‹ Le Darwinisme (volume 3)Chapitre 55 sur 75 · L ESPECE · texte numérisé non relu

L ESPECE

§ 1er. — IJ Espèce physiologique ,

« Il n’est permis, en physiologie, d’envisager comme membres d’une meme famille que les individus dont la filiation généalogique est démontrée. Dès qu’il s’agit de ressemblances, plus ou moins étroites, entre des êtres dont la dérivation d’une même souche reste en dehors des limites de l’observation, on sort de la question physiologique pour rentrer dans le domaine des familles zoologiques naturelles, uniquement constituées sur le fait de la parité de struc ture (1). »

(1) Agassiz. — De l'Espèce , page 38.3.

I. — Définition de l’Espèce. — Voyons par quelles étapes successives est passé l’esprit humain avant d’arriver à la définition dernière de l’espèce physiologique.

A. Progéniture identique. — Supposons que, dans une ferme, un couple de moutons donne naissance il une postérité nombreuse, déstructuré et de couleur identiques. Que dira le fermier à la vue de ces animaux issus d’une commune souche? Ce sont des individus de la meme espèce. L’espèce, pour lui, en ce moment se compose de deux éléments: la filiation et la ressemblance.

13. Variétés et Races. — Tout à coup, par des causes physiologiques ou autres qu’il ignore, notre fermier voit apparaître des moutons qui se distinguent de leurs congénères par divers caractères. Chez les uns, la couleur de la robe varie; les autres, au lieu de laine, ont une toison soyeuse (moutons Mauchamps); plusieurs ont les membres du chien basset (moutons ancons). Dira-t-il que ces individus appartiennent h des espèces différentes? Non, puisqu’il les a vus naître, puisqu’il sait qu’ils sont fds des memes parents; mais l’idée qu’il se faisait de l’espèce se modifiera. L’espèce, pour lui, sera toujours la succession d’individus qui se perpétuent; mais le deuxième élément, la ressemblance, qui tout d’abord lui semblait aussi nécessaire que la filiation, perdra à ses yeux son importance absolue. Il se sentira ébranlé dans son jugement pre-

mier et fortement disposé à retrancher de l'espèce la notion constitutive de ressemblance.

C. Métamorphoses. — Dans cette situation d’esprit, il remarque un papillon déposant des œufs sur un chou de son jardin. 11 observe que de chaque œuf naît une chenille; puis, qu’au bout d’un certain temps la chenille s’enferme dans une enveloppe résistante (chrysalide); enfin que cette coque se brise et laisse échapper un papillon semblable au. papillon pondeur. Il ne dira plus que la chenille, la chrysalide et le papillon sont trois animaux différents, trois espèces différentes. Non, il ne verra là que les métamorphoses d’un seul et même individu. Ses tendances à retrancher de la définition de l’espèce la notion de ressemblance puiseront dans ce spectacle une nouvelle énergie. Une chose toutefois le retient : c’est que le livre d’histoire naturelle qu’il a consulté, lui apprend que les vertébrés eux-mêmes subissent, dans le sein de leur mère, des phases analogues; qu’en définitive, la différence entre eux et l’insecte est dans le milieu où se passent ces phases diverses ; bref, que les larves sont incapables de se reproduire et qu’à l’adulte seul, individu parfait, appartient le privilège d’avoir une progéniture. Or les papillons adultes ressemblent aux papillons dont ils sont issus.

D. Génération alternante. — Poursuivant sa lecture, notre fermier arrive à l’exposé de la célèbre découverte du norwégien Sars : la génération alternante.

Parmi les nombreux exemples, il trouve celui-ci emprunte à la classe des acilèphes :

(( Depuis près d’un demi-siècle (1), les zoologistes ont admis, entre autres grandes divisions de 1* embranchement des rayonnes, la classe des acalèphes et celle des polypes. Cette distinction semblait plus que justifiée. On a, en effet, constaté entre les deux groupes des différences bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui séparent les reptiles et les oiseaux. Aspect extérieur, organisation intérieure, rien ici ne se ressemble.

