DEUXIÈME LEÇON
Que ceux que cet enchaîoeincnt n'a pts frappds, et qui ioni en dëcUrtnt leur affranchissement du aurnaluralisme repoussentnon seule ment nos conclusions mais notre méthode, veuillent bien nous dire à leur tour comment ils pourraient sortir d'un dilemme qui peut s'exprimer en doux mots : l'impuissance qui est une abdication, l'indtffdrence qui est rimpossibic.
E. Dally {Discutêion sur le Transformisme et Vordre des primates. Soc. d'anlhr., i9noY. 1808).
Anciennes classifications. — Nomenclature binaire de Linné. — Idées successiTes de Linné sur la valeur de Tespècc. ~ Classification de Cuvier. — Signification philosophique de la classification. — Valeur réelle de l'expression : clas^ sificaiion naturelle (arbre généalogique).
Nous avons trouvé, dans l'examen des rapports de ce qu'on appelle races et espèces, les premiers éléments propres à caractériser la doctrine transformiste; races et espèces sont les premiers termes de toute classification; pour aller un peu plus loin dans ces premières indications sur le transformisme, il nous faudra nous engager un peu plus dans l'examen de ce qu'on appelle la classification y voir ce qu'on entend par genres, familles, ordres, classes, etc., et si ces termes impliquent, au point de vue transformiste, autre chose qu'un simple procédé pratique, mais artificiel, pour cataloguer les espèces en groupes plus ou moins factices.
En zoologie, aussi bien qu'en botanique, les premières tentatives de classification ont toujours eu un caractère purement artificiel, c'est-à-dire ne prenant pas pour base la nature même des êtres, leurs rapports intimes de ressemblance en organisation, ce que nous appellerions aujourd'hui les caractères de parenté. Ainsi Aristote avait divisé les animaux en deux grands groupes, ceux qui ont du sang et ceux qui n'ont pas de sang; quoique cette distinction corresponde à la division actuelle en vertébrés et invertébrés, elle peut d'autant plus être dite artificielle qu'elle avait pour point de départ une erreur, car l'immense majorité des invertébrés possède un liquide intérieur dit sang, seulement ce liquide est le plus souvent dépourvu de globules rouges, il est incolore. Bien artificielle encore était la division que faisait Pline des animaux en terrestres, aériens et aquatiques; cette classification, si elle mérite ce nom, pourrait être comparée à celle d'une bibliothèque dont les livres seraient catalogués selon leur format, les gros volumes mis avec les gros volumes, sans souci de la nature des matières dont traite chaque ouvrage.
C'est avec Linné que la classification des êtres, tout en restant encore artificielle dans la plupart des détails, devint méthodique et rationnelle : c'est Linné, en effet, qui d'une part fixa, pour la dénomination des espèces, l'usage de la nomenclature binaire^ et, d'autre part, groupa les espèces en grandes catégories successives dîtes ordres et classes. Avant lui quelques tentatives de ce genre avaient été faites par le naturaliste manceau, Pierre Belon, et par Tournefort; mais elles étaient demeurées sans écho et n'ont été que récemment tirées de l'oubli*.
1 . Voy. L. Crié : Pierre Belon et la nomenclature binaire {Revue scientifique, 26 mai 1883. p. 662). — Société zoologique de France. De la nomenclature des êtres organisés, Paris, 1881, p. 10 et 25.
U PRËMIËRK PARTIE.
Lsi nomenclalure binaire^ dont l'adoplion a eu une si grande influence sur l'histoire naturelle, consiste à désigner chaque espèce par un double nom, dont Tun, substantif, est dit nom de genre, et l'autre, adjectif (ou substantif employé adjectivement) caractérise l'espèce. Cette méthode amène la nomenclature à prendre une disposition assez importante au point de vue transformiste, pour que nous devions ici la caractériser par des exemples empruntés à la dénomination des espèces qui sont le plus vulgairement connues; nous prendrons pour exemples le chien et le chat.
Avant Linné, l'espèce chien était, par les naturalistes, dénommée simplement commeelle l'est encore dansle langage ordinaire,c'est-à-direqu'ondisaitsimplementle chien, comme on disait le loup, le chat, le renard, le tigre, le lion, le chacal. Mais si l'on étudie la conformation extérieure, sans entrer même dans les détails de l'anatomie proprement dite, on remarque bientôt que ces espèces, dont nous venons de jeter les noms pêle-mêle, se distinguent les unes des autres par des caractères d'importance bien différente selon les deux espèces entre lesquelles on fait la comparaison.
