‹ Le darwinisme; leçons professées à l'Ecole d'anthropologieChapitre 27 sur 87 · LES PARENTÉS DES ÊTRES · texte numérisé non relu

LES PARENTÉS DES ÊTRES

tenant dans les détails de la question; mais pouvons-nous désirer une déclaration plus nette que la suivante empruntée presque textuellement à Agassiz^ à savoir que, dans certains types des époques primitives, on trouve, associées dans une combinaison commune, des particularités de structure qui, aune époque postérieure, n'existent plus que séparément et dans des types distincts ; c'est ainsi qu'on rencontre les poissons sauroîdes avant les reptiles, les ptérodactyles et les archœopteryx avant les oiseaux. C'est-à-dire que, à un moment donné, il a existé une forme intermédiaire entre les poissons et les reptiles actuels ; cette forme a disparu en donnant naissance à des descendants qui se sont différenciés les uns selon certain type poisson, les autres selon le type des reptiles; cette forme a donc été l'ancêtre des poissons et des reptiles, tout au moins une forme intermédiaire entre les poissons et les reptiles.

D'un autre côté, parmi les reptiles primitifs, s'est trouvée ensuite une forme qui, tout en conservant quelques caractères des reptiles, présentait déjà quelques-unes des particularités des oiseaux; si cette forme mixte a disparu dans les couches géologiques ultérieurement déposées, où l'on trouve des espèces chez lesquelles les traits de parenté avec le reptile disparaissent de plus en plus, tandis que les caractères des oiseaux actuels s'accentuent, n'est-il pas légitime de penser que cette forme primitive mixte est la souche, l'ancêtre duquel dérivent, par des lignées multiples et des différenciations de plus en plus complexes, les ordres, les familles et enQn les espèces actuelles d'oiseaux?

Non moins démonstratifs sont les faits empruntés à Venir bryologie. Rappelons-nous d'abord que, pour ce qui est des races d'une même espèce, il est le plus souvent impossible, en examinant des sujets qui viennent de naître, d'y reconnaître les caractères de la race à laquelle ils appartiennent :

ils ne présentent i ce moment que les traits généraux de l'espèce, et les caractères de race se monlreront peu à peu à mesure que Tanimal se développe pour atteindre Télat adulte. Les souvenirs Milgaires de chacun à cet égard nous dispensent d'avoir à citer ici des exemples particuliers ; la chose du reste parait toute naturelle : les races ne sont que des variétés de l'espèce, elles en dérivent, et, pendant le développement de l'individu, qui ne présente d'abord que des caractères d'espèces, les traits distinctifs de la race viennent successivement se joindre à ces caractères . Mais si les espèces ne sont que des différenciations d'un type genre qui a préexisté, si les genres ne sont eux-mêmes que des dififérenciations d'un type représentant la classe et qui a autrefois existé, nous devons nous attendre, en étudiant le développement d'unindividu jusque dans les premières phases de sa formation, c'est-à-dire en faisant son embryologie, nous devons nous attendre à le voir d'abord représenter, dans ses premiers linéaments, le type de la classe, puis celui du genre, auquel type viendont bientôt se joindre les caractères de l'espèce, comme plus tard, après la naissance, aux caractères de l'espèce viendront successivement s'ajouter les traits de race.

Or c'est précisément ce qui a lieu. Dès les premiers travaux sérieux d'embryologie, on s'est aperçu que tous les embryons de tous les vertébrés se ressemblent au début; la ressemblance est si complète entre les jeunes embryons de mammifère, de tortue, d'oiseau, que l'embryologiste doit se mettre en garde contre la confusion qu'il en pourrait faire, et c'est ainsi que de Baer, le père de l'embryologie moderne, avait coutume de dire que s'il oubliait d'étiqueter les bocaux renfermant les embryons très jeunes qu'il recevait de toute part, il lui était dans la suite impossible de dire à quelle classe d'animaux ces fœtus appartenaient. Les embryons de

