‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 24 sur 87 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

LA NOTION DE RACE ET d'eSPÈGE

11 00 faut pas croire la chaîne des êtres iaterroiupue par la diversité des formes ; la forme n'est souvent qa'un masque qui trompe, et le chaînon qui paraît manquer existe peut-être dans un être connu à qui les progrès de l'anaiomie comparée n'ont encore pu assigner sa véritable

. place.

Diderot {Philotophie scientifique).

L'individu el l'espèce. — La variété et la race. — Dérivation naturelle de la variété à la race, de la race à l'espèce. — Doctrine théologique de la fixité des espèces. — Doctrine scientifique, transformiste ou évolutioniste. — La question de Torigine des espèces peut et doit être posée. — Démonstration par l'étude des organes rudimentaires.

L'idée fondamentale du transformisme est tout entière dans la question de la valeur qu'il faut attribuer à Vespèce comparée à la race, à la variété^ à Vindividu, Voyons donc comment ces termes de classification ont été entendus en

MATBiAS DDVAL. — Dar\vlnisme. 1

t PnEMIËRE PARTIE.

dehors du transfonnisme, ou, pour mieux dire, voyons sur quels ordres de faits on s'était appuyé pour nier lout rapprochement possible, toute transition entre la variété et l'espèce. En examinant ensuite si ces distinctions sont rigoureusement légitimes, nous donnerons un énoncé déjà presque complet du transformisme.

Quand le naturaliste examine les êtres vivants, tout aussi bien que quand un homme jette les yeux sur ce qui l'entoure, il ne voit que des individus : ainsi chacun de nous reconnaît, comme individu, chacun des hommes qu'il fréquente ou rencontre et il reconnaît chacun de ces individus à ce qu'il diffère des autres par des caractères personnels de taille, de démarche, de couleur des yeux, de cheveux, de barbe, de dimension de nez, de forme et de dimension de la bouche et des lèvres, etc., ces caractères individuels étant par cela même infiniment variés.

Mais tous ces individus, pour nous en tenir d'abord à l'examen de nos semblables, présentent de très nombreux caractères communs : tous ont l'attitude verticale, des membres différenciés en bras et en jambes, et leur locomotion se fait uniquement par le jeu des membres inférieurs, les supérieurs servant à la préhension ; tous ont le nez saillant; tous ont une dentition formée de trente-deux dents, groupées chez tous en deux incisives, une canine, etc., à chaque demi-mâchoire. Nous savons que les pères des individus qui ont ces caractères communs ont eu des caractères semblables, et que leurs enfants les présenteront de même. Ces caractères communs, transmis par la génération, sont dits caractères spécifiques^ et les individus qui les présentent forment une seule et même espèce, l'espèce homme, pour l'exemple choisi. Inutile de dire que nous arriverions de même à comprendre l'espèce chien ou chat, ou une espèce botanique quelconque, d'après l'existence de caractères

communs transmis par la génération, c'est-à-dire en définissant l'espèce comme Ta fait Cuvier : € la réunion des individus issus l'un de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux ».

En nous en tenant toujours tout d'abord à l'espèce homme, si nous étendons notre examen, et le faisons porter non pluç seulement sur les individus qui nous entourent, mais sur les habitants des diverses parties du globe, nous retrouvons des individus présentant encore les mêmes caractères spécifiques (attitude verticale, dentition, etc.), et appartenant à l'espèce homme, mais différant de nous par des traits constants selon les régions; c'est-à-dire que, en Afrique, nous voyons des hommes à peau noire, à cheveux crépus, à dents obliquement implantées dans les mâchoires, à nez saillant, mais épaté, à lèvres épaisses ; tandis que, en Chine et au Japon, par exemple, nous trouvons comme traits caractéristiques une peau plus ou moins jaunâtre, un nez court et large, des paupières obliques, des cheveux noirs et droits. On dit alors que ces individus sont des variétés de l'espèce humaine, et que l'ensemble de ceux qui présentent les caractères sus-énoncés forme une race; et noua avons ainsi, dans l'espèce humaine, la race nègre et la race jaune, par opposition à la race blanche dont nous-mêmes faisons partie.

