l'animal ne pouvaient le servir, mais la voix de son maître ne s'était point effacée de sa mémoire. Dès qu'il l'entend, il le reconnaît, lui répond par des cris, et aussitôt que l'obstacle qui les sépare e^t levé, il se précipite vers lui, le caresse, et menace de ses dents ses propres gardiens, auxquels, un moment auparavant, il donnait encore des marques d'affection. »

H. La gestation de la louve, comme celle des chiennes, dure de 62 à 63 jours. Buffon, sur ce point, s'était trompé.

I. Le loup et la, chienne, le chien et la louve se croisent facilement, môme en liberté. Ce fait est très-connu dans nos campagnes.

Les hybrides ou métis(l) qui naissent de ces unions sont féconds. L'expérience du croisement d'une louve avec un chien braque, conimencée en 1773 par le marquis de Spontin et continuée par Buifon, est célèbre en histoire naturelle. Buffon' obtint des hybrides qui se croisèrent entre eux et donnèrent trois générations d'hybrides féconds". Buffon ne poursuivit pas davantage l'expérience à cause de son grand âge : il avait alors quatre-vingts ans.

Depuis, d'autres exemples se sont produits spontanément ou ont été obtenus en divers lieux, notamment au Muséum.

Conclusion. — Si étroits que soient les liens qui unissent le loup et le chien, il est un autre animal qui en offre encore de plus grands, c'est le chacal. Toutefois une circonstance remarquable est la grande ressemblance qui Tègno entre les chiens et les loups d'une même contrée. P'après Richardson, observateur exact et sagace, la ressemblance entre les loups de l'Amérique du Nord {canis lupus) et les chiens domestiques des Indiens est telle, que la taille et la force plus grandes du loup constituent la seule différence. Le hurlement même est assez semblable pour, tromper l'oreille si exercée de l'Indien. Les chiens des Esquimaux soht entièrement semblables aux loups gris du cercle arctique, non-seulement par la forme et la couleur,. mais aussi par la taille qui est presque

(1) Ce point sera discuté à. V occasion du chacal.

la même. Ils se croisent fréquemment avec les loups, et les Indiens s'emparent des louveteaux pour améliorer la race de leurs «chiens (docteur Kane). Il ne peut donc y avoir que peu ou point de stérilité entre le chien esquimau et le loup, car autrement, on n'emploierait pas celui-ci pour améliorer la race. Les chiens esquimaux, dit le docteur Hayes, sont des loups apprivoisés. Le chien de berger hongrois res semble aussi étonnamment au loup.

De cette coïncidence frappante, faudrait-il conclure que la souche des chiens ne serait pas uniquement le chacal, et que plusieurs races, dans certains pays, pourraient descendre des loups indigènes? Plusieurs naturalistes^' ont pensé; Isidore Geoffroy-Saint- Hilaire, tout partisan déclaré qu'il est du chacal comme souche des races canines, semble incliner à croire que quelques-unes pourraient descendre du loup.

§ 2. — Le Chacal {eanîs aurem,\

1° Morphologie, — « Le chien a la même organisation anatomique que les chacals sans qu'une seule différence constante puisse être aperçue. Les deux Cuvier et Blainville le reconnaissent eux-mêmes, quoique ce résultat fournisse un argument puissant contre leurs vues sur l'origine du chien. Le chien reproduit parfois exactement les formes jextérieures, le système de coloration et jusqu'aux teintes ellesmêmes du chacal.

Sur plusieurs points de TAsie, de l'Europe orientale et de l'Afrique, on trouve en même temps, à l'état libre, des chacals, et à l'état domestique, des chiens qui leur sont très-semblables, si semblables qu'on ne saurait méconnaître ici, disent les voyageurs, les ascendants et les descendants encore réunis dans les mêmes lieux, et pour ainsi dire les rejetons encore implantés sur la souche commune (1). »

2** Physiologie et mœurs. — A. I^e chien a non-seulement l'organisation du chacal, il en a les mœurs. Dès que les chiens rentrent dans l'état sauvage, ils forment des troupes nombreuses ; ils se creusent des terriers, ils chassent de concert comme les chacals. (Flourens.)

