‹ Le DarwinismeChapitre 18 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

nismes et des organes, des rapports de ees organismes avec leur milieu, est posée scientifiquement, peut et doit être posée pour tous, et que la nécessité de la résoudre s’impose à l’homme de science.

Cet exemple, nous remprunterons à l’étude des organes rudimentaires. On donne ce nom à des organes qui, bien développés chez certaines espèces, et y remplissant des fonctions importantes, se présentent, chez des espèces voisines, sous une forme infiniment réduite, presque méconnaissable, et n’y remplissent plus aucune fonction, ou jouent un rôle accessoire et insignifiant. Avant de passer en revue un certain nombre d’organes rudimentaires, un exemple emprunté à un ordre d’idées autre que les sciences naturelles, nous fera bien comprendre ce dont il s’agit, et nous permettra déjà de prévoir par analogie quelle signification théorique doit être donnée aux organes rudimentaires. Dans l’orthographe de divers mots de notre langue se rencontrent souvent une ou plusieurs lettres qui 11e servent pas, en ce sens qu’elles 11e sont pas prononcées; tel est le g dans le mot sang ; mais comme on sait que notre mot sang vient du latin sanguis , 011 comprend que le g en question est là comme un rudiment, un reste de toute la partie terminale du mot latin dont dérive le mot français; c’est donc là une lettre rudimentaire , qui de plus présente certains usages relativement accessoires, car elle sert à former les adjectifs sanguin , sanguinaire , etc.

L’histoire de la langue nous montrerait facilement d’autres exemples de lettres encore plus rudimentaires, qui tendent à disparaître ou ont complètement disparu : ainsi le mot lierre (plante grimpante) s’écrivait autrefois lhierre, parce que primitivement on disait lhierre (du latin liedera ), puis qu’on avait fondu l’article avec le mot lui-même. Dans Yh qui était au milieu de lhierre, il élait facile de reconnaître

LA RACE ET L'ESPÈCE

Yh qui commence le mot hedera, et cet h rudimentaire indiquait nettement l’origine latine du mot français, comme nous allons voir les organes rudimentaires indiquer que les espèces qui les portent dérivent de celles qui les présentent normalement développés; mais de même que les organes rudimentaires, s’ils ne répondent plus à une fonction même accessoire, finissent par disparaître complètement, de même, dans l’ancien mot Ihierre ou lliiere , la lettre h ne servant à former aucun adjectif dérivé, n’étant plus qu’un rudiment absolument inutile, a fini par être complètement oubliée et supprimée.

Ainsi on rencontre chez divers serpents des rudiments de membres : chez les types analogues au boa, ce sont les membres postérieurs qui ont persisté sous une forme très atrophiée et se présentent chez quelques-uns comme un double mamelon, placé un de chaque côté de l’anus et surmonté d’un crochet; inutiles pour la locomotion, ces rudiments de membres sont devenus, chez les mâles, des organes accessoires d’accouplement. Chez d’autres serpents, chez les Orvets par exemple, les membres antérieurs n’ont laissé aucun vestige à l’extérieur; mais en disséquant l’animal, on trouve, sous la peau et au milieu des muscles, un rudiment de squelette de l’épaule.

Comparables à cette épaule sans membre correspondant sont les germes de dents rudimentaires qu’on trouve chez divers mammifères. Ainsi divers ruminants, à l’état adulte, n’ont pas d’incisives à la mâchoire supérieure; mais chez le fœtus de ces espèces on voit se former des germes d’incisives supérieures, tout comme chez les espèces qui possèdent définitivement ces dents; seulement, chez les ruminants en question, les incisives en voie de production dans ces germes n’arrivent pas à percer et demeurent des dents rudimentaires. De même chez la haleine, dont la bouche est armée mathias duvàl. — Darwinisme. 2

non de dents, mais de longues excroissances cornées dites fanons, l’embryon développe primitivement dans ses mâchoire des dents qui disparaissent ensuite complètement et ne servent jamais à la mastication.

Nous reviendrons ultérieurement sur l’étude de ces organes rudimentaires, et nous passerons par exemple en revue les diverses espèces animales qui habitent dans les cavernes de la Carniole et qui ne présentent plus, comme appareil de la vision, qu’un petit globe oculaire atrophié et caché sous la peau, c’est-à-dire sans paupières fendues; ce rudiment d’œil ne peut plus servir à rien, et, comme le fera ressortir l’étude des exemples cités, ce rudiment devient de plus en plus insignifiant à mesure qu’on examine des espèces vivant plus profondément sous terre, c’est-à-dire de plus en plus soustraites à toute lumière, à tout exercice de la vision. On voit donc là un organe devenir rudimentaire, puis disparaître plus ou moins complètement à mesure que son rudiment ne peut plus être utilisé à rien.

Et qu’on ne croie pas que pour trouver des exemples d’organes rudimentaires il soit nécessaire, comme pourraient le faire penser quelques-uns des cas sus-indiqués, d’aller chercher des êtres vivants dans des conditions bizarres, des animaux pour ainsi dire dépaysés, comme les habitants des cavernes, comme les mammifères devenus aquatiques : presque tous les animaux qui nous entourent, s’il est vrai qu’une espèce donnée dérive d’une espèce souche modifiée par l’adaptation, doivent présenter et présentent en ellet, d’une part, des organes perfectionnés, c’est-à-dire devenus plus aptes à la fonction, et d’autre part, comme modification parallèle à la première, des organes atrophiés, devenus inutiles dans les nouvelles conditions d’adaptation; l’homme lui-même, et cet exemple ne doit pas être oublié ici, offre de nombreux organes rudimentaires, tels que les muscles

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extrinsèques et surtout les muscles intrinsèques du pavillon de l’oreille, tels que la caroncule lacrymale et le repli conjonctival semi-lunaire, vestige à peine reconnaissable de la troisième paupière des animaux; nous verrons même, en revenant plus tard sur ces organes rudimentaires, que quelques-uns sont non seulement inutiles, mais constituent, par leur présence inopportune, des sources de dangers pour l’organisme, tant il est vrai que tout n’est pas pour le mieux dans les êtres vivants; et ces défectuosités ont leur raison d’être si l’on considère les espèces comme des types en voie de formation, d’évolution, mais elles ne peuvent plus se concevoir si l’on admet que chaque type a été créé pour son milieu, avec l’admirable adaptation préconçue que suppose la loi des conditions d’existence.

En présence de ces organes rudimentaires, il est impossible de ne point se poser la question de leur origine. La manière dont la doctrine transformiste répond à cette question, nous l’avons déjà indiquée, et dès le début, et à mesure que nous énumérions quelques-uns des exemples les plus frappants : « Les organes rudimentaires, dit Darwin ( Origine des espèces , p. 532 et suiv.), racontent eux-mêmes, de diverses manières, leur origine et leur signification... Le défaut d’usage a été la cause principale de ces phénomènes d’atrophie... Les organes rudimentaires nous retracent un état primitif des choses. Nous pouvons donc comprendre, au point de vue généalogique de la classification, comment il se fait que les systématistes, en cherchant à placer les organismes à leur vraie place dans le système naturel, ont souvent trouvé que les parties rudimentaires sont d’une utilité aussi grande et parfois même plus grande que d’autres parties ayant une haute importance physiologique. On peut comparer les organes rudimentaires aux lettres qui, conservées dans l’orthographe d’un mot, bien qu’inutiles pour sa

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