‹ Le DarwinismeChapitre 34 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

(( La gradation des facultés morales, dans les animaux supérieurs et dans l’homme, est tellement imperceptible que, pour dénier aux premiers un certain sens de responsabilité et de conscience, il faut exagérer outre mesure la différence qu’il y a entre eux et l’homme. 11 existe en outre chez les animaux, dans la mesure de leurs capacités respectives, tout autant d’individualité qu’il en existe chez l’homme. C’est un fait dont peut témoigner tout chasseur, tout dompteur, tout éleveur ou tout fermier possédant une longue expérience des animaux soit sauvages, soit dressés ou domestiques. Cela dépose fortement en faveur de l’existence, dans tout animal, d’un principe immatériel semblable à celui qui, par son excellence et la supériorité de ses dons, place l’homme si fort au-dessus des animaux. Ce principe existe sans aucun doute ; et qu’on l’appelle âme, raison ou instinct, il présente, dans toute la chaîne des êtres organisés, une série de phénomènes étroitement liés les uns aux autres. 11 est le fondement non seulement des plus hautes manifestations de l’esprit, mais encore de la permanence des différences spécifiques qui caractérisent chaque organisme. La plupart des arguments de la philosophie en faveur de l’immortalité de l’âme humaine s’appliquent également à la persistance de ce principe chez les autres êtres animés. Pourquoi n’ajouterai-je pas qu’une vie future dans laquelle l’homme serait privé de cette inépuisable source de plaisir et de progrès moral et intellectuel, qu’il trouve dans la contemplation des harmonies du monde organique, serait tristement amoindrie? Ne devons-nous pas regarder ce concert spirituel, que forme la combinaison des mondes et de tous leurs habitants en présence du Créateur, comme la plus haute conception possible d’un paradis? » ( Op . cit., p. 07, 100).

Sans doute, il est toujours difficile de traduire de la métaphysique en langage compréhensible; si toutefois nous

l’essayons encore ici, il semble bien évident que la pensée d’Agassiz est celle-ci : « Dans la vie future l’homme se retrouvera au milieu de tous les types organisés passés et présents, types prophétiques, types embryonnaires, etc., et la félicité éternelle consistera à saisir, dans les affinités de ces types, l’admirable plan du Créateur ». Il est vrai qu’on peut se demander quelle source de félicité trouveront dans cette contemplation ceux qui n’ont pas étudié l’histoire naturelle; mais Agassiz ne s’occupe pas de ces profanes; pour lui, ses goûts sont bien arrêtés, car il ajoute (nous continuons à traduire sa pensée en langue vulgaire) : « Moi, naturaliste, habitué à manier de nombreuses collections d’animaux et de plantes, je trouverais le paradis assez fade si je n’y étais entouré des mêmes objets d’étude. »

On conçoit après cela que les transformistes aient parfois appelé Agassiz l’enfant terrible du téléologisme. Quoi qu’il en soit, nous devions nous arrêter sur les développements que ce grand naturaliste a donnés à sa pensée. Comme le fait remarquer Hæckel, le livre d’Agassiz est le seul travail moderne dans lequel il nous soit donné de voir un naturaliste éminent s’efforcer explicitement, et avec un très réel appareil de démonstration scientifique, de fonder une histoire de la création téléologique; cela fait sauter aux yeux de tout le monde combien la réussite d’une pareille entreprise est profondément impossible.

Revenons donc à la classification considérée comme étant ou devant être, si jamais elle arrive à peu près à la perfection, un véritable tableau généalogique. Nous venons de voir que, de l’aveu de tous, les plus étroites affinités, sous la forme d’ancêtres communs (ou de pensée créatrice commune), relient entre eux les divers genres d’une famille, les familles d’un ordre, les ordres d’une classe, les classes d’un

Page 1