Ainsi le chien et le loup diffèrent l'un de l'autre par la taille, par la longueur de la queue qui, chez le loup, est droite et garnie de poils longs, tandis qu'elle se recourbe chez le chien, et toutes les autres différences qu'on peut énumérer entre ces deux espèces sont toujours réduites à de véritables nuances, et ne portent pas sur le nombre ou la disposition d'organes importants comme ceux de la locomotion, de la mastication, de la défense ou de l'attaque. Par contre, le chien et le loup présentent, dans ces derniers ordres d'organes, des caractères communs qui les rapprochent l'un de l'autre et les difîérencient de tous les autres animaux : ainsi le chien et le loup diffèrent du chat par la longueur de leurs membres; ces membres, chez le chien
LA CLASSIFICATION DES ÊTRES. i5
comme chez le loup, ont, les antérieurs cinq doigts et les postérieurs quatre seulement; ces doigts, chez l'une comme chez l'autre espèce, servent à la marche et portent sur le sol par l'extrémité de leurs dernières phalanges, lesquelles sont garnies d'ongles forts, mais non pointus et acérés; le loup, comme le chien, possède vingt dents à la mâchoire supérieure et vingt-deux à la mâchoire inférieure, etc. Nous allons voir dans un instant que, à cet égard, l'espèce chien et l'espèce loup différent complètement de l'espèce chat; il ne suffit donc pas de distinguer une espèce loup, une espèce chien et une espèce chat, il faudrait grouper les deux premières espèces en une catégorie qui marquât les similitudes entre elles par opposition avec les différences considérables qui les séparent de la troisième.
C'est ce que fit Linné en instituant, au-dessus des espèces, les groupes dits genres, et en donnant au genre une dénomination représentée par un substantif (pour l'exemple choisi, ce substantif est le nom chien lui-même, canis), et en désignant les diverses espèces groupées dans ce genre par un adjectif (ou parfois par un substantif) ajouté au nom de genre et résumant d'ordinaire l'un des caractères distinct] fs de l'espèce. Ainsi le loup comme le chien sont placés dans le genre chien ou canis; mais le chien est nommé canis familiaris {caniSy nom de genre ; /*awi/iaris, déterminatif de l'espèce), et le loup est nommé canis lupus. Or, ces ressemblances entre le chien et le loup, ces différences considérables qui les séparent tous deux du chat, se retrouvent également pour le renard, pour le chacal, c'est-à-dire que renard et chacal ne dîfi*érent entre eux et ne diffèrent du loup et du chien que que par des caractères analogues à ceux qui différencient le loup du chien, par des caractères spécifiques en un mot, la valeur de cette expression étant bien établie par les développements précédents, et renard et chacal ont en commun
S6 PREHIËRK PARTIE.
avec le loup et le chien les mêmes caractères qui différencient le loup et le chien d'avec le chat, c'est-à-dire les caractères génériques : on classe donc les espèces chacal et renard dans le genre canis^ c'est-à-dire qu'on les désigne encore, dans cette nomenclature binaire, par le nom générique de canis^ qu'on fait suivre, comme déterminatif spécifique, d'un adjectif ou d'un second terme quelconque, tel que aureus ou vulpes (canis aureus, le chacal; canis vulpes, le renard); nous avons donc aussi, dans le genre cants, les espèces dites C. familiariSj C. lupus, C. vulpes, C. aureus, et autres.
Telle est la nomenclature binaire; mais pour bien en comprendre la portée, il faut encore voir ce qu'il advient de l'espèce chat, qui, d'après ce qui précède, ne saurait entrer dans le même genre que celui formé par les diverses espèces de chiens. Mais si le chat diffère tellement du chien, du loup, du renard, du chacal, etc., les caractères qui le séparent de ces espèces lui sont communs avec d'autres espèces dites vulgairement lion, tigre, jaguar, panthère. Le chat comme le tigre, le lion, etc., ont des membres courts, comparativement à toutes les espèces du genre chien ; comme ces espèces, ils ont cinq doigts aux membres antérieurs et quatre aux membres postérieurs, mais ils marchent sans appuyer sur la dernière phalange de ces doigts, phalange qu'ils tiennent relevée et qui est munie d'ongles pointus et acérés, de griffes en un mot: le chat et le lion, comme le tigre, et ceci les distingue encore d'une manière commune des espèces du genre chien, ont des mâchoires relativement courtes, la supérieure étant munie de seize dents, l'inférieure de quatorze. Ces dents présentent de plus une configuration qui n'est pas exactement celle des dents^lu chien. On réunit donc le chat, le lion, le tigre, le jaguar et la panthère dans un genre qu'on désigne sous le nom de felis (chat), et on distingue chaque espèce de ce genre par un déterminatif spé«
cifique : F. calus^ le chat; F. leo, le lion ; F. tigrisy le tigre ; F. ornaSy le jaguar; F. parduSj le léopard ou panthère.