Mais les individus de la race jaune ont, comme ceux de toute autre i*ace, reçu de leurs parents leurs caractères de race, et ils les transmettent à leurs enfants. A la race peut tout aussi bien s'appliquer la définition donnée par Cuvier pour l'espèce : réunion des individus issus l'un de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux. Il faut donc qu'il y ait quelque chose qui permette de distinguer la race de l'espèce. Cette distinction, on a pensé la trouver dans la possi-

bilité du croisement : un individu de race blanche peut se (Croiser avec un individu de race nègre, et ainsi sera engendré un mulâtre^ un individu possédant, selon l'expression consacrée^ moitié de sang blanc et moitié de sang noir, c'est-à-dire des caractères intermédiaires entre ceux de ses parents, entre deux races. Ces mulâtres ou métis peuvent se reproduire soit entre eux, soit avec des individus de l'une ou de l'autre race parente, et la fécondité de ces métis n'a pas de limites, c'est-à-dire peut se produire pendant un nombre infini de générations. La fécondité des méiis^ résultat du croisement de deux races, serait le trait caractéristique des races. Quelque distinctes et en apparence fort éloignées que soient les races, leur valeur de races comme parties d'une seule espèce est, dit-on, établie par ce fait que les individus de deux races différentes peuvent se croiser et produire des métis féconds : ainsi quoi de plus différent que nos diverses races de chiens, que le lévrier et le bouledogue par exemple? Mais le lévrier et le bouledogue se croisent et leurs métis sont féconds : lévrier et bouledogue ne sont donc que des races appartenant à une seule et même espèce. (Il est bien entendu que nous exposons ici la manière de voir opposée au transformisme, et qu'il y aura à revenir sur tous ces faits, car, par exemple pour nos chiens, comme pour d'autres animaux domestiques, nombre d'auteurs, à la suite des recherches suscitées par la doctrine de Darwin, sont arrivés à admettre que nos espèces domestiques dérivent de la fusion de plusieurs espèces sauvages.)

Au contraire les croisements entre individus d'espèces différentes sont impossibles; ou s'ils ont lieu, leur produit, dit hybride^ est infécond, ou, s'il est fécond, celte fécondité est très rapidement limitée, de sorte que l'hybride ne se perpétue pas. Nous nous contentons d'énoncer la loi posée antérieurement à l'avènement des doctrines transformistes

et soutenue par les adversaires du Iransformisme; la discussion des faits est très complexe, et ne pourra venir que successivement dans la suite de ces études.

En définitive nous aurions donc la définition de la race et de l'espèce en complétant de la manière suivante renoncé deCuvier: « La race, comme l'espèce, est la réunion des individus issus Tun de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux : la race est caractérisée par la production de métis féconds; l'espèce par la non production d'hybrides, ou par la production d'hybrides inféconds ».

Il nous reste maintenante voir si ces distinctions sont bien réelles.

D'abord, au point de vue 'pratique, c'est-à-dire au point de vue de la classification, du moment qu'on fait intervenir dans la définition de l'espèce des caractères autres que ceux purement anatomiques, des caractères physiologiques (les croisements et la fécondité ou non fécondité des produits), la distinction des espèces devient presque impossible au naturaliste ; car s'il peut, pour les animaux domestiques, être renseigné sur la possibilité des croisements et la valeur de leurs produits, il ne saurait songer à déterminer expérimentalement le croisement des espèces sauvages. Et cependant les caractères anatomiques sont tels que les naturalistes n'arrivent pas à se mettre d'accord pour l'établissement des espèces : par exemple quelques botanistes distinguent, dans nos contrées, jusqu'à 300 espèces d'Hieraciums, alors que d'autres n'en admettent au plus que 20 espèces : il y a donc toute une série de types considérés par les uns comme bonnes espèces^ par les autres comme mauvaises espèces, c'est-à-dire espèces distinguées à tort, devant être reléguées au rang de variétés, de races.

Il arrive donc, en pratique, que, faute de la possibilité

d'établir sur les caractères anatomiques une règle absolue pour caractériser les bonnes espèces, et dans l'impossibilité d'employer comme pierre de touche les caractères physiologiques de la reproduction, les naturalistes demeurent hésitants sur la valeur de certains types classés comme espèces. Gombien leurs doutes, relativement aux espèces sauvages, doivent devenir plus anxieux, lorsqu'ils voient, parmi nos espèces cultivées, par exemple parmi les pigeons, des types si différents que le sont entre eux le pigeon paon, le pigeon culbutant, le pigeon grosse gorge, types qu'on considère seulement comme des races parce qu'on sait qu'ils descendent tous du pigeon de roche (colomba livia) et qu'ils se reproduisent entre eux, mais dont les caractères anatomiques (même ceux fournis par le squelette) sont si tranchés que, rencontrant ces types à l'état sauvage, aucun zoologiste n'hésiterait à en faire des espèces absolument distinctes. Mais ce n'est là qu'un point de vue pratique, et qui, s'il nous montre une réelle difficulté à appliquer les prétendus caractères distinctifs entre la race et l'espèce, n'ôterait du reste rien à la valeur théorique de ces caractères, si cette valeur était démontrée, dans tous les cas où nous pouvons étudier les races et espèces à la fois par l'anatomie et par la physiologie ; mais il n'en est rien, on va le voir.