l'homme, du chien, de la tortue âgés d'un mois, el l'embryon du poulet au quatrième jour de l'incubation, diffèrent si peu l'un de l'autre qu'on ne saurait les distinguer; c'est seulement au bout de six ou huit semaines pour les trois premiers, au bout de sept jours pour le dernier, que les traits distinctifs apparaissent et s'accentuent à mesure que l'animal se développe. Cette différenciation successive des embryons à partir d'un type commun est aujourd'hui chose classique pour tous les embranchements et elle sert à tous les naturalistes, à quelque école qu'ils se rattachent, pour établir leurs classifications, pour les contrôler, pour voir si ces classifications sont bien conformes à la nature, aux affinités, disons le mot, à Isl parenté des êtres classés. Dès 1839, Milne Edwards, dans une communication à l'Institut, et plus tard dans un long mémoire, exposait le résultat des nombreuses observations qui lui avaient fait voirque < les changements de formes subis par les crustacés dans le jeune âge tendent toujours à imprimer à l'animal un caractère de plus en plus spécial et à l'éloigner davantage du type commun du groupe naturel dont il fait partie... >; que € les particularités propres à l'espèce ne se montrent que lorsque l'animal a déjà reçu ses caractères génériques, et que, à une période moins avancée de son développement, il offre déjà le mode d'organisation propre à sa famille, sans porter encore le cachet distinctif du genre auquel il appartient' ».

Chose remarquable, Agassiz, sur les idées duquel nous aimons à revenir parce qu'il est peu de naturalistes qui aient exprimé aussi largement de si hautes conceptions, et parce que, nous allons nous en convaincre bientôt, sa manière de voir n'est pas si différente de celle des transformistes.

1. Voy. aussi G. MoQCiN -Tandon, De quelques applications de Tembryolo^ie à la classification méthodique de« animaux (Annales des sciences naturelles). MATiius DOVAL. — Darwinisme. A

quelque effort qu'il fasse pour repousser bien loin de lui ces derniers, Agassiz reconnaît tous ces rapports entre la paléontologie ou Tembryologie d'une part, et la classification naturelle d'autre part: l'ordre dans lequel se sont succédées sur le globe les formes organiques témoigne à ses yeux de l'intervention réitérée du Créateur (o/). ci ^, p. 85); si dans cette succession de types, répondant si bien à l'ordre des classifications naturelles, se fait jour une tendance à la production de types de plus en plus élevés, cette sériation apparaît comme le développement d'une conception grandiose, exprimée avec une telle harmonie de proportions que chaque partie semble nécessaire pour la complète intelligence du dessin général, etc. (irf., p. 173); en présence d'une série aussi étonnante, de cette coïncidence sur une si vaste échelle ( parallélisme entre la succession géologique des animaux et des plantes et le rang qu'ils occupent de nos jours *), qui donc pourrait, dit-il, ne pas lire les manifestations successives d'une intelligence, exprimées en des temps divers par des formes toujours nouvelles... (p. 175). Traduisons, si faire se peut, ce langage métaphysique en langue vulgaire, et nous verrons que le fond de la conception d' Agassiz est tout simplement qu'il y a eu, dans la pensée du Créateur ou tout au moins dans l'expression morphologique de celte pensée, une évolution par laquelle il a donné naissance à des types successifs, dérivés les uns des autres, de telle sorte que les espèces actuelles sont dans un rapport nécessaire, préconçu si l'on veut, avec les formes éteintes. Mais remplaçons simplement le mot Créateur par celui de nature^ en comprenant sous ce nom le seul ordre d'idées que nous puissions y entendre, c'est-à-dire l'action combinée et le résultat complexe des lois naturelles, les lois

1 . C'est le titre des chapitres auxquels sont empruntées ces citations.

naturelles n'étant autre chose que la série nécessaire des faits telle qu'elle nous est connue aujourd'hui, et, par un simple jeu d'expressions considérées généralement comme synonymes, nous aurons fondu en une seule théorie la doctrine théologique d'Âgassiz et l'hypothèse tranformiste des Lamarck et Darwin.