Or, en face de cette nomenclature binaire, qui correspond si bien à la nature réelle des choses, c'est-à-dire à la grandeur des différences qui séparent les espèces les unes des autres, ou, en d'autres termes, aux affinités des espèces entre elles, on est fatalement amené à comparer ce genre de dénomination avec celui qui est employé dans nos sociétés civilisées pour désigner les membres d'une même famille, les enfants d'un même père : le nom de genre dans la classification correspond au nom de famille, et le déterminatif spécifique correspond au prénom ou, comme on dit aussi, au nom de baptême. Si l'on rapproche ainsi la nomenclature qui consiste à établir un type caniSy où l'on distingue le canis familiarisa le canis lupus, le canis vulpes, du mode d'appellation où les fils d'un père nommé, par exemple, Durand^ seront désignés sous les noms de Durand Paul, Durand Louis, Durand Charles, on est amené à se demander s'il n'y a pas autre chose à faire qu'un simple rapprochement entre le nom de genre et le nom patronymique, entre le nom d'espèce et le prénom ; et si, dans l'un comme dans l'autre cas, il n'y aurait pas communauté d'origine, c'est-àdire si les diverses espèces du genre canis ne seraient pas issues d'un type spécifique commun, d'un type père.
Eh bien, telle est en réalité la conceplion à laquelle sont amenés les transformistes : pour eux, ce groupement d'espèces en un genre, ou, inversement, cette subdivision du genre en espèces indique une commune origine pour les espèces en question. Rappelons-nous ce que nous avons été amenés à supposer pour l'origine des espèces, c'est-à-dire que des races d'une espèce souche, en se différenciant de plus en plus les unes des autres, arrivent à constituer de véritables espèces nouvelles; ainsi les races de pigeon dites
grosse gorge, culbutant, paon, qui toutes sont dérivées de la columba livia, ont des caractères tels que, si elles étaient observées à l'état sauvage, elles seraient classées comme espèces distinctes, alors que le naturaliste n'aurait pas entre les mains les papiers de famille, pour ainsi dire, qui établissent Torigine de ces pigeons ; si donc le pigeon culbutant, le pigeon grosse gorge, le pigeon paon étaient classés comme espèces d'un genre dit pigeon, le type de ce genre serait précisément donné par la columba livia, puisque, nous le savons, toutes cesespècesne sontquedes variations decc type premier. Celte comparaison qui, on le voit, est plus qu'une simple comparaison, semble cependant pécher sur un point dont l'examen va jeter une grande clarté sur le sujet. Dans la classification binaire, si les espèces sont groupées en un type dit genre, ce type n'a pas d'existence réelle, il est purement idéal, car, si nous trouvons des individus de l'espèce canU lupus, canis vulpes, nous ne connaissons pas d'individus qui représentent le prototype tout court, le canis idéal, dont les espèces en question ne sont que des variations; au contraire, en admettant que le pijreon grosse gorge, le pigeon paon et le pigeon culbutant soient xles espèces distinctes, le prototype dont elles sont des variations, et qui est pour elles le type du genre, existe parfaitement, est représenté par les individus actuellement existants {columba livia); de sorte que dans un cas le genre est une chose purement conçue, tandis que dans l'autre c'est une réalité objective. Mais supposons que la columba livia, pour une cause quelconque, vienne à être complètement détruite, et qu'il n'en reste plus de représentants, alors ce type sera purement idéal, et, dans l'un comme dans l'autre cas, le genre n'aura plus de réalité objective. Ne peut-on pas, d'autre part, supposer que ce que nous appelons le type idéal du genre canis, qui a été la souchedes variations représentées aujourd'hui parlesdîverses
espèces de ce genre, a existé antérieurement pour disparaître comme individus. Telle est, en effet, l'hypothèse des transformistes; nous disons hypothèse, parce que, pour le moment nous nous bornerons à poser la question; mais nous verrons ultérieurement, en entrant dans l'analyse complète des faits, que cette hypothèse apparaît en définitive comme une réalité, tant seront nombreux les exemples de formation d'espèces nouvelles et d'extinction des espèces souches; tant ja nécessité de cette extinction des espèces-souches deviendra évidente d'après la loi de la divergence des caractères sous l'influence de la lutte pour l'existence.