D'abord les faits relatifs aux hybrides et au métis n'ont pas la valeur qu'on leur a attribuée : ils sont tout autres qu'on ne les a dépeints. Ainsi, pour ce qui est des espèces, nous discuterons plus tard, en faisant une histoire aussi complète que possible des hybrides, la fécondité ou la non fécondité des croisements; mais il nous suffira, pour le moment, de dire que, la science étant en possession de documents tels que ceux qui nous sont fournis par la reproduction courante, au Chili, des hybrides de chèvres et de brebis, ceux qui concernent la reproduction, dans les fermes du roi

de Wurtemberg, des hybrides de Bos taurus et Bos zebu^ et enfin ceux fournis par les hybrides de lièvre et lapin, il n'est plus permis de contester que des espèces zoologiques notoi* rement distinctes puissent engendrer, parleur accouplement, des individus dont la limite de fécondation est indéterminée*. Voilà pour le croisement des espèces.

Quant aux métis, produits par un croisement de race à race, croisement qui, d'après la théorie en question, devrait être toujours possible, avec produits féconds, voici, sans entrer dans ime analyse qui trouvera plus tard sa place, quelques faits brutaux et par eux-mêmes assez expressifs : VAperea du Brésil est la souche sauvage de noire cochon d'Inde; or, aujourd'hui, les individus de la race domestique du cochon d'Inde ne s'accouplent plus avec la race sauvage dont ils proviennent, et avec laquelle, anatomiquement et physiologiquement (génération), ils forment une seule et même espèce. Inversement, un couple de nos lapins domestiques, abandonné au xv' siècle dans l'île de Porto-Santo (près de Madère), a donné naissance aune race sauvage qui ne contracte plus avec les lapins domestiques que des unions infécondes. De même deux races également domestiques, mais depuis longtemps séparées l'une de l'autre, notre chat et le chat des habitants du Paraguay, ne reproduisent plus ensemble. Enfin les grands éleveurs de volailles, qui possèdent de nombreuses races, ont observé que le croisement de races différentes donne souvent des œufs clairs, c'està-dire non féconds. Voilà donc des races, qui présentent les caractères physiologiques assignés aux espèces, de même que nous avons vu des espèces se comporter physiologiquement comme des races. Le prétendu critérium entre l'espèce et la race n'est donc pas d'une valeur absolue.

t. Yoy. SansoD, Zoo(ecAni«,i. II, 1877.

Mais la queslion devienl plus nette, et d'une bien plus grande portée, quand on examine comment se forment les races. C'est ce dont l'art des éleveurs nous offre des exemples surabondants, dont Thistoire sera plus loin faite avec détail (sélection artiûcielle). Qu'il nous suffise de rappeler que lorsque Téleveur voit apparaître parmi ses produits quelques sujets présentant un caractère individuel, une variation, qui lui semble digne d'être conservée et développée, il choisit ces individus comme reproducteurs; parmi les sujets alors engendrés, ceux qui présentent au degré le plus accentué le caractère eh question, sont uniquement choisis à leur tour pour la reproduction, et ainsi de suite, pendant plusieurs générations, au bout desquelles on obtient un grand nombre de sujets chez lesquels ce caractère est fixé (d'après les lois d'hérédité que nous étudierons plus loin), c'està-dire est désormais d'une manière certaine transmis par la reproduction. L'ensemble de ces sujets forme donc désormais une race. De même, à l'état sauvage, si les variétés individuelles peuvent s'effacer ou se disséminer parle croisement irrégulier entre des sujets dont les uns les présentent et dont les autres ne les présentent pas, il est cependant facile de concevoir, et nous en étudierons plus loin le mécanisme {sélection naturelle)y que si une cause quelconque favorise la reproduction des individus doués d'un caractère particulier, dit de variété, les sujets présentant ce caractère deviendront de plus en plus nombreux, se reproduiront de plus en plus entre eux en fixant et accentuant ce caractère, et une race sauvage apparaîtra ainsi.

Mais si les races sont ainsi produites par la fixation des variétés individuelles, si la variété arrive à mériter le nom de race, on est aussitôt porté à se demander si les races ne pourraient pas à leur tour monter au rang d'espèce. Or c'est précisément ce que nous avons vu précédemment en citant

les faits opposés au prétendu critérium entre race et espèce. Nous avons vu que la race du lapin de Porto-Santo ne se croise plus avec notre lapin domestique, sa souche primitive ; voilà donc, d'après le prétendu critérium de Tespèce, une race qui est devenue réellement une espèce; de même pour le chat du Paraguay.

