‹ Le DarwinismeChapitre 32 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

quelque effort qu’il fasse pour repousser bien loin de lui ces derniers, Agassiz reconnaît tous ces rapports entre la paléontologie ou l’embryologie d’une part, et la classification naturelle d’autre part: l’ordre dans lequel se sont succédées sur le globe les formes organiques témoigne à ses yeux de l’intervention réitérée du Créateur (op. cil., p. 85); si dans cette succession de types, répondant si bien à l’ordre des classifications naturelles, se fait jour une tendance à la production de types de plus en plus élevés, cette sériation apparaît comme le développement d’une conception grandiose, exprimée avec une telle harmonie de proportions que chaque partie semble nécessaire pour la complète intelligence du dessin général, etc. {ici., p. 173); en présence d’une série aussi étonnante, de cette coïncidence sur une si vaste échelle ( parallélisme entre la succession géologique des animaux et des plantes et le rang qu’ils occupent de nos jours *), qui donc pourrait, dit-il, ne pas lire les manifestations successives d’une intelligence, exprimées en des temps divers par des formes toujours nouvelles... (p. 175).

Traduisons, si faire se peut, ce langage métaphysique en langue vulgaire, et nous verrons que le fond de la conception d’ Agassiz est tout simplement qu’il y a eu, dans la pensée du Créateur ou tout au moins dans l’expression morphologique de cette pensée, une évolution par laquelle il a donné naissance à des types successifs, dérivés les uns des autres, de telle sorte que les espèces actuelles sont dans un rapport nécessaire, préconçu si l’on veut, avec les formes éteintes. Mais remplaçons simplement le mot Créateur par celui de nature , en comprenant sous ce nom le seul ordre d’idées que nous puissions y entendre, c’est-à-dire l’action combinée et le résultat complexe des lois naturelles, les lois

1. C’est le titre des chapitres auxquels sont empruntées ees citations.

naturelles n’étant autre chose que la série nécessaire des faits telle qu’elle nous est connue aujourd’hui, et, par un simple jeu d’expressions considérées généralement comme synonymes, nous aurons fondu en une seule théorie la doctrine théologique d’Agassiz et l’hypothèse tranformiste des Lamarck et Darwin.

Seulement, notons-le bien, si les deux idées reviennent au même, sauf une nuance d’expression, elles conduisent, si l’on prend à la lettre la conception d’Agassiz, à un avenir bien différent pour les sciences naturelles. Avec l’énoncé d’Agassiz, le naturaliste, après avoir constaté les affinités que révèlent, entre les organismes, leur anatomie, leur embryologie et leur comparaison avec les formes fossiles, n’a plus qu’à s’abîmer dans une méditation mystique sur un enchaînement « qui manifeste une intelligence dépassant de bien loin les facultés les plus hautes dont l’homme s’enorgueillisse, une intelligence supérieure en laquelle se combinent le pouvoir, la préméditation, la prescience, l’omniscience, etc. » ( op . cit ., p. 213 et 214). Dès lors le naturaliste, qui ne saurait tenter de pénétrer cette omniscience, n’a plus qu’à s’arrêter devant l’incompréhensible; c’est, en un mot, la stérilisation définitive par inutilité de toute expérimentation ou de toute observation.

Au contraire, avec l’hypothèse transformiste, l’évolution des êtres est un fait matériel, dont les causes sont matérielles, et tout nous engage dès lors à rechercher ces causes, à mesurer l’étendue de leurs actions, à apprécier leurs rapports réciproques; le naturaliste est ainsi poussé incessamment de nouvelles en nouvelles recherches, et, à ne considérer même que les faits acquis, c’est-à-dire les conquêtes faites dans ces dernières années, depuis que, avec Darwin, l’esprit transformiste a soufflé fortement sur le monde des sciences, à ne considérer que les voies parcourues, sans tenir

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