Seulement, notons-le bien, si les deux idées reviennent au même, sauf une nuance d'expression, elles conduisent, si l'on prend à la lettre la conception d'Agassiz, à un avenir bien différent pour les sciences naturelles. Avec l'énoncé d'Agassiz, le naturaliste, après avoir constaté les affinités que révèlent, entre les organismes, leur anatomie, leur embryologie pt leur comparaison avec les formes fossiles, n'a plus qu'à s'abîmer dans une méditation mystique sur un enchaînement € qui manifeste une intelligence dépassant de bien loin les facultés les plus hautes dont l'homme s'enorgueillisse, une intelligence supérieure en laquelle se combinent le pouvoir, la préméditation, la prescience, l'omniscience, etc. > (op. cit.j p. 213 et 214). Dès lors le naturaliste, qui ne saurait tenter de pénétrer cette omniscience, n'a plus qu'à s'arrêter devant l'incompréhensible; c'est, en un mot, la stérilisation définitive par inutilité de toute expérimentation ou de toute observation.

Au contraire, avec l'hypothèse transformiste, l'évolution des êtres est un Tait matériel, dont les causes sont matérielles, et tout nous engage dès lors à rechercher ces causes, à mesurer l'étendue de leurs actions, à apprécier leurs rapports réciproques; le naturaliste est ainsi poussé incessamment de nouvelles en nouvelles recherches, et, à ne considérer même que les faits acquis, c'est-à-dire les conquêtes faites dans ces dernières années, depuis que, avec Darwin, l'esprit transformiste a soufflé fortement sur le monde des sciences, à ne considérer que les voies parcourues, sans tenir

compte de celles que nous voyons s'ouvrir devant nous, les résultats déjà obtenus sont si merveilleux, que ceux mêmes qui ne veulent voir dans le transformisme qu'une hypothèse indémontrable, sont obligés d'avouer que jamais une hypothèse n'a été plus féconde, c'est-à-dire plus propre à surexciter d'une manière productrice l'activité des hommes d'observation et d'expérience. On ne peut demander à une hypothèse que deux choses, de concorder avec tous les faits acquis, d'amener la découverte de faits nouveaux : tout le monde reconnaît au transformisme ce dernier caractère ; la suite de ces études montrera que le premier lui appartient tout aussi largement.

Mais revenons encore une fois à Agassiz et au singulier mélange de pure philosophie et de mysticisme que présente cet esprit, auquel personne, même parmi ses adversaires, ne saurait contester les qualités d'un des premiers naturalistes de notre époque. Cette évolution dans la morphologie des êtres vivants, cette concordance de la classification des espèces actuelles avec l'embryologie et la paléontologie, Agassiz est un de ceux qui ont le mieux reconnu tous ces rapports; mais il est tourmenté par le besoin d'employer, pour les exprimer, une forme pour ainsi dire biblique, et parfois cette forme d'expression est tellement exagérée que par ce fait même elle devient de nul effet sur l'esprit du lecteur, que le simple bon sens ramène à l'idée d'une évolution selon des lois naturelles. Nous en devons donner encore deux exemples seulement, l'un relatif à ce que Agassiz appelle les types prophétiques, l'autre relatif à ce qu'on pourrait appeler le paradis du naturaliste d'après Agassiz.