Celte idée d'une transition graduelle et d'une dérivation naturelle de la variété à la race, et de la race à l'espèce, trouve encore sa démonstration dans l'étude critique d'un caractère que quelques auteurs ont voulu placer comme nouvelle barrière entre la race et l'espèce, caractère auquel nous n'avons pas fait allusion jusqu'ici. On a dit : le croisement entre espèces différentes peut être parfois possible ; il peut parfois donner des produits (hybrides) féconds et même d'une fécondité illimitée, mais ces produits, après avoir présenté des caractères intennédiaires entre les deux espèces croisées, ont peu à peu, par la suite des générations, fait retour au type de l'une de ces espèces ou aux deux, de façon que la forme hybride a disparu ; ainsi les léporides, hybrides du croisement de l'espèce lièvre et de l'espèce lapin, présentent d'abord un type intermédiaire entre le lièvre et le lapin; mais, par la suite des générations, ils se divisent, comme l'ont démontré les beaux travaux de Sanson, en deux types, dont l'un, dit léporide ordinaire, est un retour complet à l'espèce du type lapin, l'un de leurs ascendants, dont Tautre, dit léporide à longue soie, est en voie de retour vers le type ou espèce lièvre, son autre ascendant. Ainsi, si les hybrides se reproduisent, ils ne forment pas un type nouveau. Au contraire, par le croisement des races, les métis obtenus forment des races nouvelles, que les éleveurs reproduisent et conservent.

Or ici aussi cette distinction trop absolue est démentie par des faits nombreux, et la fixation possible des caractères

intermédiaires des métis, opposée au retour que présentent les descendants des hybrides vers leurs ascendants, ne sau-rait être posée comme une barrière entre l'espèce et la race. En faisant plus tard Thistoire de l'hybridation et du métissage, au point de vue des objections opposées au daiwinisme, nous analyserons avec soin nombre de laits, dont la signification générale, qu'il nous suffit d'énoncer ici, est que les descendants des métis présentent assez souvent la tendance qui est constante chez les descendants des hybrides, à savoir qu'on voit chez eux les caractères des deux races mères se séparer, de sorte que ces deux races^ de même que s'il s'agissait d'espèces, semblent se juxtaposer sans se confondre dans leurs descendants. Nombreux sont les exemples rapportés à ce point de vue par Sanson et relatifs aux races croisées de chevaux, moutons, porcs, bœufs, etc.

Nous arrivons donc derechef à celte conclusion qu'il n'y a pas de distinction absolue entre la race et l'espèce, et d'après ce que nous avons vu sur la formation des races, nous sommes amenés à penser que, de même que les races sont des variétés accentuées et devenues héréditaires, les espèces ne sont autre chose que des races de plus en plus différenciées.

Il ne faudrait pas en conclure que les transformistes se refusent à reconnaître le groupement des êtres, selon les degrés de leur conformité, en races et espèces. Il en est ici, pour cette notion vulgaire et qui s'impose, comme du jour à la nuit. Certes le jour, en plein midi, est chose toute différente des ténèbres de minuit ; mais nous savons que vers le soir et vers le matin, toute une série de transitions nous font passer graduellement du jour à la nuit, et inversement, et qu'il est tel moment dont on ne saurait dire s'il appartient encore au jour ou déjà à la nuit. De même il est des types pour lesquels

la distinction de l'ordre d'espèce s'impose, tandis que pour d'autres celle de race ne saurait être dépassée; mais dans nombre de cas on trouve, dans les caractères anatomiques et physiologiques, comme dans leur mode de formation, toutes les transitions graduelles entre la race et l'espèce, comme entre la variété et la race, de sorte qu'il est impossible de dire, de par la nature môme des choses, si tel type doit être considéré comme représentant une race ou une espèce.

Mais, pourrait-on dire alors, voilà tout un travail d'argumentation qui aboutit en définitive à peu de chose : comme leurs adversaires, les darwinistes admettent la distinction des espèces et des races ; seulement ils la considèrent comme non absolue, comme présentant une série de degrés intermédiaires; pour eux les espèces sont disposées en séries régulières : celles qui sont immédiatement voisines dans leur série donnent par l'accouplement croisé des produits féconds, de même que les races ; si, au contraire, i! y a entre les espèces un certain nombre de termes interposés qui les séparent longuement, le produit de leur accouplement est infécond. Tout cela, ajouterait-on encore, est assez facile à concevoir, et ne paraît pas d'une importance assez capitale pour devenir le point de départ de ces vastes théories énoncées sous le nom de doctrine de l'évolution, de la transmutation, etc. — Or ce serait là une erreur, car nous allons précisément démontrer que lorsqu'on cherche à remonter à l'origine des choses, on arrive à des conclusions absolument opposées, selon qu'on admet une distinction absolue entre l'espèce et la race, ou que, ne donnant à l'idée de l'espèce qu'une valeur purement relative, on admet tous les degrés de transition possibles entre la variété, la race et Tespèce.