Toujours est-il que, puisque dans ces premières pages nousne faisons pas encore la démonstration du transformisme, mais cherchons à indiquer sa raison d'être, son but, ses ordres d'études, toujours est-il, on le voit dès maintenant, que le transformisme aura à examiner non seulement la question de l'origine ou formation des espèces, mais encore celle de la destruction et de l'extinction de certaines espèces, et qu'il aura de plus à rechercher si les restes fossiles des espèces éteintes ne viennent pas précisément lui fournir la réalité objective des types de genre conçus comme formessouches des espèces actuellement existantes. Si nous ajoutons, enfin, qu'il trouvera dans l'embryologie de nouveaux éléments pour cette constatation des types primitifs, nous aurons de l'ensemble du transformisme une idée plus complète que celle qui semblait résulter de notre premier énoncé (p. 13), à savoir du simple fait des variations individuelles devenues races et des races devenues espèces distinctes.
C'est donc avec raison que nous avons insisté sur la nomenclature binaire et sur l'importance de la classification de Linné, classification dont il nous reste à achever l'élude. Mais, avant d'aller plus loin, nous devons nous demander quelle a été l'opinion de Linné, le père de la nomenclature
binaire, et si lai-même a vu dans ce groupement des espèces en genres autre chose qu^un simple arrangement pratique, facilitant le classement, mais sans réalité objective, sans signification généalogique ou de dérivation.
A cet égard, Linné se présente à nous sous deux aspects bien différents, selon qu'on examine ses grands ouvrages {Systema naturœ) et ses premières productions, ou bien qu'on s'en rapporte à ses opuscules produits dans les dernières années de sa vie.
Dans ses grands ouvrages, dans ses productions pour ainsi dire classiques et officielles, Linné adopte hautement la cosmogonie mosaïque, la doctrine de rinvariabilité des espèces depuis le jour où elles ont été créées une fois pour toutes : € Species tôt sunt diversœy qiiot diversas formas ab initio creavit in/initum ens*^ », dit-il, et ses introductions sont pleines de professions de foi dont on peut, ajuste titre, ad- U / mirer le style puissant dans sa concision : t Finis création^ est gloria Dei opère naturœ, per hominem solnm* », dit-il {Systema natures, introîtus). Aussi se donne-t-il, dans divers passages de ces grands ouvrages, la peine d'expliquer comment le monde organique actuel n'est qu'une image de l'Éden
1. C'esl à peu près la définition de Tespèce telle que la donne M. de Quatrefages : (c L* espèce est Fensemble des individus plus ou moins semblables enlre 6ax, qui peuvent être regardés comme descendant d*une paire primitive unique, par une succession ininterrompue et naturelle de familles » {L*espéce humaine, Paris, 1877, p. 26).
9. Dans le premier chapitre de son Systema naturœ^ il commence ainsi: « Deum tempitemum, immensum, omniseium, omnipotentem expergefactut a tergo transeunlem vidi et obstupui. Legi aliquot Ejus vesligia per creaia rerum, in quibus omnibus eliam in minimis ut fere nullis, guœ Vis! quanta Sapientia ! quam inextricabilis Perfectiol Observtxuianimalia inniti vegetalibus, vegetalia terrestribus, terreatria telluri ; Tellurem deim ordine inconeusso volvi circum solem^ etc. » Et plus loin : Omnes res creatœ sunt divinœ sapienUae etpotentiœ testes, divitiœ felicitatis humanœ; ex harum usu bonitas Creatoris; ex pulchritudine sapientia Domini ; ex œconomia in conservatiOne, proportiQne» potentia Majestatis elucet, etc. »
agrandi par multiplication des individus qui ont représenté àforigine les espèces actuelles; le déluge mosaïque lui-même et Tarche de Noé entrent en ligne de compte dans ses explications, et, en fin naturaliste, comme il lui semblait nécessaire de se rendre compte de la possibilité de la vie, pour des espèces si diverses et destinées à des climats si différents, en un point si restreint que le mont Ararat, il invoque l'altitude de cette montagne, dont les zones successives pouvaient offrir, au moins pour un temps, un milieu convenable pour les animaux comme pour les plantes destinés à se répandre de là sur toute la terre.