Si, d'une part, la paléontologie nous montre les formes ancestrales des espèces actuelles, si, d'autre part, l'embryologie nous montre de même ces formes ancestrales, il doit arriver qu'on trouve une grande ressemblance entre les

formes que nous révèle la paléontologie et celles que nous voyons sur les embryons. C'est ce qui arrive en effet, et c'est ce qui n'a pas échappé à Tesprit pénétrant d'Agassiz : c Pour certains types, dit-il, l'état embryonnaire des représentants supérieurs, appelés seulement plus tard à l'existence, était figuré déjà essentiellement en quelque sorte, dans les individus de ces mêmes types qui vivaient à une époque antérieure. Cette congélation étant suffisamment connue, on peut considérer les animaux divers d'une période antérieure comme manifestant pour ainsi dire le modèle sur lequel seront établies les phases de révolution d'autres animaux à une époque ultérieure. C'est, dans ces temps reculés, comme la prophétie d'un ordre de choses impossible avec les combinaisons zoologiques prédominantes alors, mais qui, réalisé plus tard, attestera d'une manière frappante que, dans la gradation des animaux, chaque terme a été préconçu... ^C'est là ce que depuis quelques années je me suis accoutumé à appeler les types prophétiques, i {Op. cit.j p. 183). Il est douteux que les naturalistes à esprit indépendant puissent, même en y mettant beaucoup d'années, s'habituer à désigner sous le nom de types prophétiques les formes géologiques et embryonnaires, et à mêler ainsi la langue liturgique avec la nomenclature scientifique.

Quant à ce que nous avons annoncé sous le nom de paradis du naturalistey nous allons voir la pensée d'Agassiz égaler en portée philosophique les plus hardies conceptions de la psychologie moderne basée sur la physiologie, mais, comme toujours, pour tomber dans un mysticisme qui est comme Tavortement de la pensée. 11 s'agit de la comparaison de rinstinct des animaux et de Tintelligence de Thomme, facultés entre lesquelles les esprits orthodoxes ont toujours nié toute assimilation possible. Ici encore Agassiz est trop bon observateur pour n'avoir pas vu les rapprochements.

€ La gradation des facultés morales, dans les animaux supérieurs et dans Thomme, est tellement imperceptible que, pour dénier aux premiers un certain sens de responsabilité et de conscience, il faut exagérer outre mesure la différence qu'il y a entre eux et Thomme. Il existe en outre chez les animaux, dans la mesure de leurs capacités respectives, tout autant d'individualité qu'il en existe chez Thomme. C'est un fait dont peut témoigner tout chasseur, tout dompteur, tout éleveur ou tout fermier possédant une longue expérience des animaux soit sauvages, soit dressés ou domestiques. Cela dépose fortement en faveur de l'existence, dans tout animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son excellence et la supériorité de ses dons, place l'homme si fort au-dessus des animaux. Ce principe existe sans aucun doute ; et qu'on l'appelle âme, raison ou instinct, il présente, dans toute la chaîne des êtres organisés, une série de phénomènes étroitement liés les uns aux autres. Il est le fondement non seulement des plus hautes manifestations de Tesprit, mais encore de la permanence des différences spécifiques qui caractérisent chaque organisme. La plupart des arguments de la philosophie en faveur de l'immortalité de l'âme humaine s'appliquent également à la persistance de ce principe chez les autres êtres animés. Pourquoi n*ajouterai-je pas qu'une vie future dans laquelle l'homme serait privé de cette inépuisable source de plaisir et de progrès moral et intellectuel, qu'il trouve dans la contemplation des harmonies du monde organique, serait tristement amoindrie? Ne devons-nous pas regarder ce concert spirituel, que forme la combinaison des mondes et de tous leurs habitants en présence du Créateur, comme la plus haute conception possible d'un paradis? > {Op, cit., p. 97, 100).

Sans doute, il est toujours difficile de traduire de la meta* physique en langage compréhensible; si toutefois nous

l'essayons encore ici, il semble bien évident que la pensée d'Âgassiz est celle-ci : « Dans la vie future Thomme se retrouvera au milieu de tous les types organisés passés et présents, types prophétiques, types embryonnaires, etc., et la félicité éternelle consistera à saisir, dans les affinités de ces types, l'admirable plan du Créateur ». Il est vrai qu'on peut se demander quelle source de félicité trouveront dans cette contemplation ceux qui n'ont pas étudié l'histoire naturelle ; mais Agassiz ne s'occupe pas de ces profanes ; pour lui, ses goûts sont bien arrêtés, car il ajoute (nous continuons à traduire sa pensée en langue vulgaire) : « Moi, naturaliste, habitué à manier de nombreuses collections d'animaux et de plantes, je trouverais le paradis assez fade si je n'y étais entouré des mêmes objets d'étude. »