A ridée qu'on se fait de Vespèce correspond nécessairement toute une série d'idées donl l'ensemble constitue une théorie.

Pour ceux qui regardent l'espèce comme absolument distincte de la race, les espèces sont en même temps immuables et fixes; elles ont été créées une fois pour toutes, et les individus qui les représentent, issus d'un couple primitif, reproduisent toujours le même type spécifique dans la série des temps. Ce type créé de toute pièce, l'a été pour un certain milieu, pour lequel il a été merveilleusement adapté, c'est-à-dire qu'il a reçu dès l'origine tous les organes qu'il lui faut pour vivre dans ce milieu et rien que ces organes {principe des conditions d'existence de Ciivier). Cette théorie, qui nécessairement énonce ou sous-entend l'idée de la création de l'espèce par une puissance surnaturelle, est d'accord avec la plupart dès traditions religieuses; elle est dite, par suite, doctrine théologique ou mosaïque parce que, dans notre milieu européen, elle se rapporte plus spécialement à l'histoire de la création, telle qu'elle a été donnée par la Bible, c'est-à-dire par les livres de Moïse. Comme elle admet une parfaite adaptation préconçue entre chaque type organique et son milieu, c'est-à-dire considère chaque être comme créé pour ce milieu, chaque organe comme créé pour la fonction qu'il remplit, chaque chose enfin comme l'aile pour une fin préconçue, on la dit encore doctrine des causes finales ou doctrine téléologique (de tAso;, fin).

Au contraire, pour ceux qui n'accordent à l'idée d'espèce qu'une valeur relative, qui voient les espèces dériver des races, comme les races dérivent des variétés, pour lesquels enfin les espèces ne sont pas fixes, pour ceux-là la recherche des origines des espèces n'amène pas nécessairement à l'idée de l'intervention d'une puissance surnaturelle. Les espèces actuelles ont pu se former par différenciation entre les races

LA RAGK ET L'ESPÊGË. 13

d'espèces préexistantes, lesquelles provenaient elles-mêmes, par un processus semblable, d'espèces plus anciennes et moins nombreuses, sur l'origine desquelles l'hypothèse a également prise. Mais, pour s'en tenir en ce moment aux espèces actuelles, celles-ci se sont différenciées sous l'influence de causes extérieures qui ont amené la reproduction prédominante d'individus présentant certains caractères, d'où, par accentuation et hérédité de ces caractères, division de l'espèce primitive en races, puis en espèces actuelles. Cette influence des causes extérieures, par les réactions qu'elle a amenées dans les organiSiUes, a produit en ceux-ci une adaptation plus ou moins parfaite entre les organes et le milieu où ils fonctionnent, adaptation non préconçue, non considérée comme cause première de l'existence de l'organe, adaptation au contraire considérée comme graduellement acquise, avec nombreux tâtonnements, et résultant du fonctionnement graduel de l'organe, de sorte que existence et fonctionnement de celui-ci sont, au même titre, deux conséquences des conditions d'existence.

Cette théorie, qui, réservant la question de l'origine des premiers types-souches des êtres actuellement existants, ne fait intervenir dans l'explication de la formation des espèces actuelles que l'intervention de causes naturelles, est dite la doctrine transformiste, évolutioniste, etc. On pourrait encore l'appeler tout simplement la doctrine scientifique^ puisque la science a pu être définie c l'élimination du surnaturel dans l'explication des choses naturelles », et en effet, le transformisme, se basant sur ce qu'il observe actuellement quant aux races et aux espèces, se borne à expliquer l'inconnu du passé par le connu du présent; si, dans cette doctrine, on emploie à tout instant, comme nous le ferons par la suite, l'expression de nature, loin de personnifier en ce mot une puissance occulte et non analysable par l'obser-

vation et rexpériraenlation, on entend simplement par nature l'action corabmée et le résultat complexe des lois naturelles; et, par lois naturelles j la série nécessaire des faits telle qu'elle nous est connue aujourd'hui.