Tous les Acalèphes (àxa^yvj, ortie) sont libres et nageurs; la plupart sont solitaires. Au contraire, à peine quelques Polypes (nolvç nombreux, 7 rovç pied) jouissent-ils de mouvements obscurs de reptation; presque tous sont fixés à demeure, et l’immense majorité vit en colonies.

Les méduses (classe des acalèphes) se reconnaissent à leur ombrelle en forme de champignon ou de cloche, tantôt incolore et transparente, tantôt opaline et richement teintée à la façon des émaux. Cette ombrelle est à la fois le corps et l’organe locomoteur de l’animal. Dans son épaisseur sont cachées les cavités digestives, les canaux circulatoires; ses contractions rhythmiques servent à la natation. Au centre de la face concave, là où serait placé le pied du champignon ou le battant de la cloche, on trouve la bouche,

(1) De Quatrefages. — Métamorphoses de l'homme et des ani~ maux , page 1G8.

entourée presque toujours de divers appendices. Enfin le bord môme de l’ombrelle est souvent garni de cirrhes, parfois très-longs et contractiles, qui servent à l’animal, de bras ou de lignes de fond pour saisir, enlacer et tuer la proie qu’ils apportent ensuite à la bouche.

L’aurélie rose ( médusa aurita) est une belle méduse à ombrelle presque hémisphérique de dix à douze centimètres de diamètre, teintée de rose pâle et dont le rebord est garni de tentacules courts et roussâtres. Elle pond des œufs, à trois sphères concentriques, qui se transforment en larves. Celles-ci, dont le corps ovalaire est couvert de cils vibratiles et présente en avant une petite dépression, nagent pendant quelques temps avec beaucoup de vivacité, à la manière des infusoires, auxquels elles ressemblent de manière à tromper quiconque bornerait lâ ses observations.

Cette première phase de la vie chez les méduses dure environ 48 heures. Les mouvements se ralentissent alors, et la jeune larve semble fatiguée. A l’aide de la dépression qui a été signalée, elle s’attache à quelque corps solide. L’animal errant jusque-là va désormais végéter sur place. Un mucus épais sécrété par elle s’étend sur un large disque qui le fixe solidement. La jeune aurélie change de forme en môme temps que de genre de vie. Elle s’allonge rapidement; son pédoncule se rétrécit, son extrémité libre se renfle en massue. Bientôt une ouverture se montre au centre de cette extrémité et laisse voir une cavité interne; quatre petits mamelons s’élèvent sur les bords,

grandissent et deviennent autant de bras; d’autres ne tardent pas à paraître et à s’allonger à leur tour. L’infusoire de tout à l’heure s’est changé en polype, et c’est ce dernier que Sars avait décrit d’abord sous le nom de scyphistoma.

Sous sa forme poiypiaire, la méduse jouit de toutes les propriétés des véritables représentants de ce groupe. Elle se multiplie entre autres par bourgeons et par stolons (i). Tantôt des bourgeons naissent sur un point du corps, et ne tardent pas à reproduire l’animal-souche, tantôt ils s’allongent en tige grêle qui rampe sur le sol jusqu’à une certaine distance, et sur laquelle poussent des tubercules. Ceux-ci se changent en autant dé cornets largement évasés, courts, dont le bord est garni de vingt ou trente filaments grêles et mobiles. Chacun des derniers venus peut d’ailleurs se conduire comme les premiers, et donner naissance à de nouvelles générations qui étendent de plus en plus la colonie. On dirait un fraisier jetant en tous sens les tiges grêles qui, de proche en proche, peuvent garnir une plate-bande entière.

La méduse vit pendant quelque temps sous cette forme ; puis un cornet acquiert une longueur triple ou quadruple de celle de ses frères, et en même temps il devient cylindrique. Une première dépression cir-

(1) On appelle stolons ou jets ces espèces de brandies grêles qui partent du bas de la tige d’uue plante et qui, prenant racine à quelque distance de leur point de départ, produisent une plante nouvelle. Le fraisier nous donne un exemple de ce mode de multiplication.

culaire se forme près de la couronne des tentacules ; d’autres se prononcent de même et s’espacent régulièrement jusque près du pédicule, qui n’est lui-même jamais atteint. Le corps du polype se trouve ainsi comme cerclé de dix à quatorze anneaux.