Mais bien différent est Linné dans ses derniers ouvrages et surtout dans ses opuscules : il faut, en effet, noter qu'à mesure qu'il avait plus comparé les animaux et plus réfléchi sur leurs rapports, Linné avait plus exactement apprécié leurs affinités ; et c'est ainsi que, par exemple, les cétacés, qui dans la première édition de son Systema naturœ étaient encore placés parmi les poissons, furent dans les éditions ultérieures ramenés parmi les mammifères, dont ils constituèrent, pour Linné, le septième ordre (Voir ci-après). Si donc on s'adresse à ce Linné perfectionné, pour ainsi dire, et tel qu'on peut le rencontrer dans les opuscules où il donne plus libre carrière à des idées générales qui, pour l'époque, ne pouvaient être encore que des hypothèses de pur sentiment, on le voit (AmœniiateSf Erlangen, 1779, t. VI, p. 1) déclarer qu'il n'aurait aucune répugnance à admettre que toutes les espèces d'un ménne genre ont pu n'être, à l'origine, que des variétés d'une espèce principale, et qu'elles se sont ensuite multipliées par des générations hybrides. En effet, Linné faisait jouer un grand rôle à l'hybridité et ne parait pas avoir soupçonné ce qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'influence des milieux, d'adaptation des organismes, de variations spontanées ou acquises. Quoi qu'il en soit, dans divers autres
passages (Voy. encore Fundamenta fructificaiioniSy Upsal, 1762), le grand naturaliste suédois admet facilement que les diverses espèces du genre canis ou du genre felis puissent être dérivées d'une souche commune primitive; il va même plus loin, il étend Thypothèse de Torigine commune non seulement aux espèces qui composent un genre, mais encore aux genres qui composent un ordre (Voy. ci-après pour la signification de ce dernier terme de nomenclature), et il ajoute (AmœnitaieSy loc. cit., p. 2iC) qu'il « émet là un soupçon depuis longtemps nourri* ». Certes, de cette hypothèse, émise presque en passant, et sans discussion, il y a loin pour arriver jusqu'à la doctrine transformiste actuelle avec ses amas de preuves empruntées à l'anatomie comparée, à Texpérimentalion, à la paléontologie, à Terabryologie, etc., mais il n'en est pas moins intéressant de voir l'un des principaux fondateurs de la doctrine de la fixité de l'espèce, avouer si ingénument qu'il est prêt à abandonner celle doctrine, et il devait en cire ainsi, l'intelligence du naturaliste évoluant nécessairement, à mesure que les faits lui devenaient plus exactement connus, vers des conceptions philosophiques et des rapprochement assez significalifs. Ainsi que le dit madame Clémence Royer, à laquelle nous avons emprunté le relevé de ces passages des opuscules de Linné, l'illustre classiOcateur, parti d'un dogme traditionnel , arriva tardivement à la vraie science, à celle qui ne relève que d'elle-même et des faits. Celle évolution d'un naturaliste.
1. « J*ai longtemps nourri le soupçon, et je n*osc le présenter que comme une hypotlièso, que toutes les cspùces d'un môme genre n'ont constitué à roriginc qu'une même espèce qui s*cst diversifiée par voie d'iiybridité. Il n'est pas dou* teux que ce ne soit là Tune des grandes préoccupations de l'avenir et que de nombreuses expériences ne soient instituées pour convertir cette hypothèse en un axiome établissant que les espèces sont Vœuvre du temps. » Cette dernière expression de Linné est à peu près exactement la formule du transformisme ' actuel.
nous la retrouverons presque identiquement quand nous aurons à parler des doctrines successivement adoptées par Buffon.
Pour le moment, nous devons achever l'esquisse commencée de la classification de Linné, puis, après avoir vu, d'une manière très superficielle, comment cette classification a été ultérieurement perfectionnée, nous demander quelle signification il faut accorder aux séries de groupes ainsi établis.