Le chacal se terre, mais non à la façon du renard ni surtout du blaireau : il se creuse accidentellement un abri. Le chien libre se terre également, et même plus que le chacal. Près du Caire, M. Maxime du Camp a trouvé une colonie de chiens terriers. Les chiens redevenus sauvages à la Plata chassent isolés OU en meutes et creusent des terriers pour leurs petits : points par lesquels ils ressemblent aux chacals, qui, eux aussi, chassent isolés ou en meutes et creusent des terriers. (Darwin.)

B. Les chiens redevenus sauvages dans Tile de Juan Femandez perdirent la voix en moins de 33 ans.

(1) Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire. Histoire naturelle' générale j t. III, p. 103.

Quelques-uns enlevés de cette île par UUoa ont repris peu à peu l'habitude d'aboyer.

Les chiens européens transportés en Afrique, sur la côte de Guinée, n'aboient plus, ils hurlent et glapissent.

Les chiens de la rivière Mackenzie (Amérique du Nord) sont muets. Amenés en Angleterre, ils ne sont jamais arrivés à l'aboiement proprement dit; mais un individu né au Jardin zoologique à Londres donnait de la voix aussi fortement qu'aucun autre chien de sa taille et de son âge.

L'aboiement est donc une voix artificielle qui s'acquiert surtout dans la compagnie de l'homme. Si les chiens redevenus sauvages perdent la voix, inverse- - ment les chacals apprivoisés apprennent à aboyer. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire a observé souvent à la Ménagerie ce fait d'aboiemeht. « Je l'ai lait cotistater, au Muséum, par l'auditoire tout entier d'un de mes coui*s. Un chacal, entre autres, aboyait exactement comme un chien, » Puis il ajoute î «Le loup apprend aussi à aboyer, mais non absolument à la manière du chien, au moins dans les eicemples que j'ai recueillis. »

Non-seulement le chacal possède l'aboiement du chien, mais il en a toutes les autres voii, la voix du désir en particulier : « Vox desiderii caninœsimillima, » a dit Pallas.

G. « L'odeur du chacal[est rendue au chien lorsqu'on nourrit celui-ci de chair crue, et même de

chair cuite, mafîs alors le but est atteint plus lentement. » (Isid. Geoffroy.)

D. «Les mœurs du chien et du chacal sont à peu près les mômes. Le chacal apprivoisé, appelé par son maître, remue la queue, rampe et se renverse sur le dos. Il flaire les chiens à Tanus, et, comme eux, urine de côté (Darwin). Pallas a noté Tidentité dans la manière de caresser chez les deux animaux : « Homini caudâ eodem modo blanditur. n

Quant à la facilité du chacal à être apprivoisé, les preuves abondent. En voici une, entre autre». Isidore Geoffroy a vu, à Grenoble, un chien, comme on l'appelait, mais en réalité un chacal, doux, familier et caressant. Il appartenait à un soldat qui l'avait ramené d'Afrique. Le chacal vaguait librement dans les rues^ jouant avec les vrais chiens. Ceux-ci, selon leur cou^ tume, le flairaient d'abord, puis l'accueillaient en camarade. Isid. Geoffroy essaya vainement de l'acquérir à prix d'argent : le soldat refusa de le vendre»

E. La durée de la ge^ation chez le chacal est exactement la même que celle du chien : elle est en moyenne de 63 jours.

P. Le chacal et la chienne, le chien et la chacale sont égaleinent portés l'un vers l'autre. Non-seulement ils se croisent facilement en captivité, mais encore ils le font spontanément à l'état libre, ainsi que Pallas. l'a constaté en Orient, et M* Guyon, chirurgien eu chef de l'armée, en Algérie. (Isid. Geoffroy.)