Ces anneaux sont d’abord lisses, mais bientôt leur bord inférieur se festonne ; les festons se caractérisent; les angles s’allongent et se transforment en huit petites lanières bifurquées à leur extrémité. En même temps, les sillons intermédiaires se creusent de plus en plus, et arrivent jusque tout près de l’axe du polype. Celui-ci, à ce moment, ne ressemble pas mal à une pile de petites assiettes à bords profondément découpés, très-plates, et tenant les unes aux autres par leur centre. Le scypliistoma s’est pour ainsi dire coupé luimême en tranches. C’est la méduse, parvenue à ce point de son évolution, que Sars avait décrite sous le nom de strobila , et l’on voit combien était excusable la méprise du naturaliste norwégien.

Arrivées à ce degré de développement bien imparfait encore, les divisions du strobila donnent déjà les signes irrécusables d’individualisation. Chacune d’elles agite isolément les rayons en franges de son bord libre; si l’on vient à en toucher une, elle se contracte seule.

Pour que toutes ces tranches d’un animal naguère unique deviennent autant d’animaux distincts, il suffit qu’elles se séparent, et c’est ce qui ne tarde pas à arriver. La plus élevée, celle qui porte encore les tentacules du scyphistoma, se détache la première, et

l’on ne sait ce qu’elle devient. Celles qui suivent en font autant et nagent immédiatement dans le liquide à la façon des acalèphes. Ce sont déjà des médusaires, mais non pas des aurélies ; et Sars les compare avecraison à une espèce très-différente appartenant à un autre genre, l’éphvre à huit rayons ( epliyra octora diato ).

Ni la forme, ni surtout l’organisation ne sont donc encore ce qu’elles doivent être; mais bientôt ces larves se complètent. D’abord très-plates, comme nous l’avons dit plus haut, elles deviennent de plus en plus concaves d’un côté et convexes de l’autre ; la cavité digestive, les canaux gastro -vasculaires se prononcent; la bouche s’ouvre et s’entoure de ses tentacules; les cirrhes marginaux se montrent d’abord rares, puis plus nombreux; les appareils reproducteurs mâle et femelle naissent sur des individus séparés et entrent bientôt en fonction. Enfin, au lieu d’un seul infusoire, au lieu d’un scyphistoma plus ou moins ramifié, au lieu d’un strobila plus ou moins segmenté, ou d’un essaim d’éphyres, on a sous les yeux de nombreuses aurélies roses, toutes semblables à celle qui avait pondu l’œuf unique primitif. »

La génération alternante diffère essentiellement de la métamorphose, et c’est en vain que plusieurs auteurs ont essayé d’identifier les deux choses. Dans la métamorphose comme on l’observe chez les insectes, l’être né d’un œuf subit une transformation après l’autre, en succession directe immédiate, jusqu’à ce

qu’il se montre aux diverses époques de sa vie, c’est constamment et toujours le môme individu. Dans la génération alternante, l’animal ne de l’œuf, au lieu de parvenir par «les changements successifs à revêtir le caractère de ses parents, produit, au contraire, soitpar bourgeonnement, soit par scission, un grand nombre d’individus nouveaux. Ceux-ci, déjà séparés de l’œuf par une génération, récupèrent en se développant les caractères du producteur de l’œuf (i).

En présence de la génération alternante, qu’est-ce que devient fa notion de ressemblance comme élé¬

ment essentiel dans la définition de l’espèce? Elle s’évanouit; celle de filiation reste seule. C’est ainsi que, par étapes successives, on arrive à reconnaître que l’ espèce est la succession des individus qui se perpétuent. La ressemblance, qui tout d’abord semblait aussi caractéristique que la filiation, décroît d’importance au fur et à mesure que les observations nouvelles révèlent des cas où les enfants ressemblent de moins en moins aux parents; elle cesse d’être caractéristique de l’espèce, au moment où les familles issues d’une même paire n’ont avec celle-ci aucun rapport de forme, de structure, de genre de vie.