On conçoit après cela que les transformistes aient parfois appelé Agassiz l'enfant terrible du téléologisme. Quoi qu'il en soit, nous devions nous arrêter sur les développements que ce grand naturaliste a donnés à sa pensée. Comme le fait remarquer Haeckel, le livre d'Agassiz est le seul travail moderne dans lequel il nous soit donné de voir un naturaliste éminent s'efforcer explicitement, et avec un très réel appareil de démonstration scientifique, de fonder une histoire de la création téléologique; cela fait sauter aux yeux de tout le monde combien la réussite d'une pareille entreprise est profondément impossible.

Revenons donc à la classification considérée comme étant ou devant être, si jamais elle arrive à peu près à la perfection, un véritable tableau généalogique. Nous venons de voir que, de l'aveu de tous, les plus étroites affinités, sous la forme d'ancêtres communs (ou de pensée créatrice commune), relient entre eux les divers genres d'une famille, les familles d'un ordre, les ordres d'une classe, les classes d'un

embranchement. Mais ici on pourrait croire que la doctrine transformiste doit s'arrèler et quil n'y a plus aucune parenté probable entre les vertébrés et les autres embranchements qu'on peut réunir sous le nom d'invertébrés. Or il n'en est rien. Si, au début des études transformistes, quelques esprits prudents ont cini quMl n'y avait pas lieu de remonter plus haut qu'à une forme ancestrale type, distincte pour chaque embranchement, aujourd'hui les études toutes récentes de TembiTologie nous montrent une afQnité évidente entre les invertébrés et les vertébrés. C'est là une question que nous avons tout spécialement développée dans les leçons des deux années précédentes, et sur laquelle nous ne pouvons revenir ici que pour en indiquer rapidement les traits essentiels : nous avons ^'u, en étudiant la formation des feuillets du blastoderme et l'orifice dit blastopore ou anu^ de Rusconiy que, lorsque l'involution nerveuse, formée aux dépens du feuillet externe, commence à apparaître chez le vertébré, elle affecte une disposition qui rappelle, relativement à cet orifice, la disposition du collier œsophagien des articulés relativement à Torifice buccal : à ce premier stade, l'embryon, quel que soit le type selon lequel il doit ultérieurement évoluer, présente une forme intermédiaire, une forme ancestrale entre le vertébré et l'invertébré ; puis bientôt il se différencie selon l'un ou l'autre de ces types, c'està-dire que, s'il prend le type articulé, les deux bandes nerveuses péri-rusconiennes forment un collier œsophagien, en même temps que l'orifice de Rusconi devient bouche, tandis que, s'il prend le type vertébré, les bandes nerveuses périrusconiennes s'atrophient, l'orifice rusconien devient ce qu'on a appelé la ligne primitive, et une bouche, de nouvelle formation, apparaît à l'extrémité opposée de l'embryon. Nous aurons du reste à revenir sur ces faits embryologiques; contentons-nous d'avoir rappelé qu'ils suffisent

désormais pour combler Tabîme qu'on avait cru exister entre les vertébrés et les invertébrés et séparant ces deux embranchements l'un de l'autre.

Au-dessus des embranchements sont les divisions dites règnes, le règne animal et le règne végétal : or ici encore, quelque différent que soit un animal supérieur d'avec un végétal supérieur, quand on arrive vers les formes les plus simples et les plus élémentaires de ces deux règnes, on se trouve en présence d'organismes, pour la place desquels il est difficile de faire un choix rigoureusement motivé entre les deux règnes; il est en effet presque de notion vulgaire aujourd'hui que nombre d'êtres monocelkilaires occupent une place intermédiaire entre les végétaux et les animaux, de sorte qu'on peut concevoir sans peine l'existence très ancienne d'êtres semblables, qui auraient été les ancêtres 'communs des innombrables organismes plus élevés qui forment aujourd'hui les deux règnes.

