‹ Le DarwinismeChapitre 33 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

compte de celles que nous voyons s’ouvrir devant nous, les résultats déjà obtenus sont si merveilleux, que ceux mêmes qui ne veulent voir dans le transformisme qu’une hypothèse indémontrable, sont obligés d’avouer que jamais une hypothèse n’a été plus féconde, c’est-à-dire plus propre à surex¬

citer d’une manière productrice l’activité des hommes d’observation et d’expérience. On ne peut demander à une hypothèse que deux choses, de concorder avec tous les faits acquis, d’amener la découverte de faits nouveaux : tout le monde reconnaît au transformisme ce dernier caractère; la suite de ces études montrera que le premier lui appartient tout aussi largement.

Mais revenons encore une fois à Agassiz et au singulier

mélange de pure philosophie et de mysticisme que présente cet esprit, auquel personne, même parmi ses adversaires, ne saurait contester les qualités d’un des premiers naturalistes de notre époque. Cette évolution dans la morphologie des êtres vivants, cette concordance de la classification des espèces actuelles avec l’embryologie et la paléontologie, Agassiz est un de ceux qui ont le mieux reconnu tous ces rapports; mais il est tourmenté par le besoin d’employer, pour les exprimer, une forme pour ainsi dire biblique, et parfois cette forme d’expression est tellement exagérée que par ce fait même elle devient de nul effet sur l’esprit du lecteur, que le simple bon sens ramène à l’idée d’une évolution selon des lois naturelles. Nous en devons donner encore deux exemples seulement, l’un relatif à ce que Agassiz appelle les types prophétiques , l’autre relatif à ce qu’on pourrait appeler le paradis du naturaliste d’après Agassiz.

Si, d’une part, la paléontologie nous montre les formes ancestrales des espèces actuelles, si, d’autre part, l’embryologie nous montre de même ces formes ancestrales, il doit arriver qu’on trouve une grande ressemblance entre les

formes que nous révèle la paléontologie et celles que nous voyons sur les embryons. C’est ce qui arrive en effet, et c’est ce qui n’a pas échappé à l’esprit pénétrant d’Agassiz : « Pour certains types, dit-il, l’état embryonnaire des représentants supérieurs, appelés seulement plus tard à l’existence, était figuré déjà essentiellement en quelque sorte, dans les individus de ces mêmes types qui vivaient à une époque antérieure. Cette corrélation étant suffisamment connue, on peut considérer les animaux divers d’une période antérieure comme manifestant pour ainsi dire le modèle sur lequel seront établies les phases de l’évolution d’autres animaux à une époque ultérieure. C’est, dans ces temps reculés, comme la prophétie d’un ordre de choses impossible avec les combinaisons zoologiques prédominantes alors, mais qui, réalisé plus tard, attestera d’une manière frappante que, dans la gradation des animaux, chaque terme a été préconçu... sC’est là ce que depuis quelques années je me suis accoutumé à appeler les types prophétiques. » ( Op . cit., p. 183). Il est douteux que les naturalistes à esprit indépendant puissent, même en y mettant beaucoup d’années, s’habituer à désigner sous le nom de types prophétiques les formes géologiques et embryonnaires, et à mêler ainsi la langue liturgique avec la nomenclature scientifique.

Quant à ce que nous avons annoncé sous le nom de paradis du naturaliste, nous allons voir la pensée d’Agassiz égaler en portée philosophique les plus hardies conceptions de la psychologie moderne basée sur la physiologie, mais, comme toujours, pour tomber dans un mysticisme qui est comme l’avortement de la pensée. Il s’agit de la comparaison de l’instinct des animaux et de l’intelligence de l’homme, facultés entre lesquelles les esprits orthodoxes ont toujours nié toute assimilation possible. Ici encore Agassiz est trop bon observateur pour n’avoir pas vu les rapprochements.

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