QUATRIÈME LEÇON
LE TRANSFORMISME ET L’ESPÈCE HUMAINE
L’opinion qu’il y a entre les hommes cl les singes un abîme ou une distance énorme, tandis que parmi les singes les différences sont petites, cette opinion doit être reléguée ■définitivement parmi les plus curieuses erreurs qui aient été dictées à la science par l’orgueil humain.
E. Dally. ( L’Ordre des primates et le transformisme. Soc. d’anthrop. 19 nov. 1868.)
L’ordre des primates de Linné. — Cuvier; l’ordre des bimanes et l’ordre des quadrumanes . — Élude anatomique de la main et du pied. — Owen et la classe des archencéphales. — Le Règne humain de divers auteurs. — Flourens: l’intelligence et l’instinct. — Broca et les facultés cérébrales des singes.
Avant de passer en revue les précurseurs de Darwin, et d’entrer dans les détails de l’étude du transformisme, nous devons nous arrêter encore sur l’un des échelons de la classification animale, sur l’homme, dont il est pour le moins intéressant, puisque nous parlons ici au nom des études anthropologiques, d’examiner quelle doit être sa véritable place dans l’échelle des èlres ; nous verrons ainsi à quels singuliers écarts ont pu être entraînés les naturalistes qui pensent pouvoir employer une mesure différente lorsqu’il s’agit d’estimer la distance qui sépare en général les animaux les uns des autres, et celle qui sépare en particulier l’homme des autres animaux.
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Nous avons vu que Linné divisait les vertébrés en classes, parmi lesquelles celle des mammifères, et qu’il divisait la classe des mammifères en ordres, parmi lesquels celui des primates. C’est dans l’ordre des primates qu’il plaçait Y homme, par conséquent à côté des divers genres de singes. Cette place, assignée à l’homme dans la classification, est déterminée avec une absolue rigueur, car, puisque l’homme possède une colonne vertébrale, il est impossible de ne pas en faire un vertébré; puisqu’il a des glandes mammaires, il est impossible de ne pas l’admettre parmi les vertébrés mammifères ; et, parmi les ordres que comprend la classe des mammi lères, l’ordre seul des primates peut le recevoir, comme le démontrent une foule de conformations anatomiques connues de tous, sans qu’il soit besoin d’invoquer les caractères fournis par l’embryologie et de rappeler que le fœtus humain n’a ni un placenta zonaire comme les carnassiers, ni un placenta cotylédonaire comme les ruminants, ni un placenta diffus comme les pachydermes, mais bien un placenta discoïde comme les autres primates, comme les
singes.
Ce rapprochement de l’homme avec les singes ne pouvait guère froisser l’orgueil humain à l’époque de Linné, alors que la classification était regardée comme purement artificielle, propre seulement, selon le système de chaque auteur, à mettre de l’ordre dans les connaissances que le naturaliste devait coordonner pour les mieux embrasser d’un coup d’œil. Mais, à mesure que l’anatomie étant mieux étudiée on commença à entrevoir que la classification correspondait à quelque chose de réel dans les affinités des êtres, ce rapprochement des singes avec l’homme fait à l’image de Dieu, parut singulièrement blessant pour toutes les idées régnantes, et aussitôt on s’efforça de chercher des caractères permettant de séparer de plus en plus l’homme non seulement des
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singes, mais même des autres animaux. Parmi ces tentatives, nous allons examiner seulement, et suivant leur gradation qui correspond du reste à l’ordre chronologique, celle de Cuvier qui fait de l’homme un ordre à part, celle d’Owen qui en fait une sous-classe , et enfin celle plus ancienne, mais développée surtout de nos jours, qui en fait un règne à part.
Cuvier substitua à l’ordre des primates de Linné deux or di ’es distincts, celui des bimanes , qui comprend l’homme, et celui des quadrumanes , qui comprend les singes. Pour justifier cette distinction, il disait que l’homme est caracté* risé par la présence de mains aux extrémités ou membres antérieurs et de pieds aux membres postérieurs, tandis que les singes auraient des mains aux membres postérieurs comme aux antérieurs. Au point de vue purement anatomique, cette distinction est absolument insoutenable; si l’on prend la disposition des os et des muscles de la main de l’homme pour établir le type de ce qu’on doit appeler une main, si l’on prend la disposition des os et des muscles du pied de l’homme pour établir le type de ce que l’on doit appeler un pied, en étudiant anatomiquement ces mêmes parties chez les singes, on voit qu’ils ont bien réellement des mains comme extrémités thoraciques et des pieds comme extrémités pelviennes. Aussi Cuvier passa-t-il légèrement sur les caractères anatomiques, pour baser essentiellement sa distinction sur des caractères physiologiques ; d’après lui, la main est caractérisée par l’usage qui en est fait pour la préhension, et, en rapport avec l’usage, le caractère de la main est de présenter un pouce opposable aux autres doigts. Or, pour ce qui est de la préhension, si les singes saisissent les objets avec le pied comme avec une main, il n’en est pas moins incontestable qu’ils ne se servent pas du pied comme organe du toucher, mais seulement pour se tenir, par exemple, à une branche d’arbre, ce qui est en rapport avec
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leurs habitudes d’animaux grimpeurs, et ce qui rentre dans la fonction générale d’un pied, organe de locomotion, et non d’une main, organe de préhension pour le toucher; et à cet égard, quand même nous n’aurions pas le fait anatomique qui nous montre dans le pied de l’homme l’existence des muscles qui pourraient le faire servir à la préhension, nous avons un grand nombre d’exemples prouvant que le pied de l’homme, lorsqu’il n’est pas étouffé, immobilisé et atrophié par l’usage des chaussures, peut devenir un instrument de préhension, témoins les cas si souvent cités des rameurs chinois, des résiniers des Landes, des peintres privés de bras1, témoin le bateleur Ledgewood, observé parBroca, et qui, né sans mains, exécutait avec son pied la plupart des actes que nous ne savons exécuter qu’avec la main, écrivait, dessinait, saisissait son rasoir, se rasait, ramassait une épingle, enfilait une aiguille, chargeait un pistolet et le tirait avec précision.
Quant au mouvement d’opposition du pouce aux autres doigts, considéré comme caractéristique de la main, il est parfaitement exact de dire qu’il n’existe aucune preuve que jamais, dans aucune race, dans aucune condition d’éducation, l’homme ait pu rendre son gros orteil opposable. Chez le bateleur Ledgewood, le gros orteil était utilisé par des mouvements de pince (abduction et adduction), par la flexion et l’extension; mais il n’était pas devenu opposable, c’est-à-dire capable de se retourner de manière à s’appliquer sur la pulpe plantaire des autres orteils; mais alors, si le pied de Lhomme reste toujours bien un pied par le fait de non-opposition du gros orteil, il se trouve, comme l’a fait remarquer Isidore Geoflroy-Saint-Hilaire, que la main de beaucoup de singes cesse au même titre d’être une main,
1. Voy. Broca. L’ordre des primates, p.47 {Mémoires d’anthropologie, t. J 1 1 , 1877).