Nous avons vu la nomenclature binaire de Linné, c'est-àdire les groupements en genres et espèces, ce qui représente les divisions ultimes de la classification des animaux, puisque après les espèces ne viennent plus que les divisions en variétés (ou races) et enfin les individus. Mais en procédant selon le même mode que nous avons employé pour montrer qu'un certain nombre d'espèces ont entre elles plus d'affinités qu'avec d'autres et méritent par suite d'être réunies en un groupe désigné sous le nom de genre, nous trouverions de même, en comparant les genres entre eux, qu'ils présentent des caractères communs à un certain nombre et permettant de les réunir en groupes divers qu'on désignerait sous le nom d'ordres; et enfin que les ordres eux-mêmes ne diffèrent pas tous entre eux au même degré, et qu'on peut encore ici établir des rapprochements entre certains ordres qu'on disposerait en groupes dits classes. Telle est la classification de Linné, où nous trouvons, en remontant des groupes plus •particuliers vers ceux qui ont un caractère plus général, successivement les espèces^ les genres^ les ordres et les classes.
Si, pour 'traduire cette classification par un exemple représentant en partie le tableau des animaux d'après Linné, nous reprenons ce groupement en sens inverse, c'est-à-dire en partant des divisions générales pour descendre dans quelques groupes jusqu'aux divisions qui nous amènent aux
MATHiAS DOTAL. — Danviaisme. 3
34 PRKHIËRE PARTIE.
espèces, nous voyons qu'après avoir parlagé le monde organisé en végétaux et animaux (le règne anitnal est seul représenté dans le tableau suivant), Linné divise les animaux en 6 classes (mammifères, oiseaux, amphibies, poissons, insectes et vers) ; si parmi ces six classes nous portons notre attention sur la première, sur les mammifères, nous voyons que Linné les divise en 7 ordres (Primates, Bruta, Feras, Glires, Pecora, Belluse, Cetœ). Si parmi ces ordres nous considérons celui des carnassiers (Fera)), nous voyons que Linné y distingue plusieurs genres, parmi lesquels, pour ne pas compliquer cette énumératiou, nous ne citerons que le ' genre /e{ts et le genre canis, qui nous ont servi précédemment comme exemples propres à donner une notion élémentaire de ridée de genre; de même, si nous portons notre attention sur l'ordre des ruminants (Pecora), nous voyons que Linné y distingue (ou qu'on y a distingué après lui) les genres ovis, bo5, cervusy antilope^ etc. Et ces genres sont ensuite divisés en espèces, comme nous l'avons vu précédemment pour les genres canis et felis (le tableau ci-joint résume ce rapide coup d'œil sur ces subdivisions, poursuivies sur quelques groupes seulement^ depuis les classes jusqu'aux espèces).
Mais cette classification a paru bientôt insuffisante : Linné, pour l'établir, s'était basé presque exclusivement sur des caractères extérieurs, superficiels, tels que le constate celui qui collectionne les animaux ou est curieux de leurs mœurs, mais ne pénètre que peu dans leur anatomie intérieure. Cuvier, qui fut le fondateur de l'anatomie comparée, et qui faisait marcher de front l'étude de la classification et de l'organisation intime des animaux, fut donc amené à reconnaître qu'au point de vue de cette organisation, certains groupes établis par Linné sur un pied d'égalité présentent des caractères essentiels qui leur sont communs entre eux et les différencient d'autres groupes, de sorte qu'il y a lieu d'opérer
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de nouvelles scissions» ou de nouveaux groupements dans la classification linnéenne. C'est ainsi que parmi les six classes de Linné, les quatre premières (mammifères, oiseaux, amphibies, poissons) possèdent un squelette intérieur ayant pour axe une colonne vertébrale, et que ces caractères ostéologiques sont chez ces quatre classes toujours accompagnés d'une disposition essentielle du système nerveux central formé par un axe ou un cordon encéphalo-médullaire ; les deux autres classes (insecta, vermes) ne présentent rien de semblable. Cuvier fut donc amené à faire des quatre premières classes un groupe qu'il désigna sous le nom d'embranchement des vertébrés. Quant aux deux autres classes, il fut amené à les remanier complètement, et à en répartir les divers ordres dans trois embranchements dits des mollusques, des articulés et des rayonnes.