Tandis que cette méthode et doctrine scientifique ou naturelle, quoique appliquée seulement depuis un temps relativement récent, a déjà à son actif un si grand nombre de conquêtes dont témoignent les progrès accomplis dans toutes les sciences, et surtout en biologie (le déterminisme de Cl. Bernard n'est qu'une forme spéciale de la doctrine), la théorie téléologique ou des causes finales n'a derrière elle qu'un long passé d'erreurs, que chaque jour contribue à renverser : d'abord, considérant ainsi chaque chose comme ayant une fin préconçue, l'homme a été naturellement amené à tout rapporter à lui-même, à ne voir dans tout ce qui est sur terre que des êtres créés pour son service ou son utilité ; c'est la théorie anthropocentrique ^ si amoureusement développée par les cause-final iers, par les admirateurs quand même de la souveraine sagesse; et, si l'homme a fait de lui-même le centre pour lequel vivent tous les organismes, d'après le même principe il a dû faire de la terre qu'il habite le centre pour lequel ont été créés les autres globes célestes ; cette vieille théorie géocentrique^ premier essai d'explication des rapports de l'univers, et d'après laquelle le soleil aurait été fait pour tourner autour de la terre et y produire la succession des jours et des nuits, tout le monde sait comment elle a été renversée ; quant à la théorie anthropocentrique, depuis longtemps ébranlée par le simple bon sens, elle est définitivement anéantie par les études du transformisme, lesquelles, nous révélant les rapports complexes des organismes entre eux et avec leur milieu, nous montrent l'homme soumis aux mêmes influences que les autres animaux et au même titre qu'eux.

LA RAGK £T L'ESPÈCE. 15

Mais entre ces deux doctrines, n'y aurait-il pas place pour une troisième manière de voir, ou, pour mieux dire, pour une manière particulière de se comporter vis-à-vis d'elles ? Le naturaliste ne pourrait-il pas s'arrêter purement et simplement sur le seuil de toute théorie, se refusant à aller compromettre la science dans un édifice dont les matériaux ne lui paraissent encore ni assez nombreux ni assez solidement reliés entre eux. Cette manière de voir correspondrait k peu près à ce qu'on appelle le positivisme : je recueille des faits, dirait le naturaliste, je m'efforce de les mettre en série, et de les étudier; mais si cette étude m'amène à rejeter la théorie téléologique, ou du moins à la laisser de côté comme une question de foi, pour laquelle chacun peut se laisser guider par ses sentiments, mais avec laquelle la science n'a rien à voir, d'autre part je ne trouve pas nos recherches assez avancées pour nous permettre d'aborder l'explication, la synthèse générale des faits, et c'est encore une pure question de senliment que d'adopter ou de rejeter la doctrine transformiste, celle-ci n'ayant pas encore une valeur scientifiquement démontrée; donc je ne pose même pas la: question de l'origine des espèces ; je me borne au rôle d'observateur, sans faire de théorie.

Cette manière de voir, peut-être légitime au temps de Lamarck et d'Etienne Geoffroy Saint-IIilaire, ne saurait plus être aujourd'hui celle des hommes de science même les plus prudents, après que Darwin a si merveilleusement relié enire eux les faits accumulés par ses prédécesseurs et par lui-même, et donné ainsi une réalité scientifique et démonstrative aux idées conçues par ses précurseurs ; c'est ce que démontrera la suite de la présente étude. Pour le moment, puisque nous nous bornons à poser nettement la question, il nous suffira de montrer par un exemple, que la question de l'origine des espèces, de l'explication des formes des orga-

nismes el des organes^ des rapports de ces organismes avec leur milieu, est posée scientiQquement, peut et doit être posée pour tous, el que la nécessité de la résoudre s'impose à Thomme de science.

Cet exemple, nous remprunterons à Tétude des organes rudimentaires. On donne ce nom à des organes qui, bien développés chez certaines espèces, et y remplissant des fonctions importantes, se présentent, chez des espèces voisines, sous une forme infiniment réduite, presque méconnaissable, et n'y remplissent plus aucune fonction, ou jouent un rôle accessoire et insignifiant. Avant de passer en revue un certain nombre d'organes rudimentaires, un exemple emprunté à un ordre d'idées autre que les sciences naturelles, nous fera bien comprendre ce dont il s*agit, et nous permettra déjà de prévoir par analogie quelle signification théorique doit être donnée aux organes rudimentaires. Dans l'orthographe de divers mots de notre langue se rencontrent souvent une ou plusieurs lettres qui ne servent pas, eu ce sens qu'elles ne sont pas prononcées; tel est le g dans le mol sang; mais comme on sait que notre mot sang vient du latin sanguhy on comprend que le g en question est là comme un rudiment, un reste de toute la partie terminale du mot latin dont dérive le mot français; c'est donc là une lettre rudimentairSy qui de plus présente certains usages relativement accessoires, car elle sert à former les adjectifs sanguin^ sanguinaire j etc.

