M PREMIÈRE PARTIE
vation et l’expérimentation, on entend simplement par nature l’action combinée e! le résultat complexe des lois naturelles; et, par lois naturelles , la série nécessaire des faits telle qu’elle nous est connue aujourd’hui.
Tandis que cette méthode et doctrine scientifique on naturelle, quoique appliquée seulement depuis un temps relativement récent, a déjà à son actif un si grand nombre de conquêtes dont témoignent les progrès accomplis dans toutes les sciences, et surtout en biologie (le déterminisme de Cl. Bernard n’est qu’une forme spéciale de la doctrine), la théorie téléologique ou des causes finales n’a derrière elle qu’un long passé d’erreurs, que chaque jour contribue à renverser : d’abord, considérant ainsi chaque chose comme ayant une fin préconçue, l’homme a été naturellement amené à tout rapporter à lui-rnême, à ne voir dans tout ce qui est sur terre que des êtres créés pour son service ou son utilité; c’est la théorie anthropocentrique , si amoureusement développée par les cause-final iers, par les admirateurs quand même de la souveraine sagesse; et, si l’homme a fait de lui-même le centre pour lequel vivent tous les organismes, d’après le même principe il a dû faire delà terre qu’il habite le centre pour lequel ont été créés les autres globes célestes; cette vieille théorie gèoeentrique , premier essai d’explication des rapports de l’univers, et d’après laquelle le soleil aurait été fait pour tourner autour de la terre et y produire la succession des jours et des nuits, tout le monde sait comment elle a été renversée ; quant à la théorie anthropocentrique, depuis longtemps ébranlée par le simple bon sens, elle est définitivement anéantie par les études du transformisme, lesquelles, nous révélant les rapports complexes des organismes entre eux et avec leur milieu, nous montrent l’homme soumis aux mêmes influences que les autres animaux et au même titre qu’eux.
LA RACE ET L’ESPÈCE
Mais entre ces deux doctrines, n’y aurait-il pas place pour une troisième manière de voir, ou, pour mieux dire, pour une manière particulière de se comporter vis-à-vis d’elles? Le naturaliste ne pourrait-il pas s’arrêter purement et simplement sur le seuil de toute théorie, se refusant à aller compromettre la science dans un édifice dont les matériaux ne lui paraissent encore ni assez nombreux ni assez solidement reliés entre eux. Cette manière de voir correspondrait à peu près à ce qu’on appelle le positivisme : je recueille des faits, dirait le naturaliste, je m’efforce de les mettre en série, et de les étudier; mais si cette étude m’amène à rejeter la théorie téléologique, ou du moins à la laisser de côté comme une question de foi, pour laquelle chacun peut se laisser guider par ses sentiments, mais avec laquelle la science n’a rien à voir, d’autre part je ne trouve pas nos recherches assez avancées pour nous permettre d’aborder l’explication, la synthèse générale des faits, et c’est encore une pure question de sentiment que d’adopter ou de rejeter la doctrine transformiste, celle-ci n’ayant pas encore une valeur scientifiquement démontrée; donc je ne pose même pas la question de l’origine des espèces ; je me borne au rôle d’observateur, sans faire de théorie.
Cette manière de voir, peut-être légitime au temps de
Lamarck et d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, ne saurait plus être aujourd’hui celle des hommes de science même les plus prudents, après que Darwin a si merveilleusement relié entre eux les faits accumulés par ses prédécesseurs et par lui-même, et donné ainsi une réalité scientifique et démonstrative aux idées conçues par ses précurseurs; c’est ce que démontrera la suite de la présente étude. Pour le moment, puisque nous nous bornons à poser nettement la question, il nous suffira de montrer par un exemple, que la question de l’origine des espèces, de l’explication des formes des orga-