Nous ne le suivrons pas dans la division de ces derniers embranchements, nous contentant d'avoir montré qu'audessus de la division en classes il établit la division en quatre embranchements; nous le suivrons dans l'embranchement des vertébrés, où nous le voyons adopter la division de Linné en quatre classes, les mammifères, les oiseaux, les reptiles (au lieu d'amphibies) et les poissons. Dans la division de ces classes. en ordres, si par exemple nous ne considérons (comme dans le tableau précédent) que la classe des mammifères, nous le voyons suivre à peu près Linné, si ce n'est qu'il distingue neuf ordres, ayant divisé l'ordre des primates en deux ordres (les Bimanes et les Quadrumanes) et ayant distingué les marsupiaux (d'où les 9 ordres : Bimanes, Quadrumanes, Carnivores, Marsupiaux, Rongeurs, Édentés, PachidermeS; Ruminants, Cétacés) ; mais ce sont là des modifications qui ne changent que peu l'aspect général de la classification de Linné, puisque aucun nouveau groupement d'ensemble n'est introduit, puisqu'il n'y a pas emploi d'un
LA CLASSlFiCÂTiON DES ÊTRES. 37
nouveau terme, comme cela a eu lieu pour le groupen^ent des classes en embranchements. Mais quand nous passons avecCuvier, à la division des ordres en genres, ici enco/e les profondes connaissances anatomîques du grand naturaliste ne peuvent lui permettre de considérer tous les genres d'un ordre donné comme des divisions d'égale importance de cet ordre, car parmi ces genres il en est qui présentent des caractères communs, les distinguant des ordres voisins ; on est donc amené ici encore à faire un groupement qui sera intermédiaire entre l'ordre et ses genres et qui prendra le nom de famille. Pour en donner un exemple simple, élémentaire, et qui se rapporte à des faits connus de tous, prenons Tordre des ruminants (Pecora), où Linné distinguait les genres ovis, bas, antilope^ cervus. Mais les trois premiers genres sont munis de cornes creuses et permanentes, c'està-dire non soumises à une chute périodique ; le quatrième genre au contraire (et quelques genres qu'on a détachés par subdivision dans les classifications modernes), a des cornes pleines et caduques. On a donc, vu l'importance du caractère commun aux trois premiers genres, classé ces trois genres dans une famille dite des cavicorniay tandis que le genre cervus devenait la famille des plenicornia (ou cervidés) subdivisée ultérieurement en genres.
Telles sont les principales modifications apportées à la classification de Linné; elles consistent dans l'introduction du terme d'embranchement au-dessus des classes et de celui de familles entre un ordre et ses genres. Il est vrai qu'on a de plus divisé ultérieurement les familles nombreuses en tribusy et introduit de très nombreuses subdivisions en sous-classes, sous-ordres, sous-familles, etc. ; mais ce que nous venons de voir, en remontant aux travaux des premiers classificateurs, suffit pour nous montrer ce qu'on entend par classification, par tableau méthodique des espèces
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et des genres, etc. (Le tableau ci-joint montre la classification de Linné modifiée par l'introduction des termes embranchement et famille^ ces termes étant, avec les noms donnés comme exemples, tracés en italique sur ce tableau où les exemples ne sont donnés chaque fois que pour un seul ou deux groupes).
En présence d'un tableau semblable, nous sommes amenés, en considérant les subdivisions successives des groupes, à comparer cet arrangement à celui bien connu des arbres généalogiques de l'histoire. De même que la nomenclature binaire nous a fait penser à l'emploi du nom de famille et d'un prénom pour désigner chacun des fils d'un même père, de même ces noms d'ordres, de classes, etc., placés au-dessus des noms de genres, nous font penser à la série des ancêtres d'une lignée multiple. Et si nous avons vu que, pour le transformisme, l'espèce est au genre ce que les fils sont à leur père, nous allons voir, en effet, que pour cette même doctrine la classification représente réellement un arbre généalogique et qu'aux ordres, classes, embranchements, correspondent réellement des formes ancestrales de plus en plus éloignées. Mais voyons d'abord quelle signification accordent à la classification les divers naturalistes.
Pour quelques-uns, dont, on peut le dire sans crainte, le nombre semble devoir diminuer de jour en jour, la classification ne serait qu'un utile artifice imaginé pour rendre plus facile l'étude d'objets innombrables en les groupant de la manière la plus commode. Son but unique serait de permettre au naturaliste d'embrasser plus aisément l'ensemble de ses connaissances, et à ce point de vue la classification serait une ingénieuse invention humaine que chacun pourrait refaire à son gré et à sa convenance. Or, cette manière devoir, acceptable lorsque la classification commençait à peine à débrouiller le chaos des innombrables organismes
iO PREMIÈRE PARTIE.
animaux et végétaux, lorsque la classification était purement artificielle, cette manière de voir ne peut plus se soutenir aujourd'hui. On ne peut plus dire que la classification n'a d'autre raison d'être que le nombre immense d'organismes au milieu desquels il faut se reconnaître, car le nombre des organismes n'entre réellement pas ici en ligne de compte, mais seulement leur nature, leurs ressemblances ou dissemblances, leurs affinités. On ne peut pas dire que chacun peut refaire une classification digne de ce nom, selon son caprice et son gré, car il ne dépend pas de son caprice de trouver des affinités plus ou moins grandes entre les espèces et entre les groupes qu'elles forment successivement.