L'histoire de la langue nous montrerait facilement d'autres exemples de lettres encore plus rudimentaires, qui tendent à disparaître ou ont complètement disparu : ainsi le mot lierre (plante grimpante) s'écrivait autrefois Ihierre, parce que primitivement on disait Vhierre (du lalin hedera)^ puis qu'on avait fondu l'article avec le mot lui-même. Dans Yh qui était au milieu de Ihierre, il était facile de reconnaître

LA UACE ET L'ESPÈCE. i7

Yh qui commence le mot hedera, et cet h rudimentaire indiquait nettement Torigine latine du mot français, comme nous allons voir les organes rudimentaires indiquer que les espèces qui les portent dérivent de celles qui les présentent normalement développés; mais de même que les organes rudimentaires, s'ils ne répondent plus à une fonction même accessoire, finissent par disparaître complètement, de même, dans l'ancien mot Ihierre ou Ihiere^ la lettre h ne servant à former aucun adjectif dérivé, n'étant plus qu'un rudiment absolument inutile, a fini par être complètement oubliée et supprimée.

Ainsi ou rencontre chez divers serpents des rudiments de membres : chez les types analogues au boa, ce sont les rnouibrcs postérieurs qui ont persisté sous une forme très atrophiée et se présentent c!iez quelques-uns comme un double mamelon, placé un de chaque côté de l'anus et surmonté d'un crochet; inutiles pour la locomotion, ces rudiments de membres sont devenus, chez les mâles, des organes accessoires d'accouplement. Chez d'autres serpents, chez les Onels par exemple, les membres antérieurs n'ont laissé aucun vestige à l'extérieur; mais en disséquant l'animal, on trouve, sous la peau et au milieu des muscles, un rudiment de squelette de l'épaule.

Comparables à cette épaule sans membre correspondant sont les germes de dents rudimentaires qu'on trouve chez divers mammifères. Ainsi divers ruminants, à l'état adulte, n'ont pas d'incisives à la mâchoire supérieure; mais chez le fœtus de ces espèces on voit se former des germes d'incisives supérieures, tout comme chez les espèces qui possèdent définitivement ces dents; seulement, chez les ruminants en question, les incisives en voie de production dans ces germes n'arrivent pas à percer et demeurent des dents rudimentaires. De même chez la baleine, dont la bouche est armée

MAT RI AS DUVAL. — Darwinisme. 2

18 I^EHIÈRE PARTIE.

non de dents, mais de longues excroissances cornées dites fanons, l'embryon développe primitivement dans ses mâchoire des dents qui disparaissent ensuite complètement et ne servent jamais à la mastication.

Nous reviendrons ultérieurement sur l'étude de ces organes rudimentaires, et nous passerons par exemple en revue les diverses espèces animales qui habitent dans les cavernes de la Carniole et qui ne présentent plus, comme appareil de la vision, qu'un petit globe oculaire atrophié et caché sous la peau, c'est-à-dire sans paupières fendues; ce rudiment d'œiï ne peut plus servir à rien, et, comme le fera ressortir l'étude des exemples cités, ce rudiment devient de plus en plus insignifiant à mesure qu'on examine des espèces vivant plus profondément sous terre, c'est-à-dire de plus en plus soustraites à toute lumière, à tout exercice de la vision. On voit donc là un organe devenir rudimentaire, puis disparaître plus ou moins complètement à mesure que son rudiment ne peut plus être utilisé à rien.

Et qu'on ne croie pas que pour trouver des exemples d'organes rudimentaires il soit nécessaire, comme pourraient le faire penser quelques-uns des cas sus-indiqués, d'aller chercher des êtres vivants dans des conditions bizarres, des animaux pour ainsi dire dépaysés, comme les habitants des cavernes, comme les mammifères devenus aquatiques : presque tous les animaux qui nous entourent, s'il est vrai qu'une espèce donnée dérive d'une espèce souche modifiée par l'adaptation, doivent présenter et présentent en effet, d'une part, des organes perfectionnés, c'est-à-dire devenus plus aptes à la fonction, et d'autre part, comme modification parallèle à la première, des organes atrophiés, devenus inutiles dans les nouvelles conditions d'adaptation; l'homme lui-même, et cet exemple ne doit pas être oublié ici, offre de nombreux organes rudimentaires, tels que les muscles

extrinsèques et surtout les muscles intrinsèques du pavillon de Toreille, tels que la caroncule lacrymale et le repli con- Jonctival semi-lunaire, vestige à peine reconnaissable de la troisième paupière des animaux; nous verrons même, en revenant plus tard sur ces organes rudimentaires, que quelques-uns sont non seulement inutiles, mais constituent, par leur présence inopportune, des sources de dangers pour l'organisme, tant il est vrai que tout n'est pas pour le mieux dans les êtres vivants; et ces défectuosités ont leur raison d'être si l'on considère les espèces comme des types en voie de formation, d'évolution, mais elles ne peuvent plus se concevoir si Ton admet que chaque type a été créé pour son milieu, avec l'admirable adaptation préconçue que suppose la loi des conditions d'existence.