II. — Définition de la Variété. — ■ Il est impossible d’admettre la ressemblance comme élément de l’espèce puisqu’elle est loin d’accompagner constamment les produits des mêmes progéniteurs. Il n’en est

(1) Agassiz. De l’Espèce, page 148.

pas moins vrai que dans les groupes d’animaux supérieurs elle règne d’une manière générale. Aussi chacun se fait-il des animaux observés un type uniforme. Par exemple, le nom du mouton rappellera à tout fermier un animal d’une certaine stature, portant une toison de laine, et ainsi de suite. Lorsque, par des causes connues ou non, on voit dans un troupeau composé d’individus semblables apparaître tout à coup une dissemblance frappante chez un nouveau fils, quel nom lui donner? Celui de variété.

En l'y 61, dans la ferme de Seth-Wright (Massachussets), aux États-Unis, naquit un bélier différant de ses frères par ses membres, lesquels avaient les proportions du chien basset. Ce caractère imprévu, qui s’écartait considérablement du type du troupeau, faisait de ce bélier une Variété. La Variété est donc une dissemblance qui se manifeste dans un ensemble de caractères uniformes.

III. — Définition de la Race. — La brièveté des jambes de notre bélier-basset l’empechant de franchir les clôtures présentait un avantage. On l’employa comme reproducteur, et, quelques années après, un troupeau entier de moutons-bassets peuplait la ferme : une nouvelle race, celle des ancons (moutons-loutres), était créée. La Race est donc l’ensemble des individus issus d’une variété qui leur a transmis en héritage son caractère distinctif.

C’est de la même manière qu’est née la race des moutons Mauchamps. Au milieu d’un troupeau de

mérinos ordinaires appartenant à M. Graux, naquit en •1824 un bélier qui avait une toison soyeuse au lieu de laine proprement dite. Ce bélier, sous l’habile direction de M. Graux, est devenu la souche de la race célèbre dite Mauchamp. Cette race non-seulement aujourd’hui est constituée, mais encore elle a donné des sous- races déjà distinctes. C’est-à-dire que dans la race proprement dite des Mauchamps quelques variétés ont apparu, lesquelles ont pu être transmises, par génération, à une suite nombreuse de descendants. *

Puisque la race est l’ensemble d’individus qui reproduisent uniformément, par voie d’héritage, le caractère d’une variété, il suit de là que la notion de ressemblance est inséparable de l’idée de race. Aussitôt, en effet, que cette ressemblance s’altère en quelque point, l’individu porteur de cet écart devient une variété. Si cette variété peut être transmise, par héritage, à une succession de descendants, une autre race ou sous-race est créée. Et toutes ces variétés, races ou sous-races, appartiennent à la même espèce parce que toutes elles descendent, par filiation, d’une même paire de progéniteurs.

g 2. — U Espece morphologique.

« L’histoire naturelle (4) doit avoir pour base ce que l’on nomme un système de la nature, ou un

(1) Cuvier. Introduction nu règne animal, p. 9 et suiv.

grand catalogue clans lequel tous les êtres portent des noms convenus, puissent être reconnus par des caractères distinctifs et soient distribués en divisions et subdivisions, elles-mêmes nommées et caractérisées, où F on puisse les chercher.

)) Pour que chaque être puisse toujours se reconnaître dans ce catalogue, il faut qu’il porte son caractère avec lui ; on ne peut donc pas prendre les caractères dans des propriétés ou dans des habitudes dont l’exercice soit momentané, mais ils doivent être tirés de la conformation. *

» Presque aucun être n’a de caractère simple, ou ne peut être reconnu par un seul trait de sa conformation; il faut presque toujours la réunion de plusieurs de ces traits pour distinguer un être des êtres voisins qui en ont bien aussi quelques-uns, mais qui ne les ont pas tous, ou les ont combinés avec d’autres qui manquent au premier être; et plus les êtres que l’on a à distinguer sont nombreux, plus il faut accumuler de traits; en sorte que, pour distinguer de tous les autres un être pris isolément, il faut faire entrer dans son caractère sa description complète.

» C’est pour éviter cet inconvénient que les divisions et les subdivisions ont été inventées. L’on compare ensemble seulement un grand nombre d’êtres voisins, et leurs caractères n’ont besoin que d’exprimer leurs différences, qui, par la supposition même, ne sont que la moindre partie de leur conformation. Une telle réunion s’appelle un genre.

