PREMIÈRE PARTIE
prononciation, servent à en retracer l’origine et la filiation. Nous pouvons donc conclure que, d’après la doctrine de la descendance avec modifications, l’existence d’organes que leur état rudimentaire et imparfait rend inutiles, loin de constituer une difficulté embarrassante, devait au contraire être prévue comme une conséquence des principes que nous avons développés » (Darwin, Ibid., p. 539).
Quant à la manière dont la doctrine téléologique ou théologique répond à cette question des organes rudimentaires, il suffit presque de l’énoncer pour montrer le caractère artificiel et métaphysique de la doctrine. Le Créateur aurait conçu un plan général des organismes, ou plutôt une série de plans qu’il aurait réalisés selon des types divers : ce serait pour chaque groupe comme un thème primitif, sur lequel il aurait exécuté des variations; or, par amour de la symétrie, l\ aurait donné à quelques animaux des organes rudimentaires, dont ils ne se servent pas, mais qui rappellent ces mêmes organes bien développés et à fonctions essentielles chez les animaux conçus sur le même plan que les premiers. C’est ainsi qu’un architecte, pour conserver la symétrie d’un bâtiment, place, en un lieu qui ne doit pas avoir d’ouvertures, de fausses fenêtres ou de fausses portes qui font pendant aux fenêtres et portes réelles; c’est ainsi que sur les ailes d’un édifice, il rappelle, comme décors, les motifs principaux de la façade principale1.
1. « Ces organes et d’autres semblables n’ont été conservés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure fondamentale; vrais par rapport à la formule originelle du groupe auquel appartiennent les animaux qui les possèdent, ils ne sont pas essentiels au mode d’existence de ces animaux. Leur présence n’a pas pour but l’accomplissement de la fonction, mais l’observation d’un plan déterminé. Elle fait songer à telle disposition fréquente dans nos édifices, où l’architecte, par exemple, reproduit extérieurement les mômes combinaisons en vue de la symétrie et de l’harmonie des proportions, mais sans aucun but pratique » (L. Agassiz, De l'espece et de la classification en Zoologie. Trad. fr., 1869; p. 12).
LA RACE ET L’ESPÈCE
Il n’y a pas à réfuter une pareille explication; il suffit de montrer qu’elle est inconséquente et ridicule : elle est inconséquente avec elle-même, car si c’est par amour de la symétrie que le Créateur a donné an serpent boa des rudiments de membres postérieurs, comment se fait-il qu’il n’ait pas agi de même vis-à-vis de tous les autres serpents, et que cet amour de la répétition, du rappel décoratif se soit comme successivement éteint en passant de la création d’une espèce à celle d’une autre; elle est ridicule, car de quelle -autre manière caractériserait-on un astronome qui viendrait dire que c’est pour répondre à un besoin de symétrie que les satellites d’une planète décrivent des ellipses autour d’elle, comme elle-même en décrit autour du soleil? Or, la prétendue explication des organes rudimentaires n’est en rien supérieure à cette idée astronomique. Enfin, même les comparaisons qu’on peut faire avec les diverses circonstances où, soit dans les coutumes, soit dans le gouvernement d’un peuple, soit même dans la manière de se vêtir ou de meubler et orner les habitations, on trouve des usages et des formes qu’on peut dire rudimentaires, ces comparaisons parlent précisément en faveur de la théorie transformiste, car si, dans quelques rares circonstances, des formes rudimentaires ont été adoptées par amour de la symétrie, le plus souvent elles sont les restes plus ou moins effacés de coutumes qui ont eu, à une certaine époque, une grande importance, et qui, devenues peu à peu inutiles, ne sont plus conservées que comme formalité, jusqu’aux jours où elles disparaîtrontcomplètement.