PREMIÈRE PARTIE
Mais la question devient plus nette, et d’une bien plus grande portée, quand on examine comment se forment les races. C’est ce dont l’art des éleveurs nous offre des exemples surabondants, dont l’histoire sera plus loin faite avec détail (sélection artificielle). Qu’il nous suffise de rappeler que lorsque l’éleveur voit apparaître parmi ses produits quelques sujets présentant un caractère individuel, une variation, qui lui semble digne d’être conservée et développée, il choisit ces individus comme reproducteurs; parmi les sujets alors engendrés, ceux qui présentent au degré le plus accentué le caractère en question, sont uniquement choisis à leur tour pour la reproduction, et ainsi de suite, pendant plusieurs générations, au bout desquelles on obtient un grand nombre de sujets chez lesquels ce caractère est fixé (d’après les lois d’hérédité que nous étudierons plus loin), c’està-dire est désormais d’une manière certaine transmis par la reproduction. L’ensemble de ces sujets forme donc désormais une race. De même, à l’état sauvage, si les variétés individuelles peuvent s’effacer ou se disséminer parle croisement irrégulier entre des sujets dont les uns les présentent et dont les autres ne les présentent pas, il est cependant facile de concevoir, et nous en étudierons plus loin le mécanisme ( sélection naturelle ), que si une cause quelconque favorise la reproduction des individus doués d’un caractère particulier, dit de variété, les sujets présentant ce caractère deviendront de plus en plus nombreux, se reproduiront de plus en plus entre eux en fixant et accentuant ce caractère, et une race sauvage apparaîtra ainsi.
Mais si les races sont ainsi produites par la fixation des variétés individuelles, si la variété arrive à mériter le nom de race, on est aussitôt porté à se demander si les races ne pourraient pas à leur tour monter au rang d’espèce. Or c’est précisément ce que nous avons vu précédemment en citant
LA U ACE ET L’ESPÈCE
les faits opposés au prétendu critérium entre race et espèce. Nous avons vu que la race du lapin de Porto-Santo ne se croise plus avec notre lapin domestique, sa souche primitive; voilà donc, d’après le prétendu critérium de l’espèce, une race qui est devenue réellement une espèce; de même pour le chat du Paraguay.
Cette idée d’une transition graduelle et d’une dérivation naturelle de la variété à la race, et de la race à l’espèce, trouve encore sa démonstration dans l’étude critique d’un caractère que quelques auteurs ont voulu placer comme nouvelle barrière entre la race et l’espèce, caractère auquel nous n’avons pas fait allusion jusqu’ici. On a dit : le croisement entre espèces différentes peut être parfois possible ; il peut parfois donner des produits (hybrides) féconds et même d’une fécondité illimitée, mais ces produits, après avoir présenté des caractères intermédiaires entre les deux espèces croisées, ont peu à peu, par la suite des générations, fait retour au type de l’une de ces espèces ou aux deux, de façon que la forme hybride a disparu ; ainsi les léporides, hybrides du croisement de l’espèce lièvre et de l’espèce lapin, présentent d’abord un type intermédiaire entre le lièvre et le lapin; mais, par la suite des générations, ils se divisent, comme l’ont démontré les beaux travaux de Sanson, en deux types, dont l’un, dit léporide ordinaire, est un retour complet à l’espèce du type lapin, l’un de leurs ascendants, dont l’autre, dit léporide à longue soie, est en voie de retour vers le type ou espèce lièvre, son autre ascendant. Ainsi, si les hybrides se reproduisent, ils ne forment pas un type nouveau. Au contraire, par le croisement des races, les métis obtenus forment des races nouvelles, que les éleveurs reproduisent et conservent.
Or ici aussi cette distinction trop absolue est démentie par des faits nombreux, et la fixation possible des caractères