LES PARENTÉS DES ÊTRES
nous simplement à ce propos ce passage où Henri Heine, dans un de ses poèmes, nous montre le vieil ours Atta-Troll donnant, dans une caverne des Pyrénées, des leçons de métaphysique à ses jeunes oursons : « Là-haut, dit-il, sous une tente parsemée d’étoiles, sur un trône d’or, siège le grand ours qui dirige l’univers. »
Mais laissons de côté ces formes poétiques du langage d’Agassiz, ces tendances mystiques de sa pensée, et, même dans le passage suivant, ne voyons que ce qui a Irait à la manière dont il conçoit ce qu’a de réel la classification ; ce passage suffira pour, s’il en était encore besoin, montrer combien Agassiz est opposé à toute idée de transformation, d’évolution directe des organismes sous l’inlluence des causes extérieures : « S’il est une fois prouvé, dit-il, que l’homme n’a pas inventé mais seulement reproduit cet arrangement systématique de la nature; que ces rapports, ces proportions existant dans toutes les parties du monde organique ont leur lien intellectuel et idéal dans l’esprit du Créateur; que ce plan de création, devant lequel s’abîme notre sagesse la plus haute, n’est pas issu de l’action nécessaire des lois physiques, mais a au contraire été librement conçu par l’intelligence toute puissante, et suivi dans sa pensée avant d'être manifesté sous des formes extérieures tangibles; si, enfin, il est démontré que la préméditation a précédé l’acte de la création, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les théories désolantes qui nous renvoient aux lois de la matière pour avoir l’explication de toutes les merveilles de l’univers, et, bannissant Dieu, nous laissent en présence de l’action monotone, invariable, de forces physiques assujettissant toutes choses à une inévitable destinée » (Ici. id ., p. 10).
Cette réalité naturelle de la classification, le transformisme au contraire la trouve dans une dérivation des espèces actuelles, lesquelles proviennent d’espèces antérieures
modifiées par des conditions diverses, précisément par cette action des causes physiques que Agassiz traite avec tant de mépris de monotones et invariables. Pour eux la classification sera devenue aussi parfaite que possible, c’est-à-dire aussi conforme à la réalité, aussi naturelle en un mot, lorsqu’on seraparvenu à établir un arbre généalogique complet. Arrivera-t-on jamais à cette perfection? Nous ne saurions répondre à cette question, mais l’essentiel est d’y viser, et à cet effet les naturalistes, outre l’étude de l’organisation des animaux actuellement vivants, ont deux sources de renseignements sur lesquelles nous devons dire encore quelques mots préliminaires, car les ordres d’études en question représentent précisément les deux principales preuves du transformisme. Nous voulons parler de la paléontologie et de f embryologie.
Quant à la paléontologie , il est évident que si les types de genre, de famille, de classe, ont eu une réalité objective puis se sont éteints (ci-dessus p. 28), c’est dans les restes fossiles que nous pouvons espérer d’en trouver la trace, et que si l’hypothèse transformiste est vraie, plus nous examinerons des dépôts anciens, plus nous trouverons des types différents des espèces actuelles, des types représentant la souche de ces espèces, des types ancestraux. C’est là une question que nous aurons plus tard à développer longuement. Qu’il nous suffise de dire pour le moment que, de l’aveu de tous les naturalistes, de l’aveu même d’Agassiz, les représentants les plus élevés du règne animal manquent absolument dans les plus anciens dépôts qui fassent partie de l’écorce terrestre, et qu’il existe une gradation naturelle, des animaux les plus anciens aux animaux les plus élevés de l’époque actuelle (Agassiz, Op. cit.< p. 167). Ceci est encore trop vague, quoique nous ne voulions pas entrer dès main-