En effet, pour montrer qu'ici le nombre n'est rien, mais que tout est dans la nature des choses, nous empruntons à Agassiz une supposition très démonstrative : on connaît actuellement des dizaines de milles d'animaux appartenant à l'embranchement des articulés; on pourrait donc penser qu'il a bien fallu créer l'embranchement des articulés pour grouper ces innombrables êtres, et les distinguer des centaines de mille d'animaux appartenant à la division des vertébrés, ou des mollusques, ou des radiés. Or, il n'en est rien : supposons qu'au lieu de tous ces articulés distribués aujourd'hui en classes, ordres, familles, genres et espèces, il n'en existe absolument qu'une seule espèce, le homardj par exemple, pour parler d'une forme connue de tous. En face de cette seule espèce, certes ce n*cst plus une question de nombre qui déterminera le classificateur; à ce compte, il pourra, s'il ne se préoccupe que d'avoir des groupes pas trop nombreux, placer le homard à côté de telle ou telle espèce de mammifère, de mollusque, de vers, sans augmenter le nombre des espèces du genre correspondant d'une manière encombrante; sans doute, ce type homard ne l'encombrera pas comme nombre, mais il deviendra pour lui la source
LA CUSSIFICATION DES ÊTRKS. 'il
d'une grande complexité, par le fait même de son organisation, de sa nature, de telle sorte que, et pour le comprendre suffisent les notions les plus élémentaires d'histoire naturelle, de sorte que le classificateur, cherchant successivement à rapprocher ce type homard des autres types connus, se verra dans l'impossibilité d'en faire une subdivision d'aucun des ordres, d'aucune des classes, soit des vertébrés, soit des radiés, soit des mollusques, et finalement il sera amené à admettre, à l'occasion de ce seul homard, à côté des vertébrés, des mollusques, des rayonnes, un type nouveau, celui des articulés, l'embranchement des articulés.
c Ainsi, même dans le cas supposé, le problème du rang à assigner aux articulés comme type, parmi les autres grands embranchements du règne animal, s'imposerait à nos recherches. Seulement il se présenterait sous un aspect autre que celui qu'il nous offre aujourd'hui dans la réalité ; en effet, la comparaison entre les articulés et les autres types serait alors bornée au seul homard, et nous serions conduits à un résultat tout différent de celui auquel nous permet d'atteindre l'existence dans ce type d'un nombre considérable de variations très étendues, et appartenant même à des classes diverses. De telles spéculations sont loin d'être oiseuses. Cela doit être évident pour tous ceux qui n'ignorent pas que, à chacune des périodes dont se compose l'histoire de notre 0obe dans les temps géologiques antérieurs, les rapports généraux entre les types du règne animal, les proportions numériques, l'importance relative de ces types, ont constamment changé jusqu'au jour où les rapports existant actuellement ont été établis » (Agassiz, Op. cit., trad. fr., 1879, p. 6 et 7).
Cet exemple montre en même temps que la classitication n'est pas affaire de pur caprice, chacun étant supposé maître de se faire, selon sa commodité, une échelle personnelle de
classification. Nous parlons, bien entendu, de la classification naturelle, c'est-à-dire de celle qui a pour base Tétude de Torganisation, la comparaison de tous les caractères anatomiques et physiologiques. Cette expression même de classification naturelle indique bien que le naturaliste tend à faire correspondre ses divisions ou ses groupements à quelque chose qui a sa réalité dans la nature, dans certains rapports réels des êtres. Â chaque instant on voit les monographies entreprises sur tel ou tel groupe, venir modifier les classements antérieurs par le fait de nous avoir fait mieux connaître l'organisation des divers types de ce groupe; on subdivise de nouveau certains genres, certaines familles, parce que, dit-on, on trouve que les rapprochements établis entre eux ne paraissent plus naturels, ou bien on rapproche ce qui avait été séparé, toujours parce que la division antérieurement établie ne parait plus désormais naturelle, Tétude anatomique et physiologique ayant révélé des affinités qui avaient échappé aux investigateurs précédents.