La doctrine du transformisme, en remontant ainsi l'arbre généalogique, arrive jusqu'à une forme anceslrale infiniment simple, jusqu'à l'organisme monocellulaire comparable aux amibes et monères qu'on rencontre encore aujourd'hui. Ici parait être la limite extrême jusqu'à laquelle il soit possible de remonter, et là s'arrêtent un grand nombre de transformistes, désireux de s'en tenir rigoureusement aux faits dont l'enchaînement peut êlre établi, sans faire intervenir ime hypothèse en désaccord avec les résultats expérimentaux. Cette hypothèse est celle de la génération spontanée^ c'està-dire de Tapparilion, dans un milieu purement minéral, d'un composé albuminoïde, d'une petite masse de protoplasma, d'un petit organisme monocellulaire en un mot. Nous verrons cependant que, parmi les continuateurs de Darwin, il en est, llaeckel entre autres, qui n'hésitent pas à admettre que si, dans les conditions actuelles, cette généra-

tion spontanée n'est pas réalisable, peut-être est-il permis de concevoir que, à une certaine époque, les conditions de milieu étant autres, une semblable agrégation a pu se faire dans des particules inertes, et le monde oi^anique sortirainsi tout d'un coup du monde minéraM. Nous éviterons autant que possible de suivre ces auteurs sur un terrain aussi hypothétique, parce que, si les faits d'obsenation et d'expérimentation nous éclairent sur les transformations et l'évolution des êtres, s'ils nous permettent de concevoir tous les êtres actuels comme dérivés d'un premier oi^anisme simple et élémentaire, ils ne nous donnent aucune source de renseignement qui, soit par le raisonnement, soit par pure analogie, nous permette de concevoir le mode d'origine de ce premier organisme.

Nous sommes donc arrivés ici au terme de cet exposé général, de cette introduction à l'étude du transformisme ; nous voyons combien sont nombreuses les diverses branches des sciences naturelles auxquelles cette doctrine doit aller emprunter ses preuves; mais nous voyons aussi comment ces diverses branches seront ainsi plus directement ratta* chées les unesjaux autres. En effet, parti de ce simple fait des variétés individuelles et des caractères des races, le transformisme s'élève successivement à une conception plus large des espèces dont il étudie l'origine, pour arriver à ne voir, dans la série régulièrement classée des organismes vivants et fossiles, qu'un vaste tableau généalogique lui permettant de remonter jusqu'aux premières formes de la vie : la paléontologie et l'embryologie viennent alternativement ou simultanément lui fournir ses principaux arguments, ses points essentiels de comparaison ; mais les questions rela-

1. Voy. sur ces questions Tintéressante leçon professée par R. Blanchard ài FÊcole d'anthropologie {VOrigine de la vie, in Revue scienti/ique, 7 février 1885)»

tives à la distribution géographique des êtres, aux rapports réciproques de ces êtres entre eux et avec leur milieu, les résultats obtenus par les expériences des éleveurs, les observations sur l'extinction de certains types, fournissent aussi au transformisme une série de faits importants, et parfois ses arguments les plus décisifs sont puisés dans rétude attentive des phénomènes en apparence les plus insignifiants. Nous allons voir en effet, en comparant à Darw^in ses précurseurs, que Tune des causes qui lui ont donné l'avantage sur ceux-ci et ont fait triompher avec lui la doctrine dès longtemps proclamée par eux, c'est que, au lieu de ^ tenir aux conceptions générales, Darwin, descendant /^j'^^i^ dans l'infini détail de la question, à su tirer avantage des faits les plus minimes et les accumuler en des séries de preuves accablantes pour ses adversaires.

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