PREMIÈRE PARTIE
A l'idée qu’on se fait de Y espèce correspond nécessairement toute une série d’idées dont l’ensemble constitue une théorie.
Pour ceux qui regardent l’espèce comme absolument distincte de la race, les espèces sont en même temps immuables et fixes; elles ont été créées une fois pour toutes, et les individus qui les représentent, issus d’un couple primitif, reproduisent toujours le même type spécifique dans la série des temps. Ce type créé de toute pièce, l’a été pour un certain milieu, pour lequel il a été merveilleusement adapté, c’est-à-dire qu’il a reçu dès l’origine tous les organes qu’il lui faut pour vivre dans ce milieu et rien que ces organes (principe des conditions d'existence de Cuvier). Cette théorie, qui nécessairement énonce ou sous-entend l’idée de la création de l’espèce par une puissance surnaturelle, est d’accord avec la plupart des traditions religieuses; elle est dite, par suite, doctrine théologique ou mosaïque parce que, dans notre milieu européen, elle se rapporte plus spécialement à l’histoire de la création, telle qu’elle a été donnée par la Bible, c’est-à-dire par les livres de Moïse. Comme elle admet une parfaite adaptation préconçue entre chaque type organique et son milieu, c’est-à-dire considère chaque être comme créé pour ce milieu, chaque organe comme créé pour la fonction qu’il remplit, chaque chose enfin comme faite pour une fin préconçue, on la dit encore doctrine des causes finales ou doctrine téléologique (de r Aso,-, fin).
Au contraire, pour ceux qui n’accordent à l’idée d’espèce qu’une valeur relative, qui voient les espèces dériver des races, comme les races dérivent des variétés, pour lesquels enfin les espèces ne sont pas fixes, pour ceux-là la recherche des origines des espèces n’amène pas nécessairement à l’idée de l’intervention d’une puissance surnaturelle. Les espèces actuelles ont pu se former par différenciation entre les races
LA RAC K ET L’ESPÈCE
d’espèces préexistantes, lesquelles provenaient elles-mêmes, par un processus semblable, d’espèces plus anciennes et moins nombreuses, sur l’origine desquelles l’hypothèse a également prise. Mais, pour s’en tenir en ce moment aux espèces actuelles, celles-ci se sont différenciées sous l’iniluence de causes extérieures qui ont amené la reproduction prédominante d'individus présentant certains caractères,
de l’espèce primitive en races, puis en espèces actuelles. Cette influence des causes extérieures, par les réactions qu’elle a amenées dans les organismes, a produit en ceux-ci une adaptation plus ou moins parfaite entre les organes et le milieu où ils fonctionnent, adaptation non préconçue, non considérée comme cause première de l’existence de l’organe, adaptation au contraire considérée comme graduellement acquise, avec nombreux tâtonnements, et résultant du fonctionnement graduel de l’organe, de sorte que existence et fonctionnement de celui-ci sont, au même titre, deux conséquences des conditions d’existence.
Cette théorie, qui, réservant la question de l’origine des premiers types-souches des êtres actuellement existants, ne fait intervenir dans l’explication de la formation des espèces actuelles que l’intervention de causes naturelles, est dite la doctrine transformiste , évolution iste, etc. On pourrait encore l’appeler tout simplement la doctrine scientifique , puisque la science a pu être définie « l’élimination du surnaturel dans l’explication des choses naturelles », et en effet, le transformisme, se basant sur ce qu’il observe actuellement quant aux races et aux espèces, se borne à expliquer l’inconnu du passé par le connu du présent; si, dans cette doctrine, on emploie à tout instant, comme nous le ferons par la suite, l’expression de nature , loin de personnifier en ce mot une puissance occulte et non analysable par l’obser-