» On retomberait dans le même inconvénient pour

distinguer ies genres entre eux si l’on ne répétait l’opération en réunissant ies genres pour former un ordre; les ordres voisins, pour former une classe, etc. On peut encore établir des subdivisions intermédiaires.

» Cet échafaudage de divisions, dont les supérieures contiennent les inférieures, est ce qu’on appelle une méthode. C’est à quelques égards une sorte de dictionnaire où l’on part des propriétés des choses pour découvrir leurs noms, et qui est l’inverse des dictionnaires ordinaires, où l’on part des noms pour apprendre h connaître les propriétés... La méthode est le plus sûr moyen de réduire les propriétés des êtres à des règles générales, de les exprimer dans les moindres termes et de les graver aisément dans la mémoire.

» îl ne peut y avoir qu’une méthode parfaite, qui est la méthode naturelle : on nomme ainsi un arrangement dans lequel les êtres du môme genre seraient plus voisins entre eux que ceux de tous les autres genres; les genres du môme ordre, plus que ceux do tous les autres ordres, et ainsi de suite. Cette méthode est l’idéal auquel l’histoire naturelle doit tendre; car il évident que si l’on y parvenait, l’on aurait l’expression exacte et complète de la nature entière. En effet, chaque être est déterminé par ses ressemblances et ses différences avec d’autres; et tous ces rapports seraient parfaitement rendus par l’arrangement que nous venons d’indiquer. En un mot, la méthode naturelle serait toute la science, et /dia-

que pas qu’on lui fait faire approche la science de son but. »

Il est incontestable que dresser un catalogue de la nature répond à un besoin de l’esprit humain*. Avide de connaître, l’homme s’efforce d’abord d’embrasser la totalité des phénomènes; mais la faiblesse de sa mémoire l’avertit bientôt que s’il ne parvient pas à remédier à l’insuffisance de cette faculté par quelque ingénieux procédé, les travaux accomplis seront sans cesse à refaire : l’édifice de la science ne s’élèvera jamais. C’est ainsi que s’impose à lui la nécessité <( de classer et de disposer ses connaissances de manière à en embrasser plus aisément l’ensemble et à faciliter les recherches ultérieures. » Ce besoin est tellement impérieux que Buffon lui-même, après avoir nié qu’il existât dans la nature rien qui ressemble à un système, terminait son ouvrage en groupant les oiseaux suivant certains caractères généraux. L’esprit humain ne peut donc point se passer de classification. Mais à la lumière de quel flambeau seront tracées ces grandes coupes dans l’ensemble des êtres ? Pour Cuvier et presque tous les naturalistes, c’est la structure qui doit guider le savant. La Morphologie Qiopfij forme, loyoç description), voilà le critérium de la classification ainsi entendue; c’est elle qui a déterminé les grandes divisions du règne animal en embranchements, classes, ordres, familles, genres, espèces.

Quelle est la valeur de ces divisions? Sont-elles naturelles ou artificielles? Sont-elles le produit de l’ha-

bileté et de l’ingéniosité humaines, ou sont-elles l’expression de la nature même ? Parmi les naturalistes, dit Agassiz, « les uns reconnaissent pleinement le caractère artificiel de leurs systèmes; les autres soutiennent, au contraire, que les leurs sont l’exacte expression des rapports établis par la nature entre les objets eux-mêmes. Mais, que les systèmes aient été présentés comme naturels ou artificiels, on les a constamment considérés jusqu’à ce jour comme exprimant l’idée que l’homme se fait des choses de la nature, et non comme un plan conçu par l’intelligence suprême et manifesté dans les choses. Les expressions si communément usitées quand il s’agit des genres, des espèces ou des grandes divisions de nos systèmes : M. A. a fait de telle espèce un genre; M. B. emploie telle ou telle espèce pour former son genre, et celles que beaucoup de naturalistes se permettent quand ils parlent de leur espèce, de leur genre, leur famille, leur système, mettent pleinement en lumière cette conviction que les groupes ainsi désignés sont la création propre de celui qui parle. Il n’y a dans ces innombrables systèmes qu’un seul point sur lequel tous semblent s’accorder : c’est l’existence dans la nature d’espèces distinctes persistant avec toutes leurs particularités. Du moins, il en a été longtemps ainsi; mais l’immutabilité des espèces a été elle-même mise en question. Au delà de l’espèce, la foi dans la réalité des divisions généralement admises par les créateurs de systèmes diminue grandement. Ainsi, pour les genres, le nombre des naturalistes qui les admettent