En 1845, Flourens commença une iérie d'expériences de croisements entre le chien et le chacal, ainsi qu'entre le chien et le loup. Ses observations ont embrassé 59 portées. Il croisait les înétis entre eux. Le résultat des expériences fut celui-ci : au bout de trois générations les métis de loup devinrent inféconds ; ceux du chacal ne le devinrent qu'à la quatrième génération. Flourens en conclut que, la fécondité des métis du chacal n'étant pas continue, le chacal et le ehien appartiennent à deux espèces distinctes.Par conséquent les produits du croisement de ces deux- animaux sont des hybrides et non des métis.

A "cette conclusion Darwin fait deux objections très fondées : 1® les métis croisés entre eux étaient en captivité ; 2® ces métis étant frères et sœurs, les unions étaient consanguines.

1® Ca/)ft vtV^.— C'est un fait bien constaté que la captivité diminue beaucoup la fécondité des animaux sauvages et les rend même tout-à-fait stériles. Le dingo (chien d'Australie), qui se croise librement avec nos chiens importés en Australie, n'a donné aucun résultat dans les eçsâis réitérés de croisement tentés au Jardin des Plantes (Fréd. Guvier). Quelques chiens courants do l'Afrique centrale importés par le major Denham n'ont jamais reproduit à la Tour de Londres.

Il est clair que si la captivité produit de tels effets sur les individus de la même race ou de races si voisines; à fortiori agira-t-elle d'une manière fâcheuse sur le croisement de deux races éloignées.

2° Union conscmguine, — L'influence funeste qu'a pour la fécondité l'union répétée entre parents est une vé-rite consacrée par la pratique journalière^ des éleveurs à l'égard des animaux;* que dis-je? elle Test môme pour l'espèce humaine, puisque les lois civiles et religieuses défendent le mariage entreproches parents(i). Il résulte de là que les expériences de Flourens faites dans de telles conditions ne permettent pas d'affirmation absolue. Il est nécessaire- que l'expérimentation soit recommencée avec un soin, une rigueur, une méthode à l'abri de tout reproche et de tout mécompte. Isidore Geoffroy en essayant parallèlement à Flourens le croisement du chacal et du chien n'avait obtenu que trois générations fécondes de métis. Puisque Flourens a pu en obtenir quatre, il n'y a aucune raison pour que, dans des conditions parfaites, le croisement ne soit d'une fécondité continue.

Conclusion. — Tel qu'il est, le résultat acquis est si considérable qu'on peut sans témérité regarder le chacal comme souche de nos races canines.

D'autre part, la ressemblance étroite, quoique à un moindre degré, du loup et du chien, jointe h la fécondité de trois générations croisées, est certainement propre à laisser de l'hésitation dans l'esprit, relativement à l'unité de la souche canine. Dans ce cas, l'opinion de Blainville pourrait concilier les diverses

(1) Darwin. Variations. Toni le chapitre XVII est consacré h

ce sujet.

appréciations. Blainville pensait que nos chiens descendent d'une erpèce unique et éteinte. A l'appui de cette vue, on a trouvé dans des dép6ts tertiaires certains ossements qui se rapprochent plus de ceux d'un gros chiôn que de ceux d'un loup. Dans les débris de cuisine [Kjokkeri'Ynoddings) au Danemark, on a recueilli des ossements que Steenstrup a démontré être ceux d'un chien domestique : ce qui prouve que le chien était domestiqué en Europe longtemps avant l'époque historique. A la même période néolithique» existait en Suisse un chien qui, d'après le professeur Riitimeyér, était intermédiaire au loup et au chacal par le crâne.

En adoptant cette opinion de Blainville, on regarderait le chien, le chacal et le loup comme issus d'une même espèce fossile. Le milieu, une domestication plus tôt accomplie, auraient amené les divergences qui semblent. séparer aujourd'hui les trois frères; avec cette différence toutefois que, par des circonstances à nous inconnues, le loup aurstit divergé plus prompte^ ment de la souche commune»

Page 1