PREMIÈRE PARTIE
animaux et végétaux, lorsque la classification était purement artificielle, cette manière de voir ne peut plus se soutenir aujourd’hui. On ne peut plus dire que la classification n’a d’autre raison d’être que le nombre immense d’organismes au milieu desquels il faut se reconnaître, car le nombre des organismes n’entre réellement pas ici en ligne de compte, mais seulement leur nature, leurs ressemblances ou dissemblances, leurs affinités. On ne peut pas dire que chacun peut refaire une classification digne de ce nom, selon son caprice et son gré, car il ne dépend pas de son caprice de trouver des affinités plus ou moins grandes entre les espèces et entre les groupes qu’elles forment successivement.
En effet, pour montrer qu’ici le nombre n’est rien, mais que tout est dans la nature des choses, nous empruntons à Agassiz une supposition très démonstrative : on connaît actuellement des dizaines de milles d’animaüx appartenant à l’embranchement des articulés ; on pourrait donc penser qu’il a bien fallu créer l’embranchement des articulés pour grouper ces innombrables êtres, et les distinguer des centaines de mille d’animaux appartenant à la division des vertébrés, ou des mollusques, ou des radiés. Or, il n’en est rien : supposons qu’au lieu de tous ces articulés distribués aujourd’hui en classes, ordres, familles, genres et espèces, il n’en existe absolument qu’une seule espèce, le homard , par exemple, pour parler d’une forme connue de tous. En face de cette seule espèce, certes ce n’est plus une question de nombre qui déterminera le classificateur; à ce compte, il pourra, s’il ne se préoccupe que d’avoir des groupes pas trop nombreux, placer le homard à côté de telle ou telle espèce de mammifère, de mollusque, de vers, sans augmenter le nombre des espèces du genre correspondant d’une manière encombrante; sans doute, ce type homard ne l’encombrera pas comme nombre, mais il deviendra pour lui la source
d’une grande complexité, par le fait même de son organisation, de sa nature, de telle sorte que, et pour le comprendre suffisent les notions les plus élémentaires d’histoire naturelle, de sorte que le classificateur, cherchant successivement à rapprocher ce type homard des autres types connus, se verra dans l’impossibilité d’en faire une subdivision d’aucun des ordres, d’aucune des classes, soit des vertébrés, soit des radiés, soit des mollusques, et finalement il sera amené «à admettre, à l’occasion de ce seul homard, à côté des vertébrés, des mollusques, des rayonnés, un type nouveau, celui des articulés, l’embranchement des articulés.
« Ainsi, même dans le cas supposé, le problème du rang à assigner aux articulés comme type, parmi les autres grands embranchements du règne animal, s’imposerait à nos recherches. Seulement il se présenterait sous un aspect autre que celui qu’il nous offre aujourd’hui dans la réalité; en effet, la comparaison entre les articulés et les autres types serait alors bornée au seul homard, et nous serions conduits à un résultat tout différent de celui auquel nous permet d’atteindre l’existence dans ce type d’un nombre considérable de variations très étendues, et appartenant même à des classes diverses. De telles spéculations sont loin d’être oiseuses. Gela doit être évident pour tous ceux qui n’ignorent pas que, à chacune des périodes dont se compose l’histoire de notre globe dans les temps géologiques antérieurs, les rapports généraux entre les types du règne animal, les proportions numériques, l’importance relative de ces types, ont constamment changé jusqu’au jour où les rapports existant actuellement ont été établis » (Agassiz, Op. cit ., trad. fr. , 1879, p. 6 et 7).
Cet exemple montre en même temps que la classification n’est pas affaire de pur caprice, chacun étant supposé maître de se faire, selon sa commodité, une échelle personnelle de