comme division naturelle est très-petit; bien peu d’entre eux ont exprimé la croyance que les genres ont une existence aussi distincte que les espèces. Quant aux familles, aux ordres, aux classes ou à toute autre division supérieure, on les regarde universelle.ment comme d’utiles artifices imaginés pour rendre plus facile l’étude d’objets innombrables en les groupant de la manière la plus commode (1). »

Voilà le jugement porté sur les classifications par le naturaliste le plus hostile peut-être aux vues modernes sur la variabilité des espèces. Gomment s’étonner alors que des hommes de génie, tels que Buffon et Etienne Geoffroy-Saint-Hilairc, aient déserté la voie qu’a suivie et préconisée Cuvier avec tant d’ardeur ! Avides de pénétrer la nature et de lui arracher' ses secrets, ils ont refusé de consumer leur vie et leurs travaux à l’établissement d’un catalogue, très-utile sans contredit, mais artificiel, pour s’attacher à la nature prise en elle-même ; ils se sont donc bornés à des monographies. Est -ce à dire que Cuvier et son école se soient enfermés dans le cercle exclusif de la structure ? Tant qu’il s’est agi de traeer les grandes lignes de la classification, ils n’ont pas quitté le terrain de la morphologie : la chose était nécessaire. A l’heure présente, la science en est là : l'embranchement, la classe, l’ordre, la famille ont un caractère subjectif, c’eshà-dire représentant, au fond, non la nature, mais la manière dont l’esprit humain i’envi-

(i) AgaSsiz. De l’Espèce .p. 2 et suiv.

sage. Ces coupes sont d’autant meilleures qu’elles sont fondées sur des caractères réels et groupés avec un art plus parfait; mais elles ne révèlent pas les liens de parenté unissant les individus qu’elles comprennent, elles les laissent isolés. Or c’est là précisément ce que veut pénétrer l’intelligence humaine. Le lion est-il le frère, le cousin du tigre, le parent à un degré quelconque de tout autre animal? Ou bien les groupes, même les plus petits, ne sont-ils unis par aucune consanguinité? En un seul mot, quelle est l’origine des espèces? Voilà la question qui se présente sans cesse à l’homme ; voilà le problème qui s’impose à lui avec une force invincible, car connaître est la loi même de l’entendement. Aussi, lorsqu’il fallut définir l’espèce, Cuvier, obéissant à ce sentiment ainsi qu’à la signification qu’a toujours donnée le public au mot espèce, fit-il entrer* dans la définition l’idée de filiation à côté de l’idée de structure : « L’espèce, dit-il, est la réunion des individus descendus l’un de l’autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. » Il y a donc deux critériums de l’espèce ainsi définie : 1° au point de vue de filiation, le critérium est la fécondité du rapprochement sexuel; 2° au point de vue morphologique, le critérium est l’identité de structure* En outre, par la disposition même des deux parties de la définition, il résulte que la ressemblance est là pour attester la communauté d’origine, lorsque la preuve directe de l’accouplement fécond fait défaut : de sorte que, par la lettre

et par l’esprit, la définition qu’a donnée Cuvier est celle de l’espèce physiologique. Toutes les autres divisions de la classification sont purement morphologiques.