En présence de ces organes rudimentaires, il est impossible de ne point se poser la question de leur origine. La manière dont la doctrine transformiste répond à cette question, nous l'avons déjà indiquée, et dès le début, et à mesure que nous énumérions quelques-uns des exemples les plus frappants : c Les organes rudimentaires, dit Darwin (Origine des espèces, p. 53:2 et suiv.), racontent eux-mêmes, de diverses manières, leur origine et leur signification... Le défaut d'usage a été la cause principale de ces phénomènes d'atrophie... Les organes rudimentaires nous retracent un état primitif des choses. Nous pouvons donc comprendre, au point de vue généalogique de la classification, comment il se fait que les systématistes, en cherchant à placer les organismes à leur vraie place dans le système naturel, ont souvent trouvé que les parties rudimentaires sont d'une utilité aussi grande et parfois même plus grande que d'autres parties ayant une haute importance physiologique. On peut "comparer les organes rudimentaires aux lettres qui, conservées dans l'orthographe d'un mol, bien qu'inutiles pour sa

prononciation, servent à en retracer l'origine et la filiation. Nous pouvons donc conclure que, d'après la doctrine de la descendance avec modifications, Texistence d'organes que leur état rudimentaire et imparfait rend inutiles, loin de constituer une difficulté embarrassante, devait au contraire être prévue comme une conséquence des principes que nous avons développés > (Darwin, 7ftid., p. 539).

Quant & la manière dont la doctrine téléologique ou théologique répond à cette question des organes rudimentaires, il suffit presque de l'énoncer pour montrer le caractère artificiel et métaphysique de la doctrine. Le Créateur aurait conçu un plan général des organismes, ou plutôt une série de plans qu'il aurait réalisés selon des types divers : ce serait pour chaque groupe comme un thème primitif, sur lequel il aurait exécuté des variations; or, par amour de la symétrie, *1 aurait donné à quelques animaux des organes rudimentaires, dont ils ne se servent pas, mais qui rappellent ces mêmes organes bien développés et à fonctions essentielles chez les animaux conçus sur Je môme plan que les premiers. C'est ainsi qu'un architecte, pour conserver la symétrie d'un bâtiment, place, en un lieu qui ne doit pas avoir d'ouvertures, de fausses fenêtres ou de fausses portes qui font pendant aux fenêtres et portes réelles; c'est ainsi que sur les ailes d'un édifice, il rappelle, comme décors, les motifs principaux de la façade principale*.

1. « Ces organes et d'autres semblables n'ont été consenés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure fondamentale; vrais par rapport à la formule originelle du groupe auquel appartiennent les animaux qui les possèdent, ils ne sont pas essentiels au mode d'existence de ces animaux. Leur présence n'a pas pour but raccomplissement de la fonction, mais l'observation d'un plan déterminé. Elle fait songer à telle disposition fréquente dans nos édifices, où l'architecte, par exemple, reproduit extérieurement les mêmes combinaisons en vue de la symétrie et de l'harmonie des proportions, mais sans aucun but pratique » (L. Agassiz. De Vespéce et de la classification en Zoologie, Trad. fr., 1869; p. 12;.

Il n'y a pas à réfuter une pareille explication ; il suffit de montrer qu'elle est inconséquente et ridicule : elle est inconséquente avec elle-même, car si c'est par amour de la symétrie que le Créateur a donné au serpent boa des rudiments de membres postérieurs, comment se fait-il qu'il n'ait pas agi de même vis-à-vis de tous les autres serpents, et que cet amour de la répétition, du rappel décoratif se soit comme successivement éteint en passant de la création d'une espèce à celle d'une autre; elle est ridicule, car de quelle autre manière caractériserait-on un astronome qui viendrait dire que c'est pour répondre à un besoin de symétrie que les satellites d'une planète décrivent des ellipses autour d'elle, comme elle-même en décrit autour du soleil? Or, la prétendue explication des organes rudimentaires n'est en rien supérieure à cette idée astronomique. Enfin, même les comparaisons qu'on peut faire avec les diverses circonstances où, soit dans les coutumes, soit dans le gouvernement d'un peuple, soit même dans la manière de se vêtir ou de meubler et orner les habitations, on trouve des usages et des formes qu'on peut dire rudimentaires, ces comparaisons parlent précisément en ftiveur de la théorie transformiste, car si, dans quelques rares circonstances, des formes rudimentaires ont été adoptées par amour de la symétrie, le plus souvent elles sont les restes plus ou moins effacés de coutumes qui ont eu, à une certaine époque, une grande importance, et qui, devenues peu à peu inutiles, ne sont plus conservées que comme formalité, jusqu'aux jours où elles disparaîtront complètement.

Page 1