Agassiz, partisan énergique et convaincu de la fixité des espèces, a senti que si l’espèce était définie physiologiquement, la cause qu’il défendait était perdue. Il s'est donc efforcé a d’écarter de la définition philosophique de l’espèce l’idée d’une communauté d’origine et, conséquemment aussi, de la nécessité d’un lien généalogique. Quant h la fécondité sexuelle, il faut rejeter ce soi-disant critérium comme peu sûr et nécessairement hypothétique. La scienc/e exacte doit se passer de lui, et plus tôt elle en sera débarrassée, mieux ce sera (1). »

Les objections que présente Agassiz pour écarter l’accouplement fécond comme critérium de la communauté d’origine se résument, au fond, en une seule : la distribution géographique d’espèces semblables sur des points séparés par d’immenses intervalles. Par exemple, les poules de Shang-Aï se mêlent avec nos poules communes; or, vu la distance qui les sépare, elles n’ont jamais pu avoir la moindre accointance, elles descendent donc d’ancêtres différents.

La distribution sur des aires géographiques diverses est sans doute une difficulté à surmonter ; mais ce n’est qu’un point d’histoire à éclairer. Parce que l’on ignore les migrations qui ont pu et ont dù avoir lieu

(i) De l’Espèce, chap. II, sect. Vf.

pendant les périodes géologiques et surtout durant les périodes glaciaires, il n’est pas légitime d’inférer que jamais l’habitat n’a pu être commun. Est-ce que les découvertes deM. Albert Caudry à Pikermi, n’ont pas démontré qu’à un moment de la durée, en Attique, l’éléphant africain, l’hyène tachetée, l’hippopotame, etc., vivaient en commun avec le castor, le renne, le bœuf musqué? Enfin, quelque grand que soit cet obstacle, il est mécanique et extérieur; il ne touche pas au vif du problème de l’origine. Bien plus ! c’est de l’origine physiologique que viendra la lumière sur le point si obscur de la distribution géographique des espèces. Car, une fois démontrée l’identité de deux espèces qui vivent à d’énormes distances, on saura qu’il faut chercher, on cherchera, on trouvera peut-être le foyer d’où ont rayonné les deux groupes aujourd’hui séparés (1).

En résumé, l’espèce morphologique étant fondée

(1) Voir page 183 de ce livre le récit du docteur Tliorel. Dans le Yunan, contrée située du 22° au 27 0 de latitude boréale, le voyageur français a trouvé, au pied des montagnes, la flore tropicale; puis, sur les sommets, la flore européenne, prumers, pêchers, abricotiers, cerisiers, etc. Or, voni ce que pensaient les botanistes relativement à l’origine de ces végétaux:

Pêcher. — • Venu de Perse en Europe, un peu avant l’ère chrétienne. Alph. de Candolle croyait que la pèche, n’ayant aucun nom sanscrit ou hébreu pur, ne devait pas être origiginaire de l’Asie occidentale, mais probablement de la terre inconnue, de la Chine. On voit combien était juste la prévision de l’illustre botaniste.

Abricotier. — Alpli. de Candolle admettait que l’abricotier

sur des conditions déstructuré ainsi que sur des conditions extérieures de temps et d’habitat (Agassiz), est, de l’aveu môme d’Agassiz (p. 268), une entité aussi idéale que les autres divisions de la classitication. D’une valeur toute subjective, elle peut être acceptée comme moyen mnémonique dans un simple catalogue de la nature. Mais dans un problème tel que celui de l’origine, problème de la nature vivante elle-même, ou la question posée est, au fond, celleci : a Les êtres animés sont-ils frères?» L’espèce vraiment objective, la seule réelle, est l’espèce physiologique.

N. B . 11 est bien entendu que, en dehors des individus qui la constituent, l’espèce physiologique n’existe pas. Le débat entre le nominalisme et le réalisme est clos depuis longtemps. En disant que l’espèce physiologique seule est objective, on exprime par là la relation de cause à effet qui unit un groupe d’individus descendant de parents communs. De telle sorte

descendait d’une espèce sauvage qu’on trouve dans les régions caucasiennes.

Prunier. — Cet arbre était considéré comme originaire du Caucase.

Cerisier. — Les cerisiers dériveraient de plusieurs souches originaires de l’Asie mineure. Le nom viendrait de la ville de Cérazonte.

On voit combien ces arbres européens, dont l’origine étrangère est certaine, ont rayqnné loin de leur foyer, et par quels climats différents ils ont dù passer avant de prendre racine là où nous les trouvons aujourd’hui.

qu’on supprimant les ancêtres existants à un moment quelconque, toute la lignée qui a suivi n’aurait pu apparaître.

Appendice. — Voici sommairement quelles sont les vues d’Agassiz sur l’origine et sur la définition des

espèces :

«l°Les espèces n’ont pas pris origine par couple

unique; mais elles ont été créées avec un très-grand nombre d’individus, dans les proportions numériques qui produisent l’harmonie naturelle entre les êtres organisés. La même espèce a pu prendre origine h la fois dans des localités différentes, ce qui exclut tout lien généalogique.

»2uLes espèces sont définies, dans le temps, par la période géologique à laquelle elles appartiennent; dans l’espace, par les rapports entre les individus et le monde ambiant, parles habitudes, ornementation, genre de vie, accroissement, structure, etc. En un mot, la définition de l’espèce est une biographie.»

Cetfe hypothèse toute gratuite sur l’origine des espèces tient à une conception platonicienne d’Agassiz. Pour ce naturaliste, a le plan de la création n’est pas

issu de l’action nécessaire des lois physiques, mais a, au contraire, été conçu par l’Intelligence toute puissante, et mûri dans sa pensée avant d’être manifesté sous des formes extérieures tangibles (page 10)... Le plan de la création tout entière a été mûrement dé¬

libéré et arrêté longtemps avant d’être mis à exécution ( page 183). » De môme que le dieu de Platon a

façonné le monde' d’après les idées archétypes, de même le dieu d’Agassiz « a institué les coupes zoologiques comme les catégories de sa pensée (page 8)... L’espèce existait pleinement avant que le premier individu provenant de l’union du premier couple fut venu au monde (page 265).» Ainsi, l’embranchement, la classe, l’ordre, la famille, le genre et l’espèce, sont les moules préexistants où ont été jetés successivement tous les êtres qui ont apparu sur la terre. «Les individus d’une espèce quelconque, ceux de toutes les espèces existant à l’heure présente, succèdent à d’autres individus qui ont vécu antérieurement et précèdent des générations qui leur survivront; ils ne constituent pas l’espèce, ils la représentent. L’espèce est une entité idéale (idée archétype de Platon) aussi bien que le genre, que la famille, que l’ordre, la classe ou l’embranchement; elle continue à exister, tandis que, génération après génération, ses représentants meurent (page 268). »

Une telle théorie appartient à la métaphysique: elle n’a rien de commun avec la science. Quoi qu’en dise Agassiz (1), la tâche de la science est d’expliquer naturellement des faits naturels; cette tâche est terminée lorsque la science a découvert les lois générales qui régissent les phénomènes. Libre au penseur de s’élever jusqu’à la cause première en s’appuyant sur les découvertes scientifiques; mais en tant que naturaliste, il n’a pas ce droit. Du moment qu’il fait in-

(1) De l’Espèce. Note de la page 13.

tervenir la cause première dans l’interprétation des faits naturels, non-seulement il s’égare et perd toute créance, mais encore il commet l’acte anti-scientifique par excellence, puisque la science est l’élimination de la cause première dans l’explication du monde. 11 aura beau être doué de la plupart des qualités qui font le savant, il n’aura pas l’esprit scientifique.

Du reste, il y a toujours du danger à tutoyer Dieu. Voyez, par exemple, comment Agassiz, cet éminent zoologiste, explique les organes rudimentaires ou sans fonctions : « Le rudiment d’œil du poisson aveugle, Y amblyopsis spelœus, lui a été laissé par le Tout- Puissant comme réminiscence du plan général de structure sur lequel est construit le grand type auquel il appartient (page 20)... Les organes qui n’ont pas de fonctions n’ont été conservés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure fondamentale. Leur présence n’a pas pour but raccomplissement de la fonction, mais l’observation d’un plan déterminé. Elle fait songer, par exemple, à telle disposition fréquente dans nos édifices où Parchitecte reproduit extérieurement les memes combinaisons en vue de la symétrie et de l’harmonie des proportions,- mais sans aucun but pratique (page 12). » Etre mis sur la même ligne qu’un pauvre architecte à qui sont avarement mesurés l’espace, la pierre et l’argent, voilà qui est tlatteur pour le Tout-Puissant !

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